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Inédit
Par Jean-Claude Izzo* |
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Nouvelle inédite spécialement écrite pour Regards |
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Je m'étais promis de faire ça, le jour de Noël.
Aller en taule, et voir Joëlle.
Lui amener un cadeau.
Lui parler.
Lui parler, surtout.
Il y a cinq ans - j'étais encore flic - elle avait tué son petit copain.
Akim, dix-huit ans.
De trois coups de couteau.
Sans raison.
Si ce n'était " sa peur ".
Elle l'avait tué après avoir couché avec lui.
Je n'avais pu tirer une seule phrase de Joëlle.
Ni même un seul mot.
Dans son journal intime elle avait écrit: " Qu'est-ce que j'ai fait pour avoir peur ? " Et, plus loin: " Ce n'est pas une peur ordinaire qui vous attrape comme ça dans vos moments d'inconscience, pas la peur du ridicule qui vous plaque contre son amour en soi, c'est une peur profonde et sans issue." Entre elle et sa peur, elle avait creusé un fossé, la mort.
Le crime.
Celui de l'être qu'elle aimait le plus au monde.
Je me souvenais qu'en " livrant "Joëlle à ses juges, je m'étais dit: le comportement humain n'est pas logique et le crime est humain. Depuis, je ne pensais plus. J'évitais ça, penser, réfléchir. Dans ma tête, j'avais refermé tous les livres qui cherchent à donner du sens à nos actes. Et je me tenais en marge de toutes réflexions sensées. J'allais à la pêche, je me baladais à pieds dans les calanques, je prenais le temps de cuisiner pour quelques amis, et je m'appliquais à vider de bonnes bouteilles de vin de Provence.- Oh ! Tu m'écoutes ? dit Fonfon. Il venait de déboucher une bouteille de blanc. De Puy Sainte-Réparade. J'en avais ramené vingt litres.- Ouais.- Alors, on s'est dit avec Honorine que le réveillon, on pouvait le faire ensemble.elle est seule, et moi aussi. Magali et les enfants y viendront pas. Y vont aux sports d'hiver. Un type était venu nous voir, un jour, à l'école des flics. Un sociologue. Directeur de recherche au CNRS, il était. Il avait écrit un livre: Moeurs et humeurs des Français au fil des saisons. Ce type, Besnard je crois qu'il s'appelait, il nous expliqua que le meurtre de soi et le meurtre d'autrui ne marchent ni de concert ni en sens inverse. On tue et on se tue beaucoup en juillet, c'était sa thèse. Mais, disait-il, c'est en décembre que le suicide est le plus rare. Il nous avait encore raconté qu'on ne retrouve pas dans la courbe des agressions physiques la forte remontée de septembre, pas plus que la chute de décembre qui caractérisaient les délits sexuels. Dans les deux cas, selon lui, le printemps, jusqu'en mai, était une saison particulièrement paisible, pour la violence privée. L'explosion ne se produisait qu'en juin. Ce type avait explication à toutes les questions que peut se poser un jeune flic. Un bonheur. Le flingue dans la main droite, le manuel de sociologie de l'autre. Mais Besnard avait tout gâché dans sa conclusion." Le mouvement saisonnier de la violence interpersonnelle, déclara-t-il, ne paraît relever d'aucune explication simple ou spontanée, qu'elle soit d'ordre climatique ou qu'elle se fonde sur la fréquence des occasions ". Après avoir tout analysé, il en était revenu au point de départ. La théorie ne répond de rien. Elle permet juste de théoriser. Sur le crime. Le viol. La délinquance. Sur les accidents de la route aussi. A l'approche saisonnière pouvait succéder l'approche selon le sexe. Puis selon les races. Chacun essayait de comprendre le monde. En l'ordonnant. Un jour, tout devait rentrer dans l'ordre. Et c'est là que tout se compliquait. Aucune théorie n'est exacte tant qu'elle n'a pas été vérifiée. Au même titre que les découvertes scientifiques. L'arme atomique n'a été vraie qu'après Hiroshima. L'expérimentation. Le champ de l'expérimentation. D'autres applications modernes avaient suivi. La solution finale envisagée par une race élue. Le goulag comme bonheur du peuple. Sabra et Chatila pour préparer la paix. La Bosnie. Le Rwanda... On en revenait toujours au même point de départ. A ce qui n'avait pas de sens. A ce moment sans raison où une gamine de dix-sept ans tue son petit copain." Une personnalité hors du commun", avait dit le juge. Joëlle, depuis, elle s'était perdue dans le silence. Pour toujours. Folle, disait-on qu'elle était devenue. Parce qu'il faut bien un mot pour dire l'incompréhensible. Joëlle. Un jour. Loin des statistiques. Des courbes mensuelles des homicides. Et des saisons. On en revenait à ça. A la peur. La vie même.- J'ai horreur de ça, la neige, je répondis.- Qu'est-ce tu racontes ? - Ben oui, je reste avec vous. Tu penses quoi, que je vais aller à la messe de minuit ! Il sourit.- Honorine, elle nous fait l'oursinade, elle a dit. Avec quelques huîtres et palourdes en entrée. Et les treize desserts en sortie. La totale ! Je pris Fonfon par les épaules et l'attirai vers moi. Les larmes aux yeux. Je me mis à chialer. J'avais prévu ça, d'aller voir Joëlle. Mais Joëlle ne m'avait pas attendu. Elle s'était suicidée hier matin, à l'aube. Dans sa cellule.- Ça va aller, je dis à Fonfon, en me redressant. Je laissai aller mon regard sur la mer. Vers l'horizon. Je n'avais pas encore trouvé mieux pour oublier la saloperie du monde. Joëlle leva les yeux vers moi. Elle avait des yeux noirs, magnifiques. Est-ce que j'aurais pu être un bon père pour elle ? Ou un bon amant ? Est-ce que j'aurais pu lui expliquer la peur ? Je hochai la tête. Comme pour dire oui. Oui, Joëlle. Plus on va au bout des choses et plus la différence entre bonheur et malheur s'estompe. Oui, ça j'aurais peut-être pu te l'expliquer. Je vidai mon verre cul sec et me levai. J'avais envie d'aller me perdre dans Marseille. Dans ses odeurs. Dans les yeux de ses femmes. Ma ville. Je savais que j'y avais toujours rendez-vous avec le bonheur fugace des exilés. Le seul qui m'allait. Un vrai lot de consolation. |
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* écrivain.A publié Total Khéops et Chourmo dans la Série noire. |