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Philosophie
Par Jean-Paul Jouary |
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Depuis l'Antiquité, les savoirs n'ont pu progresser qu'en extrayant du bouillonnement de la vie réelle ce que des concepts parvenaient à identifier comme échappant au mouvement.
Revanche de la vie: c'est en sortant de ce rationalisme - avec la raison - que notre époque voit naître une pensée nouvelle, celle des possibles dont la réalité est porteuse...
Si le thème du " besoin de philosophie " est à la mode, c'est contre les modes que s'exerce la réflexion philosophique, et c'est hors des coups de plume et des tapages médiatiques qu'elle poursuit sa marche et ses disputes. Musil imaginait dans l'Homme sans qualités que Platon revienne faire sensation dans les salles de rédaction, et ajoutait qu'après quelques excellents contrats on l'accuserait bien vite d'élitisme et lui proposerait d'écrire un feuilleton léger dans la rubrique récréative. Le philosophe Jacques Bouveresse reprenait cette image au début de sa leçon inaugurale du Collège de France d'octobre 1995, leçon dont il publie une version augmentée sous le titre: La demande philosophique; que veut la philosophie et que peut-on vouloir d'elle ? (1). De fait, on ne se débarrasse pas aisément de cette question, à laquelle chaque philosophe tente de répondre depuis vingt-cinq siècles, au point que leurs efforts " pour essayer d'expliciter la nature exacte des problèmes philosophiques ont été au moins aussi importants que ceux qu'ils ont consacrés à leur résolution " (p.83). Jacques Bouveresse s'y consacre à son tour dans le droit fil de son oeuvre, se situant de façon critique par rapport à Leibniz et Kant, Hume et Bergson, Husserl, Deleuze, Bergson, Brentano et bien sûr Wittgenstein qui l'occupe depuis un quart de siècle. Ces pages, trop denses pour être résumées ici, tentent notamment de situer la philosophie entre plusieurs façons de nourrir ses relations avec les sciences. Celles-ci ne menacent pas " la spécificité et l'autonomie de la philosophie " comme le pensait Wittgenstein (p.25). La philosophie, au contraire, ne peut échapper à l'obligation de considérer les apports novateurs des sciences (p.119), sans pour autant y trouver un substitut à sa propre activité, ni matière à scientisme (p.163). Jacques Bouveresse fraye ainsi son chemin entre diverses tendances négatrices de l'idée même de " vérité ", contre les propositions de Richard Rorty par exemple (p.145), sans pour autant rédiger une sorte d'inutile plaidoyer pour la philosophie, laquelle " se défend essentiellement par ce qu'elle fait réellement " (p.47). Jacques Bouveresse note à ce propos que le renoncement à l'idée de " vérités philosophiques " n'ôte rien à la nécessité de la philosophie dans toute recherche de la vérité (p.29) et que, selon les mots de Cora Diamond, " abandonner une mythologie n'est pas abandonner ce dont elle était une mythologie " (p.71). Les hasards du calendrier font qu'en même temps que cet ouvrage paraissent les deux derniers que Paul Feyerabend a eu le temps de rédiger avant de mourir, au terme d'une vie mouvementée consacrée à explorer justement ce champ des relations sciences/ philosophie: Dialogues sur la connaissance (2), et Tuer le temps; une autobiographie (3). Ces deux livres sont à la hauteur du personnage, dont l'humour provocateur et la sincérité brutale séduisirent aussi bien les femmes que les savants et artistes les plus exigeants. Jugeons-en: se sachant condamné à court terme par la maladie (il est décédé en 1994), dans les Dialogues il annonce ainsi son autobiographie: " B: - après ça, je vous le promets, je me tairai et resterai tranquille pour toujours; A: - Et vous pensez qu'on va vous croire ?; B - Vous verrez bien ! " (p.217). Ce ton fait de Tuer le temps un ouvrage hors du commun. Son enfance: " Parfois, j'entrais dans le poulailler, fermais la porte et m'adressais aux occupants, une excellente préparation pour mon travail futur " (p.11). Ou encore: " Que veux-tu faire plus tard ? demandaient les dames.- Je veux partir à la retraite " (p.25). Elève rebelle, tôt envoyé en thérapie, terrorisé par Dieu au point de se confesser trois fois avant de communier, dilettante au lycée, il acquiert vite la réputation d'en savoir plus que ses professeurs, pour des raisons curieuses. Il se jette dans la lecture, dévore tout, de Goethe à Schiller et Shakespeare. Dans les stocks de romans d'occasion, traînent des livres de philosophie: il lit Descartes et des tonnes d'ouvrages scientifiques. A l'époque, sa mère chante. Il chante aussi. Feyerabend raconte avec humour les drames, les joies, les fantasmes de son enfance, entrelacés à ses passions précoces, qui furent artistiques autant que théoriques: un second rôle au cinéma, une proposition de Brecht d'être son assistant, et surtout un travail constant dans l'art lyrique. Sa voix de ténor eût pu faire de lui un grand de l'Opéra, si l'on en croit les critiques qui purent l'entendre sur scène et la comparèrent aux plus célèbres de l'époque. L'auteur reconstitue aussi l'évolution de ses perceptions politiques. Il a quatorze ans, à Vienne, en 1938, lorsque Hitler vient célébrer l'Anschluss. Ses parents sont enthousiastes, achètent Mein Kampf. Lui provoque, loue les Anglais, apprécie Hitler comme une brute stupide. Mais il se souvient avoir ressenti comme les autres, comme les adultes, son charisme, et la mise en scène des uniformes. Embarqué dans l'armée, mais n'ayant jamais rencontré aucun résistant, la guerre restera pour lui la vision d'un soldat allemand massacrant gratuitement des civils avec une grenade. Jamais nazi, horrifié ensuite par la découverte du génocide, il sympathisa un peu avec les communistes, jusqu'à voter pour eux, sans jamais succomber au marxisme d'alors, et garda toute sa vie un regard critique jusqu'au cynisme sur la chose politique.
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Un rejet argumenté de tous les relativismes sceptiques et tous les dogmatismes encombrants
Tuer le temps raconte aussi la vie d'un éternel amoureux, qu'une balle perdue rendit jeune impuissant, ce qui ne l'empêcha guère de courir d'épouses en maîtresses, jusqu'à la rencontre de Grazia, sa femme jusqu'à la mort. L'autobiographie s'achève d'ailleurs sur le regret qu'il a de devoir la quitter, elle qui aurait pu espérer un prix Nobel de physique, si elle n'avait abandonné cette matière pour lutter contre la misère en Inde." Grazia, que j'aurais aimé accompagner quelques années encore " (p.227), conclut-il avec cette passion sereine qui n'est pas sans rappeler le déchirement de " O " quittant Marie, dans la Douane de mer de Jean d'Ormesson (4). On l'aura compris: Feyerabend n'isole pas son itinéraire théorique du reste de sa vie, qui le conduit d'Autriche au Danemark, à l'Angleterre, aux Etats-Unis, à la Nouvelle-Zélande, à la Suisse... Il étudie la physique, l'astronomie, les mathématiques, la philosophie, sans quitter la littérature, l'Opéra et l'amour. Il obtient une suite de chaires à Auckland, Berlin, Londres, Yale, Sussex, Kassel, Berkeley, improvisant ses cours plus qu'il ne les prépare, aussi bien sur les questions scientifiques que sur Platon ou Aristote. Il travaille avec Popper (mais le critique sévèrement), et côtoie Putnam, Maxwell, Nagel, Hjelmslev, Bohr, Jung, ou Stefen Jay Gould, lequel reconnut sa dette envers Contre la méthode (5), de Feyerabend. Un être anticonformiste, au franc parler provoquant (ce qui lui fit refuser de rencontrer Heidegger, qui n'eût supporté ses sarcasmes). Ce chemin hors du commun le conduit à un rejet argumenté de tous les relativismes sceptiques et tous les dogmatismes qui encombraient sa route. C'est que, avant bien d'autres, Paul Feyerabend posait l'unité de la théorie et de l'observation (pp.178-9), comme le caractère conflictuel de toute démarche scientifique (p.182). Il assumait aussi le mépris des philosophes qui confondaient obscurité et profondeur, forme universitaire et rigueur de pensée, écriture accessible et pensée superficielle: " Qu'est-ce qui est le plus important: être compris par des gens de l'extérieur ou bien être considéré comme un " penseur profond " ? " (p.226). C'est pourquoi il admirait tant Platon et Brecht, et tourna le dos à bien des intellectuels qui continuent de collectionner les couronnes. On comprend par là qu'il ait choisi la forme du dialogue pour donner cohérence finale à son oeuvre. Ses Dialogues sur la connaissance sont au nombre de quatre, l'un rédigé en 1976, et les trois autres dans l'urgence en 1989 et 1990. On y trouve tous les thèmes théoriques qui l'occupèrent de façon non systématique puisqu'il refusait l'idée de système, à l'instar de Hume ou Diderot, qui pour cela avaient aussi choisi le dialogue philosophique.
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Les questions de sciences et leurs applications doivent devenir l'affaire de tous les citoyens
Tout l'ouvrage revisite ainsi l'idée de vérité, non pour l'abolir, mais pour la relativiser et l'historiciser, ce qui mène non pas au relativisme sceptique, mais à la réalité de ce que furent et sont les sciences: " Il faut aborder la science, les arts, etc., sur le plan historique, en retraçant leur vie, et non sur le plan logique, c'est-à-dire en essayant d'appréhender des structures permanentes " (p.213). En même temps, cette histoire n'est pas faite de " vérités " qui du passé feraient " table rase ". Feyerabend prend Prigogine ou Bohm à témoin: même Aristote peut faire un " retour triomphant " lorsque telle ou telle de ses idées recoupe aujourd'hui un " effort collectif " (p.251). Car, ajoute-t-il, les " principes " de la science ne sont jamais seulement issus d'intuitions théoriques, mais toujours aussi de " décisions pratiques " et de " manières de vivre ". C'est bien pourquoi, pour Feyerabend, les questions de sciences (et pas seulement de leurs applications) ne doivent pas être le privilège des scientifiques, mais devenir l'affaire de tous les citoyens (p.167). Dans une courte mais riche " postface ", Feyerabend revient sur une idée essentielle: " Toute l'histoire de la physique fut liée à l'hypothèse, formulée pour la première fois par Parménide, qu'il existe des choses qui se maintiennent, sans être affectées par le changement " (p.273). Or ces choses existent sur le papier, mais pas dans la vie, qui mêle " pensée, perception et émotion " jusque dans les théories les plus " pures " (p.275). D'où la phrase ultime du livre: " Il y a les mots, il y a même des concepts, mais l'existence humaine ne porte aucune trace des limites que les concepts impliquent " (p.277). C'est justement à cette grande idée (qui se répand peu à peu partout, si l'on excepte les sphères les plus élevées de notre système éducatif) que Stephen Jay Gould fait écho dans son nouvel ouvrage, Comme les huit doigts de la main (6): " La vie des individus est trop riche, comprend beaucoup trop de facettes pour qu'un seul type d'analyse puisse en rendre compte " (p.251). Et, par exemple, l'oeuvre de Jay Gould elle-même s'est explicitement développée depuis vingt ans, non seulement sous l'impulsion de ses travaux scientifiques et des contextes idéologiques, mais aussi en raison des étapes de sa vie personnelle. Cette oeuvre commençait avec l'explication du darwinisme, puis, dès le Pouce du Panda (7) à son extension et sa correction. Après une critique du créationnisme encore hélas nécessaire aux Etats-Unis en 1983, Jay Gould établit l'importance du hasard et de l'imprédictibilité dans le Sourire du flamant rose (8), avant d'articuler les mécanismes darwiniens et le concept de contingence dans ses deux ouvrages précédents (9). Comme les huit doigts de la main juxtapose des réflexions originales et souvent audacieuses sur 3,5 milliards d'années d'évolution du vivant. On y parle des vertébrés et du temps, des souvenirs d'enfance et de la morale à Tahiti, du hasard et des grandes modalités de l'évolution, de la révision et de l'extension du darwinisme, etc. Même de Mozart... Pourquoi Mozart ? Parce qu'en 1770 un certain Daines Barrington publia sur l'enfant prodige de huit ans une étude étonnante sur la séparabilité des éléments du psychisme, que Jay Gould met en rapport avec Cuvier et Darwin. Sans doute aussi parce que l'auteur se compare au Papageno de la Flûte enchantée, qui lui aussi capture les plus belles réalisations de la nature (p.18). C'est cependant Darwin qui constitue le personnage central du livre. Non pas le Darwin mythique dépeint ici ou là de façon superficielle et dogmatique, comme un incritiquable acheveur de science, mais le Darwin réel, vivant, donc contradictoire et enraciné dans sa difficile époque, fécondeur d'avenir donc conservé et dépassé par la biologie d'aujourd'hui. Par exemple, Jay Gould reconstitue la trame idéologique souterraine qui conduit l'illustre fondateur de l'évolutionnisme à soutenir ici des positions politiques avancées, accusatrices des institutions qui engendrent la misère, et à défendre là des positions inégalitaires vis à vis des femmes ou des Indiens d'Amérique du Sud. Des premières, il décrit la parenté avec les " races inférieures " quant aux " capacités intellectuelles ", " l'aptitude au raisonnement " et " l'imagination "; des seconds, il décrit la saleté et l'absence de dignité, et les compare aux " animaux les moins bien dotés ". Et ce, contrairement à ce que l'on prétend parfois, jusque dans son oeuvre de maturité de 1871, la Descendance de l'homme. Stephen Jay Gould revient sur ces errements non pour abaisser l'image de Darwin, mais au contraire pour comprendre historiquement cette cohérence contradictoire, et situer ses apports scientifiques formidables par rapport aux formes modernes actuelles de la science, de son histoire et de ses démarches. A force d'érudition, de dialectique vivante, de culture philosophique créatrice, Stephen Jay Gould réussit à réinsérer les " erreurs fécondes ", comme les appelait Victor Hugo, dans le processus même des connaissances. Il reprend à son compte cette idée de Goethe, selon laquelle " une fausse hypothèse vaut mieux que pas d'hypothèse du tout ", le seul mal étant de " n'admettre aucun doute ou examen critique " (p.177). Jay Gould fait ainsi partie des théoriciens d'avenir, qui conçoivent l'état actuel d'une science comme l'aboutissement d'une histoire contradictoire hors de laquelle cet état perd toute signification.
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L'état actuel d'une science comme aboutissement d'une histoire contradictoire
Signe des temps, dans le droit fil de Stella Baruk, un mathématicien vient utilement rappeler que cela vaut aussi pour sa discipline. Ainsi Claude-Paul Bruter, dans Comprendre les mathématiques (10), reprend-il à son compte les thèses d'Henri Poincaré: " La genèse de la science (...) indispensable pour l'intelligence complète de la science elle-même " (p.57). Et de souligner que l'oubli des origines historiques des mathématiques en fait une discipline " artificielle ". L'auteur dresse un véritable réquisitoire contre l'actuel enseignement des mathématiques, qui sacrifie au calcul l'idée de culture générale (p.68), s'en tient à une " cuisine insipide " et " sans grand intérêt pour la formation de l'esprit ", et consiste finalement à " enseigner des recettes aux élèves " (p.82). L'auteur accuse: " Les programmes d'enseignement (n'ont) pas été forgés avec ce souci premier de former l'esprit " (p.27). Cette idée monte de toute part, parce qu'elle s'enracine dans les contradictions et aspirations les plus riches du mouvement des connaissances et de la vie sociale. Elle attend sans doute encore pour l'essentiel, pour s'affirmer, de prendre forme et force politiques, au sens le plus noble du terme. Leçon fondamentale pour les scientifiques, les philosophes, les enseignants, mais aussi pour tous les acteurs de la vie politique et sociale: si l'on ne peut sans concepts comprendre le réel et le transformer, celui-ci ne peut être ni compris ni transformé si l'on isole les concepts au point de les confondre avec le réel, lequel est toujours plus riche et mouvant, toujours porteur et demandeur de mises en cohérences théoriques nouvelles, dans un dialogue perpétuel des concepts et de la vie. Autre façon de rappeler la nécessité du point de vue de la pratique dans la position même des problèmes théoriques. |
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1. Editions de l'Eclat, 1996. 2. Traduits par Baudouin Jurdant, aux éditions du Seuil (1996). 3. Même traducteur, aux mêmes éditions du Seuil (1996). 4. Editions Gallimard, 1993. 5. Traduit en 1979 aux éditions du Seuil. 6. Traduit aux éditions du Seuil par Marcel Blanc, en 1996.Les tout premiers vertébrés terrestres avaient en effet huit doigts par patte. 7. 1980.Traduction française: éditions Grasset, 1982. 8. 1985.Editions du Seuil, 1988. 9. La vie est belle (1989) et la Foire aux dinosaures (1991), éditions du Seuil 1991 et 1993. 10. Comprendre les mathématiques; les 10 notions fondamentales, éditions Odile-Jacob, 1996.L'auteur y expose ces notions après avoir abordé quelques questions fondamentales: mathématiques et pensée, la preuve, la pédagogie, les degrés de rationalité, etc.
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Nouveautés philosophiques
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Werner Jaeger, Aristote, fondements pour une histoire de son évolution, écrit en 1923 et (enfin) traduit par Olivier Sedeyn (éditions de l'Eclat).
Averroès, Discours décisif (bilingue), traduction de Marc Geoffroy, introduction d'Alain de Libera (Garnier-Flammarion).
Descartes, lettre-préface des Principes de la philosophie, présentation et notes par Denis Moreau (Garnier-Flammarion).
Nietzsche, Généalogie de la morale, traduction inédite d'E.
Blondel, O.
Hansen-Love, T.
Leydenbach, P.
Pénisson, introduction et notes par Philippe Choulet (Garnier-Flammarion).
Benoît Melançon, Diderot épistolier; contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle, préface de Roland Mortier (éditions Fidès).
Hegel, Préface de la Phénoménologie de l'esprit (bilingue), nouvelle traduction et présentation par Jean-Pierre Lefebvre (Garnier-Flammarion).
Marx, Manuscrits de 1844, traduction inédite de Jean-Pierre Gougeon, introduction de Jean Salem (Garnier-Flammarion).
Michel Clouscard, les Métamorphoses de la lutte des classes, éditions le Temps des Cerises.
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