Regards Décembre 1996 - Les Idées

A-venir
Quelques bonnes raisons de se réclamer du communisme

Par Eustache Kouvelakis*


Le communisme est, d'une part, " le mouvement réel qui abolit l'état de choses actuel ". D'autre part, une fraction du mouvement ouvrier apparue après octobre 17 qui donne naissance à un système d'Etats et à une constellation de partis. Les interférences directes entre ces deux registres ne sont pas pertinentes.

Le constat n'est même plus original: d'une manière ou d'une autre, le " communisme " revient sur le devant de la scène, non pas seul mais en compagnie de bien d'autres choses que certains avaient cru pouvoir ranger parmi les reliques d'une époque révolue: Marx et le marxisme, la possibilité de grandes luttes collectives, l'idée d'utopie (fut-elle " modeste"), voire de révolution, pour n'en énumérer que quelques-unes. Les raisons en sont multiples mais renvoient toutes, sous une forme ou sous une autre, à ce fait: une perception modifiée de la réalité du capitalisme actuel, de ses antagonismes irréductibles, de ses effets quotidiens, de son caractère proprement universel. Une perception d'autant plus claire que l'hypothèque de la division du monde en deux " camps", et les effets de brouillage des contradictions de classes qui en résultaient, est désormais levée. C'est dans ce contexte, certes difficile et contradictoire mais non dénué de possibilités pour la reconstruction du mouvement populaire, qu'il convient d'apprécier l'initiative du PCF portant sur la " mutation du communisme " et, plus généralement, le " cours nouveau " que ce parti entend affirmer et poursuivre à l'occasion de son XXIXe Congrès.

 
Un contexte contradictoire pour la reconstruction du mouvement populaire

Une bonne partie des difficultés - et, sans doute, des confusions - de toute discussion sur le communisme aujourd'hui, provient de la difficulté à articuler les deux significations fortes véhiculées par ce terme: d'une part, le communisme dans sa définition proprement marxienne ("ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler [mais] le mouvement réel qui abolit l'état de choses actuel"), définition souvent rappelée, et à juste titre, mais qui ouvre au moins autant de questions qu'elle n'en résout. D'autre part, le communisme comme fraction particulière du mouvement ouvrier qui apparaît dans le sillage de la révolution russe de 1917, grâce à ce geste proprement fondateur de Lénine qui consista à abandonner l'étiquette " social-démocrate " pour revenir à celle, largement oubliée depuis l'échec des révolutions européennes de 1848, de " communiste". Ce courant politique, que certains appellent " communisme historique", a, par la suite, au prix de bien de péripéties et de ruptures, donné naissance à la fois à un système d'Etats et à une constellation de partis dont l'action a profondément marqué ce siècle.

 
Sur quoi une politique anticapitaliste peut raisonnablement parier

Il importe de voir que ces deux registres relèvent d'un traitement différencié et que toute inférence directe de l'un à l'autre (du type " Marx responsable du goulag " ou, inversement, " revenons à la pureté des origines") est dépourvue de pertinence. L'histoire ne peut s'expliquer comme l'application successive de théories, que ce soit celles de Marx ou d'un autre, mais les théories ne se meuvent pas non plus dans la sphère éthérée des idées pures, coupées des pratiques qui les transforment en forces réelles, en formes de vie concrètes et agissantes; a fortiori la théorie marxienne qui, ne se contentant pas de l'interpréter, entendait bien " changer le monde". Pour parer au plus pressé, je dirai que la tâche semble plus aisée en ce qui concerne le premier sens de communisme. L'hypothèse centrale de Marx (et d'Engels), selon laquelle il existe au sein même du capitalisme des tendances vers autre chose, vers un type de société libérée des contraintes du salariat et de la marchandise, nous semble féconde tant pour comprendre le présent que pour informer la pratique politique. Sous quelques conditions cependant: tout d'abord, contrairement à une conception fort répandue dans le mouvement ouvrier depuis la IIe Internationale (au moins), une société post-capitaliste n'est pas assimilable à une communauté entièrement transparente et harmonieuse, une vaste " administration des choses " dotée d'une infinie plasticité, même si ses contradictions propres diffèrent des antagonismes marchands et de classe. De plus, il convient de préciser où se situent, à chaque période historique, ces " éléments de communisme " qui sapent de l'intérieur l'ordre existant. D'expliciter en d'autres termes, sur quoi une politique anticapitaliste (et non un simple impératif moral ou une préfiguration utopique du futur) peut raisonnablement parier. Là encore, la réponse de Marx, à savoir "dans les luttes de classes", dans la pluralité des pratiques libératrices concrètes portées par l'activité propre aux dominés, paraît prometteuse. Encore faut-il ne pas se tromper d'époque, voir que les classes elles-mêmes, loin de disparaître, sont en constante transformation - sous l'effet précisément de leurs luttes - et que le champ de cette lutte dépasse de nos jours largement le terrain de la production immédiate (qui garde cependant son importance) pour s'étendre à la ville, à l'école, à la vie quotidienne, à l'usage individuel et collectif du corps. Autant de sphères travaillées en permanence par les rapports capitalistes et marchands, donc aussi par les antagonismes, les résistances et les brèches qui leur sont inhérents. Sans même parler de l'indispensable articulation de la dimension de classe avec d'autres, avant tout peut-être par les rapports de sexe, étroitement imbriquées à elle (d'où la nécessité des convergences) mais néanmoins irréductibles.

La question du mouvement communiste historique soulève des questions d'un autre ordre, sans doute encore moins décidables que les débats théoriques. Le bilan de cette histoire, où s'entremêlent l'horreur du stalinisme et de ses avatars et l'incandescence inoubliable des " assauts vers le ciel", est encore largement à faire. Il désigne, pour le dire autrement, l'enjeu d'un combat actuel et à venir. Sans succomber à la superstition, on peut reconnaître que, parmi ces enjeux, les mots ont leur importance, qu'ils renvoient à des positions concurrentes et à des rapports de force qu'ils servent à condenser. Le passé lui-même n'est pas quelque chose d'inerte, dont le présent serait dégagé une fois pour toutes, comme on tourne une page. Les dominants le savent du reste fort bien, qui, de bicentenaire aux relents contre-révolutionnaires à des anniversaires de baptême aux allures de Restauration, n'ont de cesse de refaçonner les fondements de la mémoire collective. Sur ce point aussi, pour faire court, je dirai qu'il existe de bonnes et de mauvaises raisons au maintien d'une référence communiste. Commençons par les mauvaises: elles reviennent à considérer l'histoire du mouvement communiste de manière quasi-religieuse, comme une collection - toujours sélective - d'images et de symboles qu'il s'agit de vénérer, de maintenir dans leur prétendu état d'origine, de célébrer dans des commémorations et de mornes rituels du souvenir. Au lieu d'une histoire, on se retrouve alors avec une succession de clichés et, au sens strict, de fétiches, inspirant parfois la dévotion mais aussi, tôt ou tard, le mépris (c'est l'heure du " bris des idoles ") et, au bout du compte, l'indifférence. Les statues de Lénine se ramassent encore à la pelle...

 
Une position de combat dans l'affrontement en cours autour du mot " communisme "

Il existe aussi pourtant quelques bonnes raisons de se réclamer aujourd'hui du communisme. Celles qui, fidèles à l'attitude critique (donc aussi autocritique), conduisent à occuper une position de combat dans l'affrontement en cours autour de ce mot. Dans ce cas, il importe de dégager la visée libératrice que les générations passées nous ont léguée en nommant ainsi l'aile la plus combative, la plus clairement anticapitaliste du mouvement ouvrier. Il importe aussi de souligner que l'assimilation du stalinisme (ou du brejnevisme) au communisme relève de la croyance - même si une telle croyance a pu produire des effets dévastateurs - et que le débat sur 1917, comme sur 1793, n'est pas près d'être clos. Si les défaites de ce siècle ne relèvent pas d'un destin ou d'une loi d'airain, version laïcisée du péché originel, l'histoire du communisme nous place pourtant résolument du côté des vaincus. C'est pourquoi il reste tant de combats à mener qui peuvent y trouver leur place et préparer au présent un à-venir commun.

 


* Enseigne au département de sciences politiques de l'Université de Paris-VIII, chercheur associé au Centre de philosophie sociale, économique et politique, URA 1394 du CNRS.

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