Regards Décembre 1996 - Edito

Dépression nerveuse...ou prémisses de grands événements ?

Par Henri Malberg


Alain Lamassoure, pour apprécier la situation dans le pays, vient de parler de " dépression nerveuse collective ". Dans la bouche du porte-parole du gouvernement, la formule en dit long sur le désarroi du pouvoir devant un pays qui refuse de plus en plus la politique poursuivie. Il y a comme une énorme attente. Il faut que quelque chose se passe. Mais quoi ?

Les couches dirigeantes, insolentes et brutales, ont-elles seulement conscience de la manière dont elles heurtent ceux qui souffrent, ceux qui travaillent, ceux qui réfléchissent ?

Par exemple, quand les dirigeants de l'automobile, Schweitzer et Calvet, planifient tout de go la suppression de 40 000 emplois, travailleurs pressés comme des citrons qu'on envisage de rejeter après vingt ans passés sur les chaînes. On en embauchera 14 000 à la place, jeunes, nouvelle force de travail plus apte, nous dit-on, à accroître la productivité.

Et quel choc pour les salariés de Thomson quand on ose leur dire qu'ils ne valent pas un clou, alors qu'ils connaissent le potentiel de leur groupe. Bradés à une société japonaise pour un franc symbolique. L'injure n'est pas passée. Elle s'est attirée une réplique cinglante de Robert Hue: " Je veux souligner, au nom même du combat que nous menons pour que prévale dans notre pays une politique de gauche, que ce qui est sacrifié devra être renationalisé. Pour moi, c'est clair: ce qui aura été bradé au franc symbolique devra être indemnisé au franc symbolique, et pas un centime de plus ! "

 
Pour une politique de gauche

On pourrait continuer en parlant de la réaction aux plans sociaux du Crédit Lyonnais, à la privatisation du CIC, à l'insolence de M. Bébéar proclamant que la fusion d'AXA et de l'UAP est destinée à leur donner le poids financier pour commencer le démantèlement de la Sécurité sociale avec des assurances privées. Et quand M. Soros, dont la raison sociale est: spéculateur international - il a gagné un milliard de dollars en une nuit contre la livre sterling - se pavane dans les médias, il ne faut pas croire que cela passe " comme ça ". Voler une mobylette ne provoque pas tant de déférence. Jean Valjean n'est pas loin.

On pourrait parler des lycéens de Guyane ou des routiers, ces " forçats de la route ", comme les a nommés l'Humanité.

Sans oublier ce que pensent les démocrates et la jeunesse quand on en est à interdire de chanson un groupe de rock et condamner ses animateurs à la prison.

La volonté de passer en force pour dégager la route à la logique de Maastricht et à la monnaie unique provoque une résistance croissante et est à la base de la crise politique qui s'étend dans le pays. D'ailleurs, le pouvoir et les capitalistes ont une telle conscience du rejet que celle-ci provoque, qu'ils courent de feu en feu comme s'ils étaient hantés par la crainte d'un embrasement général.

La société elle-même est ébranlée. Des barrières sautent, des gens disjonctent. Des phénomènes comme la violence larvée, la brutalité contre les enfants, l'inceste, la pédophilie, dont on sait pourtant qu'ils ne datent pas d'hier, bouleversent la société. Cela en dit long sur les souffrances de la société et des individus.

A cet égard, il faut noter le cri d'alarme des évêques de France pour " stopper l'aggravation des écarts sociaux " et " redonner à la vie politique sa dignité, sa responsabilité ". Ce n'est pas rien de voir ainsi dénoncé ce " courant libéral pressé de se défaire d'obligations sociales qu'il juge abusives ".

De grands changements sont à l'ordre du jour. D'instinct, beaucoup de gens le sentent. C'est le cas quand, pas loin de 80% des personnes interrogées se prononcent pour changer la société. Ce qu'ils y mettent est encore autre chose et c'est l'objet du débat politique et d'idées actuel.

Cette situation nourrit les contradictions dans la droite elle-même. Elle nourrit aussi le lepénisme et la dérive raciste, pourtant, notons-le, contenus à Gardanne et à Dreux.

Dans cette situation, des commentateurs politiques ont noté avec surprise le retour des notions de gauche/droite. Comme si elles avaient jamais disparu.

Enrichis - il ne faut pas le sous-estimer - par l'expérience des échecs des années 80, le peuple de gauche et nombre de mécontents venus de droite, certainement même des électeurs lepénistes regardent de nouveau à gauche. Avec de fortes exigences.

Attente et méfiance. Il est vrai qu'on ne reprendrait pas sans danger le chemin des déceptions.

Le débat actuel dans le Parti socialiste reflète cette attente, cette pression, et charrie nombre d'ambiguïtés.

En effet, la résurgence dans le programme du parti socialiste de thèmes sociaux forts comme l'emploi, la justice sociale, éveille immédiatement la question: une nouvelle politique de gauche est-elle possible si on ne s'en prend pas à l'argent-roi, au libre jeu des mouvements financiers et à la logique de Maastricht ?

C'est dans la Croix qu'on a pu lire (6/11/96) sous la plume de Jacques Duquesne: " La plupart des Etats y compris parmi ceux qui semblent tenir le haut du pavé ne pèsent pas lourd face au pouvoir des multinationales (...) Ces Etats ne sont plus que des pouvoirs locaux dans un système mondial. Ils ne pèsent pas lourd non plus en face des marchés, ces puissances anonymes qui pèsent sur le sort d'une monnaie et décident du succès d'une politique... Les électeurs votent dans un sens, les marchés pèseront dans l'autre et les marchés finissent par l'emporter... Que devient dans une telle configuration le pouvoir du peuple ? ". Voilà une bonne question pour discuter de ce que doit être une politique de gauche. Car, comme l'a écrit l'ancien directeur technique de Thomson: " On ne peut servir à la fois deux maîtres, la sagesse et l'argent."

 
A quoi travaillent les communistes ?

Dans cette situation où tout le monde, ou presque, regarde vers tout le monde, les communistes ont une grande responsabilité. A eux d'essayer de répondre aux attentes et de mériter l'intérêt nouveau et la sympathie envers leur parti et leur secrétaire national qui avoisinent à présent le tiers du pays.

La préparation du Congrès du parti communiste voit se développer plusieurs débats. D'une part, les communistes continuent leur travail " sur eux-mêmes ". La mutation du parti communiste français dont les prémisses viennent de loin se fait plus précise.

Réflexions sur l'identité des communistes aujourd'hui, leur combat pour la transformation de la société, leur rapport avec la société française, la démocratie comme condition de tout progrès.

Les communistes ne veulent pas tout balayer, changer pour changer, loin s'en faut. Mais non plus se conduire comme si, dans ce monde bouleversé et " après tout ce qui s'est passé ", on pouvait se rassurer avec des mots pour ne pas affronter les choses.

Comme l'a fait remarquer fort justement Robert Hue, la mutation du parti communiste n'est pas un état d'équilibre entre hier et demain, ou les uns et les autres, mais un chemin qu'on emprunte pour être au diapason du combat transformateur d'aujourd'hui.

Mais ce n'est qu'une partie de la question.

Dans ce moment actuel d'angoisse, de danger, cette croisée des chemins, le parti communiste sera apprécié à son aptitude à proposer - soumettre - aux citoyens des objectifs audacieux et atteignables qui constituent une politique de gauche et combattre dans tout le champ social politique et idéologique pour sortir par le haut de la crise actuelle.