Regards Décembre 1996 - La Création

Mises en scène
Femmes de théâtre

Par Sylviane Gresh


Voir aussi La folie de Virginia , A voir

Une mise en scène sur trois est signée par une femme cet automne. Etonnant. Mais ne concluons pas trop vite, car cet investissement artistique s'arrête quand le théâtre touche au pouvoir.

Agathe Alexis, Claude Buchwald, Cécile Feuguet, Catherine Hiégel, Brigitte Jaques, Anne-Marie Lazarini, Catherine Marnas, Muriel Mayette, Chantal Morel, Marie-Noël Rio...et la liste des femmes qui signent une mise en scène cet automne n'est pas close. Au total, une mise en scène sur trois. Constatation étonnante si l'on compare ces chiffres à ceux d'il y a vingt ans où une femme metteur en scène faisait figure d'aventurière. Peut-on conclure à la réussite de l'émancipation des femmes en ce domaine ? C'est un peu hâtif quand on sait qu'il y en a bien peu à la direction des théâtres. Très peu dans l'institution: Brigitte Jaques à la codirection du CDN d'Aubervilliers, Agathe Alexis à la direction du CDN de Béthune, Stéphanie Loïc à celle du Théâtre populaire de Lorraine à Thionville. Ariane Mnouchkine enfin est directrice du Théâtre du Soleil et Anne-Marie Lazarini codirectrice du théâtre Artistic Athévains, deux théâtres subventionnés.

Si les femmes ont investi le terrain artistique, mise en scène et écriture, au théâtre, elles sont très peu nombreuses à occuper les lieux où l'artistique touche au pouvoir donc au politique.

Au-delà de cette contradiction sociologique, peut-on parler de la spécificité d'un théâtre " au féminin " ? Beaucoup d'artistes s'y refusent, se méfiant de la discrimination qu'une telle étiquette peut engendrer. Pour d'autres, ce clivage sexuel n'a aucun sens au théâtre car celui-ci "...dépasse par essence ou par vocation la coupure masculin/féminin et participe d'une neutralité dynamique. Ne donne-t-il pas lieu à une dialectique où le même et l'autre ne cessent d'échanger leurs signes, loin de toute identité préalable constituée " (1).

Néanmoins, peut-être est-il pertinent de poser quelques questions: existe-t-il une spécificité du répertoire choisi ? Peut-on repérer dans leurs mises en scène un travail particulier sur les représentations des personnages féminins ? Anne-Marie Lazarini (voir encadré) monte une pièce d'Edna O'Brien, une femme irlandaise, contemporaine. Virginia se situe au lieu exact où l'écriture de Virginia Woolf prend sa source dans la vie; à l'endroit exact où, dans la mémoire de l'écrivain, les événements se transmuent en art, l'autopsie d'une femme-artiste, que la folie finit par emporter.

 
Existe-t-il une spécificité du répertoire choisi ?

Catherine Hiégel met en scène au studio de la Comédie-Française la Demoiselle de la poste d'Ewa Poskas, une femme écrivain polonaise contemporaine. Il s'agit d'une demoiselle très décidée qui s'ennuie à envoyer des télégrammes derrière son guichet de poste, bien déterminée à ne jamais se donner à un homme qui ne la regarde pas vraiment; elle finit par rencontrer celui avec qui l'amour s'accomplit. Un point de vue de femme sur la solitude, l'enjeu de l'amour, l'identité.

Brigitte Jaques remet sur le tapis la pièce de Tony Kushner: Angels in America: le Millénaire approche et Perestroïka, une pièce qui dit l'Amérique traversée par le sida, l'ordre moral reaganien, l'échec du melting-pot.

 
Y a-t-il un travail particulier sur l'image de la femme ?

Hamida Aït El Hadj, une Algérienne récemment arrivée en France, monte un ensemble de textes d'auteurs algériens: Jean Sénac, Tahar Djaout...et crée un spectacle où le travail d'une troupe de théâtre est sans cesse perturbé par l'irruption d'un intégriste qui vocifère, assassine, interdit. Au centre du spectacle, l'impossibilité pour une femme de théâtre d'exister sous une telle menace, une telle pression. Dans le Cancan des corps guerriers, Susanna Lastreto travaille à partir de textes sur les femmes et la guerre, de Thucydide à des articles de journaux sur la Tchétchénie." Entre les femmes héroïques et les pleureuses, j'ai cherché à exprimer, dans un spectacle qui s'apparente à la comédie musicale et qui joue beaucoup sur la décision, une autre place pour les femmes face à la guerre, qui passe par un rapport très spécifique à l'enfant."

Catherine Marnas, qui accompagne depuis son origine le mouvement zapatiste, crée un spectacle original intitulé Don Quichotte, Che Guevarra, Sub Comandante Marcos, à partir de textes et de lettres de Marcos et du Che. Son spectacle joue sur l'humour, le décalage, le rapport entre l'utopie zapatiste pleine de questionnements et d'incertitudes et la réalité d'aujourd'hui en France avec ses 13 000 suicides et le sentiment d'impuissance dans lequel les gens sont englués. Un spectacle qui, par sa légèreté et sa forme, pose des questions au théâtre institutionnel. Autant de textes qui disent que le monde ne peut plus aller comme il va, qui expriment les blessures des minorités les plus fragiles, d'êtres différents que l'ordre du monde refuse, qui affirment leurs aspirations à un monde autre. Spécificité d'un théâtre féminin, ou faut-il voir dans ces choix la marque d'une sensibilité féminine que tout artiste porte en lui ?

Dans tout le théâtre, y compris et surtout le plus classique, le personnage féminin, parce qu'il est le plus fragile, est le lieu où les contradictions, les aspirations et les frustrations d'une société s'expriment. Aussi leur représentation sur la scène revêt une signification particulière. Deux exemples paraissent à cet égard intéressants. Il s'agit de deux mises en scène vues au printemps 1996: Peines d'amour perdu, de Shakespeare, mis en scène par Jean-Claude Penchenat et Penthésilée de Kleist, mis en scène par Julie Brochen. Les deux pièces présentent des personnages féminins, forts, combatifs, jaloux de leur identité; des femmes de caractère affirmant sans détour leur détermination et leur désir. Dans la première mise en scène, elles sont montrées comme guerrières, masculines et laides, indésirables. Dans la seconde, les amazones sont vues comme des femmes blessées - leur sein coupé est figuré par un bandage - et Ulysse, l'homme dont Penthésilée tombe amoureuse, est incarnée par une femme (Jeanne Balibar), jouant d'un aspect androgyne. Une réflexion sur le masculin et le féminin vus comme un miroir dans des corps jumeaux, qui s'oppose aux stéréotypes habituels.

Certes, un tel travail sur l'image de la femme ne dépend pas toujours du sexe du metteur en scène. Il reste que les femmes metteurs en scène y semblent plus sensibles et que le spectateur en étant attentif à ce travail perçoit mieux les partis pris d'une mise en scène.

 


1. Philippe Ivernel in Femmes de théâtre.Etudes théâtrales 8/1995.Centre d'études théâtrales, Université catholique de Louvain.

retour

 


La folie de Virginia


Figure exemplaire de douleur, d'exil et de révolte, Virginia Woolf fournit au théâtre un personnage extraordinaire. L'écrivain irlandais Edna O'Brien lui consacre une pièce, Virginia, qui tente de débrouiller les fils de son destin tragique. A 58 ans, elle se noie dans l'Onse pour éviter un nouvel assaut de la démence. Dans la pièce, adaptée par Michel Cournot, tout est dit: la mort de la mère dans l'enfance, le viol par le demi-frère, l'attachement à Vanessa la soeur aînée, le mariage avec Léonard, les crises de folie, l'interdiction d'avoir des enfants, l'amour pour Vita-Sackville-West, le travail, les mondanités, la guerre, le suicide. Virginia Woolf n'écrit-elle pas pourtant dans son journal: " Ce que je suis en réalité demeure inconnu " ? C'est ce mystère d'un personnage que cherche à approcher la mise en scène d'Anne-Marie Lazarini. Refusant tout parti pris de réalisme, elle construit un lieu abstrait, celui de la mémoire de Virginia, où viennent s'imprimer, par séquences, les événements et les personnages marquants de sa vie, toutes les contradictions du monde intérieur de Virginia Woolf. Martine Pascal est Virginia. En elle, court une énergie, une vitalité, qui est exactement celle de l'écriture de Virginia Woolf. Elle fait entendre toutes les voix du personnage: la petite fille désespérée en quête de protection, la femme déterminée et caustique, l'amoureuse tendre et passionnée, la fille d'une grande famille bourgeoise de l'Angleterre du début du siècle, l'être assailli par l'angoisse, mais capable d'un humour tonique. Elle est très juste, sans cesse émouvante.

Sylviane Gresh

Virginia, d'Edna O'Brien, texte français de Michel Cournot, mis en scène par Anne-Marie Lazarini. Théâtre de Chaillot, Salle Gémier du 14 novembre au 28 décembre Tél: 01.47.27.81.15

retour

 


A voir


Le Repas de Valère Novarina mis en scène par Claude Buchwald du 8 novembre au 2 décembre, Festival d'Automne, centre Pompidou: 01.42.96.96.94

Le Cancan des corps guerriers, texte et mise en scène de Susana Lastrato, du 28 novembre au 15 décembre salle l'Eglantine à Villejuif, 01.42.23.37.27

Le Couteau dans le soleil textes d'Hélène Cixous, Tahar Djaout, etc., mis en scène par Hamida Aït El Hadj Théâtre de Proposition

Phèdre de Racine, mis en scène par Anne Delbée en alternance Comédie-Française 01.44.58.98.58

Angels in America, 1èrepartie: Le Millénaire approche.2e partie: Perestroïka de Tony Kushner mis en scène par Brigitte Jaques Théâtre de la Commune-Pandora d'Aubervilliers du 13 novembre au 22 décembre

La Demoiselle de la poste d'Ewa Pokas mis en scène par Catherine Hiégel. Studio de la Comédie-Française

Quartett d'Heiner Muller mis en scène par Marie-Noël Rio Théâtre Artistic-Athévains, jusqu'au 8 décembre, 01.43.56.38.32.

retour