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Folios
Par Guillaume Chérel |
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Entretien avec Jean Favier* Voir aussi La BNF en chiffres , De Charles le Sage à nos jours |
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Paris, face au ministère des Finances et du Palais omnisports de Bercy, la BNF s'ouvre au public.
Retour sur cette grande bibliothèque de dix millions d'ouvrages et qui a fait tant parler d'elle...
Le nouveau bâtiment de la Bibliothèque nationale de France (BNF), conçu par l'architecte Dominique Perrault, quai François-Mauriac, sur le site de Tolbiac (XIIIe arrondissement de Paris), voulu par François Mitterrand, sera officiellement accessible au " grand public " le 20 décembre 1996. La bibliothèque dite " haut-de-jardin " (1 697 places) ouvre le 17 décembre, à l'occasion d'une grande exposition encyclopédique, avec 180 000 volumes en libre accès (300 000 à terme), en présence du président Jacques Chirac et de Jean Favier, président de la BNF.
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Ce grand projet né en 1988 est l'un des " grands chantiers " du double septennat de François Mitterrand qui a suscité le plus de polémiques.
Quelle est la question qu'on ne pose jamais au président de cette ambitieuse entreprise ?
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Jean Favier : Comment se fait-il que, huit ans seulement après l'idée de cette bibliothèque, on soit déjà en train d'ouvrir ! Alors qu'on me demande tout le temps pourquoi elle n'est pas déjà ouverte...
Tout sera terminé en moins de dix ans.
Les gouvernements passent mais le sens de l'Etat ne disparaît pas.
Une entreprise nationale reste un enjeu.
Cette bibliothèque sera la plus moderne, la plus ambitieuse du monde.
Pas la plus grande - c'est celle du Congrès à Washington, mais nous avons une très grande ambition.
Nous serons les plus modernes du monde jusqu'au jour où d'autres en feront autant.
Le jour où la British Library de Londres ouvrira, nous serons deux à ce niveau...
Et cela fait vingt-cinq ans qu'ils y travaillent, les Anglais...
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Cette entreprise méritait-elle un tel effort, un tel coût ?
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J.
F.: Oui, résolument.
Nous construisons la bibliothèque du XXIe siècle.
Nous disposons rue de Richelieu (1) d'un patrimoine très riche: dix millions de livres imprimés; 165 000 manuscrits; 300 000 collections de périodiques.
Cela mérite une mise en valeur adéquate, donc un investissement.
Sinon, on pouvait se contenter de refaire la bibliothèque de Napoléon III un peu plus agrandie...
Mais la France pouvait espérer mieux à l'aube de l'an 2000.
Nous sommes à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre d'une Bibliothèque nationale de France.
Les chercheurs sont exigeants.
Leur attente est légitime.
Avec la politique des réseaux, ce lieu sera celui de tous.
Nous n'avons qu'un ou deux mois de retard par rapport aux prévisions.
Au regard d'un établissement destiné à durer des siècles, c'est bien peu...
La conjoncture économique étant difficile, l'espace réservé aux chercheurs, au " rez-de-jardin ", ouvrira plus tard, à cause de problèmes de budget de fonctionnement, de création d'emplois, etc.
Mais tout sera ouvert dans deux ans.
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Les nouvelles technologies prennent toute leur place dans cette nouvelle bibliothèque...
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J.
F.: Absolument.
Chaque réseau a des objectifs différents.
Le Catalogue général de France devrait répondre à la demande de tous les chercheurs.
On pourra trouver un livre publié à l'étranger - qui n'est donc pas répertorié par le " dépôt légal ".
S'il n'y est pas, on le saura en quelques minutes...
Il faudra patienter encore quelques années pour terminer ce catalogue, mais c'est en cours.
Nous avons déjà un catalogue unique à la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu, alors que jusqu'à ces derniers mois nous en avions trente-neuf !...
Deuxième réseau, un partage d'acquisitions, dit " dépôts associés ".
Un livre rare qui n'existe pas chez nous pourra s'acquérir en s'aidant des bibliothèques spécialisées...
Troisième réseau: l'information mondiale.
Nous sommes raccordés à Internet.
Avec plusieurs fonctions: le catalogue général, pour faire profiter les autres de ce que nous avons, et profiter de ce que les autres ont.
Le dernier réseau qui ouvrira avec le " rez-de-jardin " destiné aux chercheurs, courant 1998, est le plus opérationnel: le service du lecteur.
Il dira à celui-ci si tel document existe ou non, s'il est disponible ou pas, et depuis n'importe quel endroit de France.
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Le terme de projet pharaonique revient souvent.
Qu'y répondez-vous ?
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J.
F.: Que nous n'avons pas dépensé 7, 2 milliards pour le seul bénéfice des Parisiens.
Le droit d'inscription est somme toute modique (voir encadré " Chiffres ") pour des gens motivés.
La culture, ça se mérite, mais à un prix abordable.
Tous ceux qui ont envie de lire pourront venir.
Ils auront accès à 180 000 livres: je ne connais pas de bibliothèque qui ouvre avec autant de livres.
Nous passerons à 300 000 livres au cours des mois ou des années qui viennent, pour atteindre 400 000.
Ce n'est pas une bibliothèque pour les enfants, qui ont des bibliothèques municipales de proximité...
La BNF ne remplace pas, à Paris même, les bonnes bibliothèques municipales qui font bien leur métier, ou la BPI.
C'est un moyen supplémentaire de se cultiver, de s'ouvrir l'esprit.
Quant à " pharaonique " ! Qu'avez-vous contre les pharaons ? Oui, ce lieu est vaste.
Mais qu'aurions nous entendu si, au bout d'une année, il était saturé ?...
Il faut prévoir les enrichissements à venir et l'affluence des lecteurs.
C'est grand, confortable et fonctionnel.
Les espaces sont scandés, pas plus grands que dans une bibliothèque normale.
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Quelle est votre profession de foi ?
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J.
F.: Nous voulons une bibliothèque encyclopédique.
Pas trop spécialisée - comme notre ancienne Bibliothèque nationale - par l'effet de l'idéologie érudite du XIXe siècle, serai-je tenté de dire, où l'histoire et la littérature sont privilégiées, oubliant trop l'économie et les sciences exactes.
Un ouvrage de physique nucléaire publié en Amérique pourra être consulté chez nous à l'avenir.
Nous aimerions retrouver l'idéal de la bibliothèque de " l'honnête homme ".
La BNF fonctionnera à partir du 20 décembre, avec l'exposition " Tous les savoirs du monde " (2), qui a pour thème l'encyclopédisme.
Nos collègues du monde entier nous ont beaucoup prêté.
On y admirera des pièces que nous ne sommes pas prêts de revoir en France.
C'est un hommage à l'esprit des Lumières.
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La seule interrogation demeure le système informatique ?
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| J. F.: Il est légitime de se demander si un système informatique aussi complexe fonctionnera. Par contre, il n'est pas légitime de postuler qu'il ne marchera pas... Cela ne veut pas dire que nous ne serons pas vigilants lors des évaluations successives. Qu'il existe des inquiétudes, c'est normal. Le jour de l'ouverture, nous serons sur le qui-vive... On n'est jamais à l'abri d'une panne. La signalétique en déconcertera quelques-uns... Pas d'alternative manuelle, mais un système informatique de secours est prévu. |
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* Président de la Bibliothèque nationale de France. 1. A Richelieu restent les manuscrits, estampes, cartes et plans, photos, musiques, médailles, monnaies, arts du spectacle...A l'Arsenal, la correspondance diplomatique française, et une partie des oeuvres de Colbert. 2. Exposition " Tous les savoirs du monde ", du 20 décembre 1996 au 6 avril 1997, autour de la Mésopotamie ancienne; les Sources Antiques; l'Occident et l'Orient Médiéval; de la Renaissance à l'âge classique; l'Encyclopédisme chinois; le Siècle des Lumières; les XIXe et XXe siècles; et l'Aube du IIIe millénaire, les nouvelles technologies (réflexion du philosophe Michel Serres).
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La BNF en chiffres
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Site: 7, 5 hectares n Hauteur des quatre tours: 80 m
Surface du jardin: 12 000 m2 (interdit au public)
Surface utile: 159 855 m2, dont 57 560 m2 de magasins; 55 220 m2 d'espaces publics; 16 240 m2 de bureaux.
Surface totale de lecture: 40 000 m2
Rayonnage: 400 km linéaires
TAD (Transfert automatique des documents): 8 kms de rails
Loges en mezzanines: 419
Bibliothèque de recherche: 2 100 places (plus bureaux équipés: 15 jours renouvelables)
Bibliothèque publique: 1 697 places (accessible aux handicapés)
Un département audiovisuel
Un auditorium de 350 places
Une salle de 200 places
Six salles de 50 places
150 caméras
43 pompiers
Le transfert des collections de Richelieu concerne 10 millions de livres; 350 000 périodiques et plus d'1 million de documents audiovisuels
A partir du 17 décembre, 50 000 ouvrages seront déménagés chaque nuit par camion, durant 20 mois
Heures d'ouverture: 10 h - 19 h, six jours sur sept sauf le lundi
Tarif BNF: 200 F l'année; 20 F la journée; 12 entrées 160 F; tarifs réduits 100 F l'année pour les chômeurs, Rmistes, étudiants, etc.
Livraison d'un document: 20 minutes maxi.
Repas restaurant: 1 heure pour manger...
Les acquisitions pourront atteindre 120 000 par an.
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De Charles le Sage à nos jours
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1368 .
Charles V installe les 973 manuscrits de la Bibliothèque Royale dans une tour du Louvre.
1537 .
François 1er crée le dépôt légal.
Tout ouvrage imprimé en France doit être déposé à la Bibliothèque du Roi.
1692 .
Première ouverture de la Bibliothèque royale au public.
1720 .
Installation de la Bibliothèque Royale rue de Richelieu, à Paris.
1811 .
Naissance de la Bibliothèque de la France.
1988 .
Le président François Mitterrand annonce la création de la future Bibliothèque de France.
1996 .
Le 17 décembre, ouverture de la bibliothèque du " haut-de-jardin " destinée au grand public.
1997-1998 .
Déménagement des collections patrimoniales (10 millions d'ouvrages).
1998 .
Ouverture de la Bibliothèque de recherche en " rez-de-jardin ".
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