Regards Décembre 1996 - La Création

Collage

Par Emile Breton


C'est un film d'une étrange beauté. Il s'ouvre sur un va-et-vient de bennes tractées sur un téléphérique dans un paysage désolé. La caméra, très lentement, recule: ce paysage s'inscrit dans l'embrasure d'une fenêtre. Encore un mouvement de la même douceur, de la même lenteur, et en amorce droite de l'image apparaît un homme. De dos. Ce paysage, bien sûr, ne prendra sens, d'inusable et vaine éternité de vis sans fin, que parce que quelqu'un, cet homme, le regarde. De même que cet homme n'existera que parce que quelqu'un derrière la caméra, le metteur en scène et donc après celui-ci, le spectateur, à son tour, le regardent vivre. Cette présence, cette primauté du regard, de très légers mouvements d'appareil manié d'une main sûre, pour découvrir ce qui aurait pu échapper à un balayage trop rapide, ne cesseront de les rappeler tout au long du film. Fascinante mise en abîme. Il y a du Welles là-dedans, celui de Monsieur Arkadin, de la Soif du mal. Le cinéaste hongrois qui réalisa en 1987 ce film, Perdition, images volées à un monde glauque où l'on se demande pourquoi vivre et dans le même temps jubilatoire numéro de trapèze volant, loin des filets de sécurité du naturalisme cinématographique, avait alors trente-sept ans et c'était son septième film. Il s'appelle Bela Tarr. Le cinéma Louis-Daquin, à Blanc Mesnil, en banlieue parisienne, présentait en novembre quelques-uns de ses films, tous inédits en France, puisque aucun distributeur, jamais, n'en a voulu. Le samedi soir où passa Perdition, nous étions dix-neuf dans la salle, Bela Tarr compris, qui était là pour parler avec les spectateurs. Il n'y en avait guère plus l'avant-veille, à l'Institut hongrois, en plein Paris, où était projeté son premier film, le Nid familial (1977) d'une étonnante force lui aussi, sur une famille se déchirant dans un " territoire " d'habitation trop exigu pour que puissent s'y développer des rapports proches de l'humain. Bela Tarr devait rester quelques jours à Paris. Malgré les sollicitations, aucun journaliste ne se dérangea, ni pour voir ses films, ni pour s'entretenir avec lui. Il y avait en lui de l'amertume lorsque, mettant en avant avec beaucoup de savoir-vivre, une très réelle fatigue, il refusa de se plier à l'exercice du débat après le dernier film, comme il l'avait fait précédemment. Mais, pour les quelques-uns qui savent qu'il est l'un des cinéastes importants de ce temps, c'était plutôt la tristesse qui dominait. Moins pour lui que pour ceux qui n'avaient pas su aller au devant de cette rencontre, de cette découverte. Un rattrapage ? En janvier doit être présenté Satantango, son dernier film, (1994), une somme à l'image de ces grands romans qui visent à rien moins qu'à accoucher d'un monde et de ceux qui le peuplent, à inventer un espace et un temps sur lequel ils aient prise, un film de sept heures et quart, une fiction qu'on peut tenir - et qu'à coup sûr on tiendra - pour le document le plus précieux sur ces années quatre-vingt-dix où, dans le centre et à l'Est de l'Europe, un monde bascula. On en reparlera. Et on le criera, s'il le faut, avant janvier.

Chrétien - c'est en tous cas lui qui volontiers le proclame - engagé en politique, monsieur Jean Arthuis supporte mal que des pauvres paient deux fois plus cher que les autres ce dont ils ont, tout autant que ceux-ci, besoin. C'est pourtant ce qui arrive avec cette curieuse espèce de magasins, les " Crazy George's ". Aussi ne manque-t-il pas de gronder ceux qui se livrent à cette pratique assez éloignée de son idéal de charité. Mais comment pourrait-il, lui ministre pour qui le libéralisme est un credo aussi intangible que celui qu'il tient de son lointain catéchisme, sévir contre de débrouillards entrepreneurs qui ne font après tout que mettre un peu d'huile dans les rouages du saint marché - et accessoirement du beurre dans leurs épinards - en rapprochant acheteurs désargentés de vendeurs sur-approvisionnés ? Moralement embarrassante pour un chrétien, cette mise en rapport est on ne peut plus saine pour un ministre des Finances. Il y a là un contrat. Librement passé. Qui ne veut pas se faire avoir n'a qu'à se tenir loin de ce " dingue de George ". Ainsi parle la " Bonne Ame du quai de Bercy ", Jean Arthuis, dans le Monde du 12 novembre: " Préoccupé par l'accès à la consommation des plus démunis, écartés du crédit classique par manque de ressources ", le ministre de l'Economie ne condamne pas le principe " à condition que l'information soit claire et sincère ". Ben voyons: comme s'il n'y avait là qu'une question d'information et comme si ceux qui entrent dans un de ces magasins ne savaient pas qu'ils allaient, d'une façon ou d'une autre, la payer cher, cette possibilité qui s'ouvrait à eux. Deux siècles de capitalisme, ça finit par éduquer un peuple. Mais, disant cela, et en ordonnant aux responsables du magasin d'apposer des affiches annonçant clairement leur soif d'argent, monsieur le ministre se sera mis en paix avec sa conscience." Le coeur de l'homme est quelque chose d'étrange, surtout quand l'homme le porte dans sa bourse ", écrit, dans le tome I du Capital, Karl Marx, un auteur qu'on ne lit pas assez en ce moment, ne serait-ce que pour sa verve et ses bonheurs de plume.

Ce ne furent certes pas des rapports très simples qu'entretinrent de leur vivant Henri Langlois, directeur de la Cinémathèque française, et Jacques Ledoux, qui occupait le même poste à la Cinémathèque royale de Bruxelles. Jaloux tous deux de leurs trésors, pour la possession desquels ils avaient déployé des ruses de chasseurs de têtes dans la jungle d'une industrie où l'on récupérait, il n'y a pas si longtemps, le celluloïd des bobines de films pour en faire des peignes à quatre sous, ils n'étaient ni l'un ni l'autre prêteurs. Ils n'avaient confiance en personne et savaient quelle était la fragilité de ces orphelins en trente-cinq millimètres dont la légende dit que Langlois en avait promené quelques-uns dans une voiture d'enfants pour les porter d'une cachette à l'autre. Elle n'en prend que plus de saveur, la nouvelle que la Cinémathèque française, où rôde toujours, entre les praticables d'un antique décor des années vingt remonté au Musée du cinéma qu'il a conçu comme un antre de magicien, l'ombre massive de Langlois, rend cette année hommage à Jacques Ledoux mort il y a peu. Bougons - Ledoux détestait les hommages, et Langlois faisait semblant de n'y prêter pas garde - sans doute s'attendriront-ils au souvenir de ces jeunes gens, de Chris Marker et Truffaut à Chantal Ackerman, dont ils ont l'un et l'autre surveillé les premiers pas. Et un oeil attentif pourra, dans l'ombre de la vieille salle de Chaillot, voir les fantômes des deux compères rivaux se frotter les mains devant la foule de jeunes gens se pressant encore à des films de Hawks, de Dekeukereire ou de Duvivier, rendus à la fraîcheur de leurs premières années par une intelligente restauration. En effet, " Cinémémoire ", pour sa sixième édition, qui se tient à Paris du 21 novembre au 22 décembre, a tenu à inaugurer par ce coup de chapeau à Jacques Ledoux une série d'hommages à venir à tous ceux sans qui le cinéma, naguère encore considéré comme denrée périssable, serait aujourd'hui privé de mémoire. D'histoire. C'est que, en très peu d'années, cette manifestation est devenue le rendez-vous de tous ceux qui, de par le monde, de Bologne à Toulouse, de Lausanne à New York, continuent à sauver, jour après jour, ces chefs- d'oeuvre en péril que sont les films. Et qui, chaque année, retrouvent dans les endroits les plus inattendus des bobines qu'on croyait à jamais perdues. Grâce à eux, écrivent fort bien dans le catalogue de " Cinémémoire " Vittorio Boarini et Gian Luca Farinelli, animateurs de " Cinema ritrovata " à Bologne: " L'histoire du cinéma perd sa condition de géographie impossible, remplie de lieux inconnus, d'absences et de blessures et s'achemine vers une profonde transformation."Tous géographes, un beau mot d'ordre pour finir l'année et le siècle du cinéma.