Regards Décembre 1996 - La Création

Censures
La guerre est déclarée à la liberté d'expression

Par Pierre Courcelles


De censures en procès, la culture et la création sont visées dans leur existence même. Personne ne peut rester indifférent aux offensives qui sont menées contre elles. On défilait à Paris le 23 novembre pour la démocratie.

La condamnation, à Toulon, le 14 novembre dernier, de Joey Starr et Kool Shen, les deux chanteurs du groupe de rap Suprême NTM, à 3 mois de prison ferme et 6 mois d'interdit professionnel " pour outrages par paroles à l'égard de l'autorité publique " est une nouvelle déclaration de guerre à la culture dans une ville qui, depuis juin 1995, les a multipliées. On doit la considérer, absolument, comme une déclaration de trop. C'est ce que semble avoir compris le ministre de la Justice qui, " frappé par la sévérité de la sentence ", demandait au parquet de Toulon de faire appel. De son côté, Robert Hue déclarait: " Condamner des chanteurs à la prison, quelles que soient les raisons invoquées, je trouve cela très inquiétant. Ce n'est vraiment pas un signe de bonne santé de la démocratie française ". Les raisons invoquées, propos injurieux à agents de la force publique, n'ont pu être retenues comme majeures que rapportées à une situation générale socialement et économiquement dégradée, à laquelle le pouvoir politique est incapable d'apporter les réponses appropriées, laissant les services de police seuls face aux brutales réalités quotidiennes des " quartiers en difficulté ", avec la haine de part et d'autre. Sinon, il ne s'agit, en temps ordinaires, que d'une vieille tradition, d'un folklore de la contestation des pouvoirs établis dont, hier la maréchaussée, les cognes, les pandores, les bourres, les poulets, les vaches, aujourd'hui les keufs, sont en première ligne pour recevoir les invectives populaires. Il y a longtemps que Guignol rosse le gendarme. Ecrire cela n'est en aucun cas vouloir " relativiser " l'affaire, bien entendu. Yvon Castel, porte-parole de la Fédération autonome des syndicats de police et secrétaire général du syndicat de la police en tenue déclare dan l'Humanite du 16 novembre: " Dans un premier temps, la FASP, qui s'était portée partie civile, est satisfaite de la sanction prononcée. Mais, dans un second temps, ces propos nous renvoient aux problèmes de la jeunesse actuelle. Nous les prenons comme une manifestation d'un mal-vivre, du malaise d'une jeunesse qui a le sentiment d'être délaissée, de ne plus être associée à la vie économique et sociale de notre pays. Enfin, je pense que cette sanction est disproportionnée eu égard à des propos qui ont été tenus par Jean-Marie Le Pen sur les races: c'était beaucoup plus grave et le garde des Sceaux ne l'a pas poursuivi ". Le texte de la chanson, désormais popularisée à grande échelle, Police (mais elle ne figurait pas dans la plainte déposée par les policiers), ne ménage pas les représentants de l'ordre, c'est un euphémisme, mais il y est aussi dit: " Voilà le deal/Eduquons les forces de l'ordre pour un peu moins de désordre ". Et: " Jamais par la répression vous n'obtiendrez la paix/La paix de l'âme, le respect de l'homme."

 
Le rap, un segment culturel peu légitimé

Yvon Castel déclarait encore: " Je tiens également à préciser que la récupération politique qui va être faite de cette sanction, notamment par le maire de Toulon, ne traduit pas du tout la demande des policiers. On n'est pas là pour donner du grain à moudre à l'extrême droite." Ce n'est pas, d'évidence, l'opinion du juge Claude Boulanger, ancien inspecteur des Renseignements généraux. Ce qu'il a condamné, au-delà des propos outrageants, c'est aussi la visée politique, citoyenne de NTM qui déclarait: " Lutter contre le FN, c'est se comporter en citoyens et réagir. Nous on est prêts à chanter Plus jamais ça [une chanson anti Front national] à Orange, à Toulon, partout, même lors d'un meeting de Le Pen.[...] Notre écriture correspond à l'époque, et nous représentons sans doute pour certains un petit bastion de liberté.[...] Mais nous restons des haut-parleurs, pas des leaders.[...] De toute façon, une chanson n'a jamais changé le monde, faut pas se leurrer " (1). Mais, dans l'un de leurs titres, Qui paiera les dégâts ?, ils préviennent: " Je sais que notre pensée peut avoir de l'influence ". Que les auteurs de ces paroles soient condamnés à Toulon, ville aux mains du Front national, théâtre d'opérations politiques et culturelles, ne peut surprendre. Certains ont pensé qu'une telle condamnation et une telle sévérité n'auraient pu être prononcées dans aucune autre ville de France. C'est précisément pour cette raison qu'elles sont exemplaires d'une stratégie d'affrontement déterminée à s'attaquer aux libertés publiques, à la liberté de création et d'expression, déterminée à mettre en place un nouvel ordre moral. En un peu plus d'une année, Toulon a écrit une page d'histoire brune qui doit alerter tous ceux pour qui la démocratie n'est pas un état de société aux principes variables. Avec la condamnation de NTM, même si elle sera probablement revue à la baisse en appel, le seuil de l'inadmissible a été franchi, celui de la censure politique dans le champ de la culture. Que cette censure s'applique à un groupe de rap ne doit pas davantage surprendre. Qu'on le veuille ou non, le rap est un mode d'expression artistique et culturelle, c'est un fait sociologique indiscutable. Il est même l'un des maillons forts de l'actualité du multiculturalisme dont est faite l'identité culturelle française, du métissage culturel hors lequel il n'y a pas de culture - à moins d'utiliser ce mot pour désigner la régression populisme nationaliste appliquée aux oeuvres de création. Ce que rappelle le jugement de Toulon, et les réactions qu'il suscite selon un clivage politique absolument explicite, c'est, notamment, qu'il y a une guerre dans la culture, champ névralgique, une guerre par la culture, une guerre économique, sociale, politique, idéologique conduite par d'autres moyens, ceux de la culture, contre la culture et contre une société de justice sociale. L'enjeu final en est la démocratie. Cette guerre est d'autant plus vive qu'elle est portée, en l'occurrence, sur un segment culturel, le rap (et plus généralement les formes d'expression qui naissent dans les banlieues), qui est peu légitimé par les instances culturelles officielles et qui, en outre, paraît menaçant par ses contenus, miroirs tendus au pouvoir politique qui peut y voir, sans filtre, les résultats tragiques de sa politique. La tentation normalisatrice est grande alors, qui consiste à nier la culture des autres, ces autres qui appartiennent toutefois à la communauté nationale, sauf aux yeux du FN, évidemment, qui consiste à l'empêcher d'exprimer la vie des laissés pour compte du libéralisme économique dont la violence imprègne toutes les heures et les jours de ces femmes et de ces hommes exclus et reclus dans l'absence d'avenir. Pour le ministre de la Ville, Eric Raoult, cette culture-là n'a pas droit de cité, il ne peut la comprendre: rejet de ceux qui, en paroles et en musique, donnent voix aux rejetés; inadmissible, on le savait; il l'a confirmé le 20 novembre sur le plateau de TF1, face aux deux chanteurs de NTM: " Soyez positifs ! ".

 
Le " positif " qui accompagne l'ordre social et moral

Positif doit vouloir dire là qu'il n'est pas bon de ressasser la misère. Le Pen, devant les jeunes de son parti, en juin dernier, leur déclarait: " Rap, tag, sont des modes passagères, des excroissances pathologiques ", tandis que Marie-France Stirbois estimait que le rap est " un moyen de propagande en faveur de la guerre civile ". Autant dire le plus haut stade du désordre social. Or, il faut que l'ordre règne. La norme culturelle partagée par les groupes sociaux dominants est établie sur leur définition du " positif " dans la culture, elle accompagne l'ordre social, elle écrit l'ordre moral. La norme culturelle est politique.

Ce serait une erreur de perdre de vue que le Front national, malgré qu'il en ait, s'occupe aussi de culture, et activement, qu'il s'est constitué une idéologie culturelle, qu'il a créé un Institut français d'action culturelle dont le responsable, Bernard Antony, déclarait, lors de l'université d'été du parti d'extrême droite, en août dernier: " Tout mouvement politique responsable se doit de réfléchir à l'interaction du politique et du culturel ". De son côté, Le Pen, lors de la journée culturelle du Front national de la jeunesse, le 1er juin dernier, faisait cette analyse: " On peut gouverner les esprits par la culture (...) on doit avancer dans l'effort de conquête des esprits (...) nous allons disputer le terrain culturel à nos adversaires..." Cette entreprise est en marche à Orange, à Marignane et, de manière plus explicite, à Toulon depuis les élections municipales de juin 1995.

 


1. Dans l'Express du 7/12/1995.Voir également Libération du 22/11/1996.

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