Regards Décembre 1996 - La Création

Dictionnaire
Les intellectuels à la page

Par Pierre Courcelles


Entretien avec Michel Winock
Voir aussi De la théorie et de la pratique , Lectures

Le Dictionnaire des intellectuels français est une première éditoriale. C'est surtout l'occasion d'examiner le rôle des intellectuels dans nos sociétés à l'approche de l'an 2000. Michel Winock en est, avec Jacques Julliard, l'un des responsables.

La définition du mot intellectuel, cette " distinction ", cette " condition ", comporte une variabilité qui va de l'extensif au restrictif (1). C'est un lieu investi politiquement et idéologiquement. En France, plus que dans aucun pays d'Europe sans doute, la présence, directe ou indirecte, des intellectuels dans le champ politique est une tradition qui remonte, pour le moins, aux hommes des Lumières. Au sein du mouvement ouvrier, le rôle et la place des intellectuels, leur inscription dans la lutte de classes, a longtemps été posée, souvent sur le mode critique, par des hommes comme Lénine (pour ne citer que lui), et par les intellectuels eux-mêmes, sur le mode de l'adhésion, de l'autocritique ou de la rupture. Dès sa fondation, le PCF enregistre l'adhésion d'intellectuels attirés par l'engagement politique et ce n'est pas solliciter outre mesure la réalité de dire que la " question des intellectuels " dans la société française passera longtemps par ce parti. Bien entendu, de Zola et l'affaire Dreyfus à l'actualité bosniaque, les raisons circonstancielles de l'engagement des intellectuels ont varié, de même que l'énoncé et le traitement apportés, par les divers segments de la société française, à cette " question ". Si l'on se réfère à Gramsci, il n'y aurait d'intellectuels que dans un rapport au politique - qu'il s'y engage ou non, qu'il s'en dégage ou non. Aucun pouvoir politique ne serait concevable sans l'adhésion ou l'opposition d'intellectuels. La permanence de cet ensemble de questions, de relations, d'interactions est à nouveau rappelée avec la publication du Dictionnaire des intellectuels français (2). Le critère axial de l'entrée dans ce dictionnaire peut se résumer ainsi: ceux ou celles qui, ayant acquis une notoriété dans leur discipline de savoir, l'engagent dans " ce qui ne les regarde pas ", disait Sartre, c'est-à-dire, en dernière instance, le politique. Critère minimaliste, sans doute, mais dont le socle est bien politique, et qui l'est d'autant plus que les auteurs, dans leur introduction, militent pour une figure d'intellectuel dégagé de l'esprit partisan, de l'emprise des partis politiques, exerçant ainsi son indépendance, sa liberté, son autonomie et s'attachant d'autant mieux à la défense des droits de l'Homme considérés comme une entité " universelle abstraite ". Le débat reste ouvert.

Pourquoi ce dictionnaire-là, aujourd'hui ? Que veut-il nous dire ?

 
Michel Winock : L'idée en est née, il y a six ou sept ans, dans le milieu universitaire où on travaillait sur le culturel, sur les intellectuels. C'est un chantier ouvert depuis une vingtaine d'années et qui continue de susciter de nombreux travaux. Un moment est arrivé où la nécessité d'une première synthèse est apparue. Elle pouvait prendre diverses formes, on a choisi la forme-dictionnaire. Les quelque 238 contributeurs du dictionnaires sont, pour la plupart, des historiens, parfois de jeunes historiens, qui travaillent sur l'histoire culturelle et intellectuelle de la France au XXe siècle, de l'affaire Dreyfus à nos jours. Ce Dictionnaire des intellectuels, écrit par des intellectuels, à l'usage des intellectuels, au sens large du mot, est-ce une réflexion qu'ils se portent à eux-mêmes, un miroir qu'ils se tendent, une histoire d'eux-mêmes par eux-mêmes ?

 
M. W.: C'est un livre d'histoire, un dictionnaire historique, et non pas un " Who's who " des intellectuels. Son point de départ est l'affaire Dreyfus qui voit apparaître le mot intellectuel pour désigner le groupe de ceux, écrivains, universitaires, artistes, savants, qui se sont engagés en faveur de la révision du procès et de la réhabilitation de Dreyfus. Aujourd'hui, les intellectuels continuent d'exister, même si certains pensent que c'est une espèce en voie de disparition. Mais ce dictionnaire n'est pas à l'usage exclusif des intellectuels, même au sens large, il est destiné à un public plus étendu qui s'intéresse à l'histoire de la France. Il est une façon de voir notre histoire, par un groupe particulier, les intellectuels, dont nous avons essayé de définir l'identité, de l'affaire Dreyfus jusqu'à la guerre en ex-Yougoslavie, en passant par la crise des années 1930, le problème du communisme, les intellectuels et le communisme, la résistance, la collaboration, etc.

Peut-on définir, aujourd'hui, la fonction sociale, politique, culturelle des intellectuels ?

 
M. W.: Je ne peux répondre à cette question que selon mon jugement personnel, évidemment, car les avis sont nombreux, de ceux qui pensent que les intellectuels ne servent à rien jusqu'à ceux qui estiment qu'ils font carrière dans la protestation. Pour ma part, je crois qu'il y aura toujours une fonction du pouvoir intellectuel que je définirais, en m'appuyant sur certains philosophes du XIXe siècle, Saint-Simon, Auguste Comte, etc.: toute société doit comporter au moins deux pouvoirs, un pouvoir temporel, économique, politique, social, face auquel il doit y avoir un contre-pouvoir. Jadis, ce contre-pouvoir était tenu par les clercs de l'Eglise qui rappelaient les gens à leurs devoirs, aux vertus. Depuis la Révolution française, ce sont les laïcs qui ont repris ce contre-pouvoir, rappelant à ceux qui sont immergés dans le politique qu'il y a des valeurs, des principes universels à défendre, contre des particularismes.

C'est, pour les intellectuels, se consacrer à défendre ce que vous appelez " l'universel abstrait ".

 
M. W.: Je vois bien le danger qui peut apparaître de tenir les intellectuels dans ce rôle. Au XVIIIe siècle, c'est ce qu'on appelait le " droit naturel ", droit de la nature humaine, pour tous les hommes, quels qu'ils soient, où qu'ils soient nés, ce qui est devenu la " déclaration des droits de l'Homme ", non pas des droits de l'homme français, mais de tous les hommes. On se situait là dans " l'universel abstrait ", au regard de l'ensemble de l'humanité. Contre cet universel, il y a eu, notamment, les nationalismes qui prétendaient être dans le concret. Un gouvernement, pour asseoir son pouvoir, ne peut évidemment pas se mouvoir dans " l'universel abstrait ", du moins continûment, parce qu'il a des intérêts particuliers à défendre, la nation, par exemple. Les intellectuels, eux, doivent rappeler qu'au-delà de la nation, il y a l'humanité.

Dans l'introduction au Dictionnaire vous écrivez: " ...1917 a constitué la rupture d'une tradition historique ". De quelle nature est cette rupture ?

 
M. W.: En fait, il y a eu une première rupture avec la Première Guerre mondiale qui a remis en cause la défense de " l'universel abstrait " puisque, à quelques exceptions près, les intellectuels ont été des patriotes, ce qui était leur devoir, mais l'ont été parfois avec un esprit tellement chauvin qu'une première brèche fut ouverte. La révolution léniniste suscite une séduction chez certains intellectuels qui, partis de valeurs morales, ont estimé que l'adhésion au communisme, soit directe en entrant au parti communiste, soit comme compagnon de route, était la meilleure façon de les défendre, comme Gide qui disait qu'il était entré dans le communisme par son christianisme. Ils s'engageaient dans une cause qui, à leurs yeux, était universelle. Mais l'ordre du politique n'est pas celui de la morale et progressivement certains ont dû accepter l'inacceptable et sont devenus des intellectuels partisans, ce qui les a empêchés de se maintenir sur le terrain moral, de " l'universel abstrait ". Cette époque est close et on peut voir réapparaître des intellectuels qui ne sont pas des intellectuels partisans, des intellectuels qui ne sont pas nécessairement inscrits dans un parti dont ils devraient suivre les consignes à la lettre. En aucun cas, l'intellectuel ne peut remplacer le politique. La déclaration des droits de l'Homme ne peut tenir lieu de politique, c'est un système de valeurs à partir desquelles on organise la société.

 


1. Antonio Gramsci, " ...tous les hommes sont des intellectuels, mais tous les hommes n'exercent pas dans la société la fonction d'intellectuel.[...] Il n'y a pas d'organisation [ouvrière, Ndlr] sans intellectuels, c'est-à-dire sans organisateurs et sans dirigeants.[...] ".On doit au théoricien italien les concepts d'" intellectuel organique " et d'" intellectuel-masse ".

2. Dictionnaire des intellectuels français, sous la direction de Jacques Julliard et Michel Winock, assistés de Pascal Balmand et Christophe Prochasson, éditions du Seuil, 1996, 1258 p., 295F.Une équipe de 238 collaborateurs s'est chargée de la rédaction des quelque 800 entrées, distribuées selon trois repères: les personnes (de Raymond Abellio à Emile Zola), les lieux (de l'Action française à l'Ecole d'Uriage), les moments (de l'affaire Dreyfus à la guerre en Yougoslavie).

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De la théorie et de la pratique


Edward W. Said, Palestinien né à Jérusalem, est professeur de littérature comparée à Columbia University-USA. Il vient de publier aux éditions du Seuil un recueil d'essais sur le thème " Des intellectuels et du pouvoir ". Dans le Monde, le 11 octobre dernier, on apprenait que l'Autorité palestinienne interdisait, sur les territoires relevant de sa compétence, la mise en vente des ouvrages d'Edward W. Said - l'un des intellectuels qui n'ont cessé d'apporter leurs voix au combat pour les droits des Palestiniens. Dans son livre, qui reprend les conférences données à la BBC en 1993, l'auteur développe une conception de l'intellectuel qui est proche de celle des auteurs du Dictionnaire des intellectuels français: il doit s'engager mais ne pas être politiquement affilié, engagé mais libre et autonome. Au nombre des six essais réunis, il en est un, " Dire la vérité au pouvoir " où Edward W. Said rappelle qu'il a critiqué les accords d'Oslo en 1993 entre l'OLP et Israël, au motif qu'ils garantissaient davantage la prolongation du contrôle israélien sur les territoires occupés que les droits des Palestiniens. Cette critique, écrit-il, " ...passait et passe encore pour une prise de position contre l'" espoir " et la " paix " ". Une critique qui vaut interdiction ?

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Lectures


Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, les Intellectuels en France de l'affaire Dreyfus à nos jours, éditions Armand Colin, 1992, 271 p., 140 F. Deuxième édition mise à jour, 1996.

Christophe Charle, les Intellectuels en Europe au XIXe siècle. Essai d'histoire comparée, éditions Le Seuil-l'Univers historique, 1996, 370 p., 150 F.

Pierre Bourdieu, Homo academicus, éditions de Minuit, 1984.

Rémy Rieffel, les Intellectuels sous la Ve République (3 tomes), éditions Hachette-Pluriel, 1993.

Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises, Gallimard/Folio Histoire, 1996, 592 p., 71 F

Pierre Assouline, l'Epuration des intellectuels, 1944-1945, éditions Complexe, 1990.

Régis Debray, le Pouvoir intellectuel en France, éditions Gallimard-Folio Essais, 1986.

Jeannine Verdès-Leroux, le Parti communiste, les intellectuels et la culture, tome 1: Au service du Parti (1944-1956); tome 2: le Réveil des somnambules (1956-1985), éditions Fayard/Minuit 1983 et 1987.

Ariane Chebel d'Appollonia, Histoire politique des intellectuels en France, 1944-1954 (2 tomes), éditions Complexe, 1991.

Hervé Hamon et Patrick Rotman, les Intellocrates. Expédition en haute intelligentsia, éditions Ramsay, 1981.

Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Au nom de la patrie. Les intellectuels et la 1ère Guerre Mondiale,1910-1919, Editions La Découverte, 1996, 304 p., 150 F.

Danielle Bonnaud-Lamotte et Jean-Luc Rispail (dir.), Intellectuels des années trente: entre le rêve et l'action, CNRS, 1990, 284 p., 160 F.

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