Regards Décembre 1996 - La Création

Inépuisable Picasso
Baselitz,le peintre qui regardait les tableaux de Pablo Picasso

Par Lise Guéhenneux


Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris ouvre ses portes à la rétrospective du peintre allemand. Des oeuvres allant de 1962 à aujourd'hui.

La pratique artistique de Baselitz relève d'une forte destinée biographique. Elève à l'Académie de Berlin-Est en 1956, il est renvoyé pour " immaturité sociale et politique ", en fait pour avoir peint des oeuvres sous l'influence de Picasso qui était devenu pour quelques élèves la ligne de conduite représentant la révolution sociale et esthétique. Ses cartes d'alimentation lui sont retirées et il se retrouve à l'Ouest où il ressent la vie comme une agression, un exil ambigu car, pour pouvoir rester vivre à l'Est, qu'aurait-il fallu peindre ? Il assume le titre d'artiste allemand, son art n'annonce pas un monde meilleur, ne déclare pas sa responsabilité devant la société." Soudain la révolution prit fin. En moi toutefois, elle se poursuivait, fermentant comme de grands vins mousseux mis en bouteille en Allemagne. Je construisais, et la construction m'intéressait plus que les décombres.": ces mots de Kurt Schwitters, extraits de Art et temps, peuvent s'appliquer à Baselitz qui aime se rapprocher de Schwitters (1887-1948) alors que Joseph Beuys, figure tutélaire de l'art d'avant-garde dans l'Allemagne d'après-guerre, lui reproche de vouloir recommencer tout en bas. Les tableaux de Baselitz semblent tirés de l'expérience du monde de l'immédiat après-guerre, d'un exil. Il se considère comme un revenant, de ceux que l'on ne veut plus voir et se sent proche de la France par les propos plutôt asociaux d'artistes tels que Dubuffet, Michaux, Bataille ou Fautrier. Il peint au doigt et avec tout le corps, sculpte du bois à la tronçonneuse, une sculpture qui devient de plus en plus centrale dans sa pratique et sur laquelle il applique des blessures violentes de couleurs pures. Depuis les années soixante, sa palette reflète sa volonté de peindre le sale, le bête qu'il qualifie de propre à la peinture allemande. Mais Baselitz rejette le qualificatif " d'expressionniste ", connoté historiquement, et qui, actuellement, sert davantage au marché pour légitimer un style " allemand ", alors que sa peinture se veut maladroite, sauvage, démesurée. Un baroque issu du Cosmos de Gombrowicz ou de l'expérience quotidienne, triviale et proche de l'absurdité d'un Beckett. Baselitz utilise le " renversement de la figure " (les personnages de ses tableaux sont présentés tête en bas), une façon primordiale de mettre en évidence les petits gestes qui font que tout bascule, des gestes insignifiants de l'artiste dans son atelier, face à lui-même, réclamant l'exil de la société et du pouvoir. Avoir du talent, être reconnu pour son talent, serait déjà une marque d'allégeance au pouvoir. Mal élevé, anarchiste, il est d'une génération qui a connu le gâchis de la dernière guerre. Si des images affleurent, telle La grande nuit foutue (1962-1963) faisant allusion au nazisme ou celles de la série titrée " 45 " à propos du bombardement de Dresde, ce sont peut-être des images d'enfance.

 
L'homme traversant l'espace de la toile

D ans son travail pictural récent, il abandonne la toile sur châssis posée contre le mur pour la laisser libre, étendue au sol, afin d'y scruter des indices d'images que l'on délaisse en temps normal comme les traces de ce qui se situe en dessous, ou de sa situation d'homme traversant l'espace de la toile où il laisse l'empreinte de ses pas. De grandes toiles représentent sa famille d'après des photographies d'enfance. La palette prend des tons rose, parme et jaune qui ne sont pour autant pas apaisants pour un peintre qui ne trouve jamais le repos dans l'exercice d'exorcisme auquel il se livre.

 


Georg Baselitz, rétrospective.Musée d'art moderne de la Ville de Paris, jusqu'au 05/01/97.Tél.: 01 47 23 61 27.

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