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Inépuisable Picasso
Par Pierre Courcelles |
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Voir aussi Un portrait de Picasso. |
| Philippe Sollers, écrivain, aime les peintres et la peinture qu'ils font. Pas tous les peintres, certains. Par exemple, Piero della Francesca, Titien, Fragonard, De Kooning, Bacon et Picasso. Mieux qu'aimer, Sollers regarde et voit la peinture en l'écrivant (1). En pleine connivence avec elle. Exception notable dans le monde des Lettres. Il vient de publier Picasso, le héros aux éditions Cercle d'art. C'est ainsi la rencontre d'affinités puisque l'éditeur est celui auquel Picasso confia, du lendemain de la guerre à sa mort, la plupart des livres révélant son oeuvre. Après 1973, la collection Picasso continuera de s'enrichir régulièrement, au total plus de vingt titres et de noms: Rafael Alberti, Douglas Cooper, Hélène Parmelin, Claude Roy, René Char, Paul Eluard, etc., belle compagnie à laquelle vient de se joindre Philippe Sollers. L'éditeur a bien voulu que nous reproduisions quelques passages de Picasso, le héros (2), nous l'en remercions vivement (3). |
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1. Voir l'entretien avec Philippe Sollers dans Regards, no12, avril 1996. 2. Philippe Sollers, Picasso, le héros, éditions Cercle d'art, 1996, 129 p., 245 F. 3. Le Cercle d'art annonce la sortie d'ouvrages consacrés à Georg Baselitz, par Fabrice Hergot, à Wifredo Lam, par Michel Leiris, à Gérard Schneider, par Michel Ragon, à Robert Doisneau, par Jean Vautrin.
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Un portrait de Picasso.
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Figuratif et abstrait
Eh bien, nous ne connaissons pas assez Picasso.
De mieux en mieux, oui, mais de loin.
Notre temps accéléré est, en réalité, trop lent pour sa rotation, nous ne l'avons pas rejoint dans sa course.
Un portrait de lui ? Mais ce " lui " est déjà un autre, et encore un autre.
Le même pourtant.
Tous ses tableaux sont des portraits, les plus abstraits comme les plus figuratifs, les plus abstraits étant souvent, de l'intérieur, les plus figuratifs.
Pour chaque Picasso, ou presque, il y a un roman à vivre, une intrigue amoureuse à démêler, un choc ou une révélation historique à déchiffrer.
Le XXe siècle est un théâtre aux enregistrements trompeurs.
En vérité, sa substance se joue là.
Le monde n'est ni une photographie, ni un film, mais plutôt une peinture ou une sculpture animée [...]
Les dates, le temps, les moments, l'histoire
Le " calendrier ", le vrai, tel est le but.
On n'a pas pris assez au sérieux l'obsession et la précision des dates dans l'oeuvre de Picasso.[...] Il dit par exemple à Brassaï: " La manière dont un artiste dispose les objets autour de lui est aussi révélatrice que ses oeuvres...
Pourquoi croyez-vous que je date tout ce que je fais ? C'est qu'il ne suffit pas de connaître les oeuvres d'un artiste.
Il faut aussi savoir quand il les faisait, pourquoi, comment, dans quelle circonstance.
Sans doute existera-t-il un jour une science qui cherchera à pénétrer plus avant l'homme créateur...
Je pense souvent à cette science, et je tiens à laisser à la postérité une documentation aussi complète que possible.
Voilà pourquoi je date tout ce que je fais."
L'art est une vaste histoire de chaque instant.
La prétendue histoire de l'art est faite, le plus souvent, pour oblitérer cette science possible des moments.
Elle parle du spectateur, pas du créateur, elle travaille à la mise en spectacle de l'acte, à sa consommation passive.
Elle évacue l'histoire hors de l'art, elle fait de celui-ci une activité prévisible rejoignant sans fin le ciel des idées, c'est-à-dire sa mise à prix.
Car, au fond, la question se pose ainsi: que vont devenir au vingt-et-unième siècle, c'est-à-dire demain, ceux qui ne sont pas encore arrivés au vingtième ? Le passage par le dix-neuvième est-il obligatoire ? Si oui, quel ennui ! Je vois bien que le monde occidental (ou américain) domine le monde de sa puissance technique, mais je vois aussi, à chaque instant (il me suffit d'ouvrir un journal ou de regarder la télévision), qu'il instrumentalise une subjectivité bien décidée à " rester " au dix-neuvième, à empêcher que le vingtième siècle, en pensée, en peinture, en musique, en littérature, " ait eu lieu ".
Or, " il a eu lieu ", et Picasso, justement, en est la preuve la plus éclatante.
L'espace, les femmes, le temps
Surgissement, éloignement, silence.
L'Espace n'est pas accroché au principe de représentation, il n'est pas ancré en lui, il ne tient à rien.
On peut en disposer, le ressentir et l'aimer comme jamais, c'est cela la bonne nouvelle.
Dans un monde humain, les femmes signalent ses variations, ses blocages ou ses échappées, ses déformations ou ses lignes de fuite.
Forces d'opposition, obstacles, barrages, ou, au contraire, accélération, repos, complicité, soutien.
Telle est l'Odyssée de Picasso: on peut disposer les femmes de sa vie, comme des couleurs, selon ces deux registres, l'un négatif, l'autre positif.[...] L'espace est du temps déployé ou hyper-condensé, une dimension particulière et trompeuse du Temps.
Philippe Sollers
Titre et intertitres sont de la rédaction.
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