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Inépuisable Picasso
Par Pierre Barbancey |
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Entretien avec David Douglas Duncan Voir aussi Notre-Dame-de-vie en danger |
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Parmi les photographes qui ont dirigé leur objectif vers Picasso, David Douglas Duncan occupe une place à part.
Ses travaux sont une exploration visant à comprendre le peintre et son oeuvre.
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A travers les photographies de D.
D.
Duncan, on a pu découvrir d'innombrables toiles que Picasso n'avait jamais montrées.
Son livre les Picasso de Picasso donne de " sa peinture, de sa façon de peindre les femmes de sa vie, l'image la plus vraie ", note Pierre Daix dans son Dictionnaire Picasso (Robert Laffont, collection Bouquins).
Enfin, la parution en 1988 d'un ouvrage intitulé Picasso et Jacqueline a permis de mieux cerner les sculptures-mâts et leur traduction picturale.
David Douglas Duncan est maintenant établi sur la Côte d'Azur.
C'est là que nous l'avons rencontré, pas très loin de l'ancienne demeure cannoise du peintre.
Comment s'est passé votre rencontre avec Picasso en 1956 ?
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David Douglas Duncan : J'étais un ami de Robert Capa.
Nous travaillions ensemble au magazine Live.
Un jour il me dit: " Duncan, si tu passes à Cannes, il faut que tu essaies de voir Picasso, je pense que vous deviendrez de bons amis." Pour moi, il était plus facile d'aller sur Mars ou sur Vénus que de rencontrer le peintre ! Peu de temps après, je devais partir en Afghanistan puis au Maroc.
Un périple qui me donnait l'occasion de m'arrêter sur la Côte d'Azur.
C'était en 1956.
Cannes, à cette époque, était encore un village.
Il n'y avait pas de grandes routes et l'aéroport était peu important.
Une fois sur place, j'appelai Picasso par téléphone.
Ne connaissant pas le français, je parlai tout d'abord en espagnol puis en anglais à la voix féminine qui se trouvait au bout du fil.
Elle m'a demandé d'attendre quelques instants avant de m'inviter à me rendre à la villa " la Californie ".
C'était bien sûr Jacqueline qui m'avait répondu.
Lorsque je suis arrivé, elle se tenait devant l'entrée.
Elle était habillée tout en noir: écharpe noire, chemisier noir...
Elle m'a fait entrer sans un mot, m'a pris par la main, m'a fait monter à l'étage.
Il n'y avait aucun meuble.
Dans le salon, quelques dessins étaient accrochés au mur.
Puis, au bout du couloir, elle a ouvert une porte.
Picasso était là, dans une baignoire, comme un enfant: innocent, simple, amical, immodeste.
Comme cadeau, j'avais amené avec moi une bague d'Afghanistan.
Sur la pierre était gravée l'image d'un coq, qui semblait vraiment faite par Picasso.
Je la lui ai donnée.
La première chose que je lui ai entendu dire, c'est: " Comment a-t-il fait cela ? ".
Puis nous avons parlé de l'homme qui avait sculpté ce coq il y a deux cents ans.
Et là, j'ai fait ma première photo de Picasso, il était dans la baignoire.
C'est ainsi qu'a démarré une amitié qui allait durer dix-sept ans, jusqu'en 1973, à sa mort.
J'ai été partout dans le monde mais je suis toujours revenu le voir parce qu'il me disait: " Ici, c'est ta maison, reviens." Par la suite, je suis devenu ami avec ses enfants Paulo, Claude et Paloma, avec Jacqueline évidemment.
Toute sa famille était un peu devenue la mienne.
C'est pour cela que je protège mes souvenirs de Pablo Picasso.
Peu de gens ont le même avis que moi.
J'ai photographié de manière totalement honnête cette affection de Picasso pour toutes les choses.
Ce n'est pas facile de piocher dans tous ces souvenirs.
Mais Picasso était l'homme le plus courtois que j'ai jamais connu.
Un grand gentleman espagnol.
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Comment procédiez-vous pour photographier Picasso ?
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| D. D. D.: C'est vraiment facile. Il peignait et je le photographiais. Il n'a jamais posé pour moi. Ce qui m'a peut-être aidé, est que j'avais à peu près l'âge de son fils Paulo. Celui-ci était un gars vraiment gentil. Il préférait les motos et les voitures plutôt que la peinture... En fait, j'avais la plus totale liberté pour travailler. Je n'utilisais pas de lumière artificielle mais seulement celle existante au moment de travailler. J'ai fait des clichés de bien des personnalités dans ma vie, mais Picasso était si simple que, avec le temps, je pense que je n'ai pas eu le désir de photographier d'autres artistes malgré toutes les opportunités qui se sont offertes à moi: Jasper Johns, Chagall, Dali... Je n'avais pas vraiment envie. Les jeunes générations pensent peut-être que Picasso était mystérieux. Il ne l'était pas du tout. En revanche, il y a un mystère pour moi: je l'ai photographié près de vingt-cinq mille fois. A chaque fois il paraissait tout à fait normal, semblable à n'importe qui, excepté pour les yeux. Il riait, il était toujours très attentif à ce que vous disiez, s'intéressait à vous. Mais lorsque j'étais avec lui, je n'arrivais jamais à savoir à quoi il pensait. J'ai des tas de photos où il est avec des gens complètement différents. Avec ses enfants, avec Jacqueline, avec Cocteau, avec Rubinstein, avec Gary Cooper. Quand il les quittait, il commençait à travailler sur une toile extraordinaire qui n'avait rien à voir avec la réalité. Elle était juste basée sur son imagination. En terme photographique, je n'ai jamais pu saisir le fond de sa pensée. Beaucoup de gens aiment ça. Mais pour moi, c'est étrange d'avoir été à ses côtés pendant tant d'années et de ne pas l'avoir perçu. |
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Notre-Dame-de-vie en danger
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L'annonce de la mise en vente de la propriété Notre-Dame-de- Vie, à Mougins, où Picasso a vécu les onze dernières années de sa vie a amené Georges Tabaraud, ancien directeur du Patriote, et André Villers, photographe, qui ont bien connu le peintre et ont fréquenté ce lieu à lancer un appel public (1).
Il leur paraît " impensable qu'un tel lieu d'art et de mémoire, un tel patrimoine, puisse disparaître dans une propriété privée.
L'Etat, le ministère de la Culture, le conseil régional PACA, l'assemblée départementale des Alpes-Maritimes ont le devoir de le conserver et d'en faire un lieu majeur pour la création artistique dans notre région ".
Parmi les nombreuses personnalités et les particuliers qui ont signé cet appel, on compte l'association des Amis du musée Picasso d'Antibes, Roger Duhalde, maire de Mougins et vice-président du conseil général des Alpes-Maritimes, Marius Papi, président du groupe communiste au conseil général, Charles Caressa, directeur du Patriote Côte d'Azur, et Pierre Daix, qui a côtoyé Picasso de 1945 à 1975.
Ce dernier déclare notamment: " C'est un endroit où Picasso a vécu pendant très longtemps, où il a réalisé un certain nombre de très grandes peintures de la dernière partie de sa vie.
C'est vrai que si ce domaine pouvait rester dans le patrimoine national, ce serait une chose intéressante qui permettrait aux gens de connaître un endroit qui a beaucoup compté pour Picasso.
Si la chose est possible, je l'appuie.
Je ne crois pas qu'on puisse en faire un musée parce que c'est la maison elle-même qui peut compter.
Dans l'aménagement intérieur, il avait tout colonisé..
Toutes les pièces étaient devenues des ateliers en dehors de sa chambre à coucher et du salon où il recevait ses amis.
Evidemment, ça vaut la peine d'être gardé comme tel.
Donc, je m'associe à la demande de Georges Tabaraud et André Villers."
Par Pierre Barbancey
1.
Pour vous joindre à cet appel, envoyez vos noms et adresses à: Patriote Côte d'Azur, campagne Picasso, BP 17, 06341 La Trinité Cedex.
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