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Inépuisable Picasso
Par Lise Guéhenneux |
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Picasso, qui a beaucoup peint, a peint beaucoup de portraits.
Qui ne sont, si l'on cite la phrase de Léonard de Vinci que le peintre se réapproprie, que des éternels autoportraits.
Visite de la galerie.
Le thème de l'exposition - les Portraits peints par Picasso - doit être vu comme une composante évidente de l'oeuvre du peintre; il n'a pourtant jamais fait l'objet d'une exposition, car il met en cause la notion de portrait. Il fallait bien s'en douter: avec Duchamp, Picasso, que l'on classe aujourd'hui parmi les classiques, reste celui qui a bouleversé la peinture de ce siècle, et il n'y a pas un peintre actuel qu'il ne vienne encore hanter. Au XXe siècle, la photographie prend en charge le côté documentaire et libère la peinture de cette charge mais en même temps éloigne la clientèle et rend le statut du peintre plus difficile, qui pouvait y trouver quelque revenus substantiels. Le portrait officiel des grands marquait une consécration tel le Goya peintre de la Cour mais, contrairement aux commandes religieuses ou aux sujets historiques, le portrait reste un thème qui se confond avec la peinture parce qu'il est, surtout avec l'autoportrait, un point de vue introspectif dont les grandes références, tel Rembrandt, restent de grands moments de peinture pour les artistes qui viennent après la photographie, au XXe siècle l'artiste étant davantage sur un pied d'égalité sociale avec son modèle.
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Le portrait comme travail de recherche
Les premiers modernes comme Gauguin, Van Gogh ou le Douanier Rousseau font des portraits " d'après " ou " devant " un modèle. Picasso semble s'écarter de cette approche perceptive assez tôt (1906). Son cas est d'ailleurs assez particulier puisqu'on recense dans son oeuvre des portraits sans équivoque.et, même si le titre indique rarement le nom du modèle, les principaux biographes, comme Zervos et Daix, ont pu, au cours de conversations avec l'artiste, lui faire préciser leur identité; mais il est d'autres portraits qui sont moins apparents par le style, lorsque Picasso s'essaye à représenter ses marchands, Vollard ou Kahnweiler, à travers le prisme à facettes du cubisme qui unit le personnage à son environnement dans des camaïeux d'ocres bruns, y laissant jouer la lumière. Même dans les périodes qui paraissent plus lisibles pour le grand public, Picasso se cache sous les traits de l'arlequin/bouffon et ses amis, qui servent toujours de références, se voient costumés. Lorsqu'il veut épurer sa pratique pour s'approprier, en s'appuyant sur les caractères formels de la sculpture ibérique, un primitivisme proche de ses racines andalouses, il se sert du portrait qu'il affine jusqu'à rendre méconnaissable le modèle dont il s'est servi. Fernande, sa compagne du début du siècle, devient une idole sculpturale méditerranéenne aux yeux en amande et aux traits stylisés qui rappellent ceux de la vierge médiévale de Gosol en Espagne où il est allé se ressourcer. Picasso passe d'un mode de représentation narratif à un mode iconique qui tend à supprimer les identités individuelles. Bien sûr, son rapport au portrait n'est pas toujours aussi complexe et, lorsqu'il revient, par le biais du primitivisme, à un art plus classique et même néoclassique, il utilise le portrait pour ses travaux de recherches. Les portraits qu'il fait alors ne sont pas pour autant des commandes.
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Un portrait conceptuel ou transformé
Il peut fixer sa nouvelle alliance avec le marchand Paul Rosenberg en brossant le portrait de sa femme et de sa fillette ainsi que ceux des amis qui le soutiennent pendant la Première Guerre mondiale, alors que Kahnweiler est interdit de séjour en France et que ses propres tableaux se trouvent sous séquestre. Picasso s'éloigne d'un cubisme qui devient trop dogmatique et décoratif, presque à l'instar de " l'art déco " qui va meubler les nouvelles maisons bourgeoises. Il revendique une pratique plus humaniste et le fait grâce au portrait qui prend une place de premier ordre, revenant sur les périodes antérieures au cubisme pour repartir de là. Il refuse l'illusionnisme de profondeur, la perspective et construit un éclairage autonome. Il se sert de la photographie pour fixer l'image de ses amis, celui de sa femme, Olga, et dans le portrait d'Olga dans un fauteuil (1917), on saisit toute la recherche mise en oeuvre pour construire une image - la référence est alors celle d'un autre grand dessinateur, Ingres. Lorsqu'il peint Marie-Thérèse Walter, il mélange des signes que les surréalistes reconnaissent comme proches de leur fonctionnement onirique, avec des citations d'Ingres ou d'autres maîtres: la Femme au livre (1932) ou le Nu couché (4 avril 1932). Marie-Thérèse Walter incarne un être hybride, mélange de signes plastiques issus de symboles sexuels très définis ou de morceaux de réalité; elle peut aussi bien incarner l'effigie de la maternité avec sa fille, la petite Maya, que le double entre le jour et la nuit, la vierge et la putain; ses portraits se font duels et rejoignent même le profil du peintre lui-même qui devient le reflet de Marie-Thérèse, en même temps qu'il est reconnu dans de nombreuses oeuvres pour être le profil schématique de Picasso. Excepté ses premières oeuvres où il essaye de capter une image de lui-même plus ou moins réaliste, les autoportraits notoires qui jalonnent son oeuvre sont peu nombreux: celui de 1901 en héros d'une vie de bohème misérable, dont le visage émacié surgit d'un ample manteau, tel le Balzac de Rodin; les portraits de 1906 et 1907 où il veut arriver à construire une figure primitive comme dans ceux de Fernande ou de Gertrude Stein où le masque reprend les rondeurs de la sculpture ibérique ou bien le découpage plus haché à la façon d'un masque en bois; celui de 1972, en fantôme pressentant la mort qu'il dévoile pour la première fois devant Pierre Daix, de même qu'il exorcise ses angoisses en imposant un ordre esthétique aux images de danger et de désordre. Picasso citant la phrase de Léonard de Vinci où il définissait le genre du portrait comme un éternel autoportrait, se la réapproprie: tous les proches qu'il peint ne sont que matière à créer des formes et des signes plastiques ou se mêlent à chaque fois ses références picturales, tel le portrait de Clovis Sagot (1909) à la manière de Cézanne, ou bien ceux où apparaît le primitivisme mystérieux de Gauguin, l'oeil vu de face dans un portrait de profil. Le modèle devient un objet plastique et pictural qui peut être déformé à volonté, de là l'expression de l'art " métamorphique " du portrait chez Picasso.où le peintre se glisse sous forme de minotaure, de profil voyeur ou possesseur, d'arlequin ou de signes phalliques à déchiffrer comme dans un puzzle. La femme, selon la place qu'elle occupe, revêt les traits durs et squelettiques d'un insecte desséché sur une plage ou les rondeurs pneumatiques d'un ballon aux couleurs complémentaires riantes, parme et jaune. Picasso a même tendance à interchanger formes animées et inanimées. Cette composante de sa personnalité artistique est patente bien avant le surréalisme: la guitare métaphore de la femme en est un exemple, et chez lui, un lieu commun. Vers les années cinquante, Picasso entre dans le monde de ses enfants, reprenant au mot ce que l'on dit de sa peinture: " Un enfant pourrait faire la même chose." Alors qu'il avait peint le petit Paulo de façon idéalisée et distanciée, il capte une nouvelle vie plastique dans la représentation de Claude et Paloma, alliant les expériences physiques du petit enfant avec un point de vue complètement emphatique. Avec Picasso, le portrait n'a pas été réalisé sous la pression marchande ou rarement par commande, comme pour Matisse. Il est devenu " conceptuel " ou transformé, qu'il soit primitiviste, cubiste, néoclassique ou plus réaliste, surréaliste ou expressionniste. |
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Picasso et le portrait, Galeries nationales du Grand-Palais (01.44.13.17.17).Jusqu'au 20/1/97. |