Regards Décembre 1996 - La Cité

Débat
Le travail, ce destin de l'homme

Par Véronique Sandoval


Le travail, l'emploi, le salariat: quelles transformations, quel devenir ? C'était le sujet de la rencontre nationale à Nimes, le 26 octobre, réunissant 150 militants, élus, syndicalistes, chercheurs et universitaires.

Parle-t-on toujours d'une valeur constitutive du développement humain, quand on parle de travail ? " Pour Jean H., ancien syndicaliste, le capitalisme a déclassé le travail comme source d'identité, de reconnaissance sociale. Serge C.de EDF se demande aussi: " Quelle valeur d'intégration le travail peut bien avoir pour un chômeur de longue durée qui trouve un petit boulot avant de galérer de nouveau pour faire valoir ses droits au chômage ? "

Pourtant Pascal B., technicien chez Dassault, constate, lui, que " le travail permet d'épanouir sa personnalité, pour ses collègues, comme pour des milliers de salariés". S'il lui est reproché de regarder la réalité économique avec le prisme déformant de la grande entreprise industrielle, Catherine B., maître de conférence, confirme: " chez les jeunes également, la valeur travail vient en deuxième position, derrière la famille mais avant le sport, les loisirs..." Paul B., sociologue, précise la nature dialectique du travail " à la fois valeur marchande, donc source d'exploitation et d'aliénation, mais aussi valeur d'usage déterminante, surtout dans le cadre de la révolution technique et informationnelle, donc source de valorisation et d'intégration sociale."

Ce qui est aujourd'hui en crise, en particulier dans la jeunesse, c'est le modèle de travail actuel, prescrit, séparé des autres activités, subordonné à l'employeur et identique pendant longtemps. Comme l'explique Jean-Marie A., éducateur dans le cadre de l'aide judiciaire à la jeunesse, " huit heures par jour, pendant trente-sept ans et demi, cela ne nous paraissait pas abominable; ce n'est pas le cas pour les jeunes d'aujourd'hui, qui revendiquent, non seulement plus d'autonomie mais aussi un droit à la mobilité professionnelle ".

C'est justement à cette exigence " de substituer à la mobilité actuelle, allant de pair avec précarité, la possibilité de passage des individus dans différentes activités, correctement rémunérées et qui soient à la fois socialement efficaces et valorisantes pour eux " que cherche à répondre la proposition de sécurité emploi-formation, souligne Claude Gindin. Toutefois, cette proposition elle-même est mise en débat. Doit-on mettre en avant la réduction du temps de travail, quand on assiste au développement du temps partiel imposé aux salariés les plus précaires et que " le débat sur ce thème est mené à l'initiative du patronat dans le cadre d'une politique de réduction des coûts salariaux ?" demande un syndicaliste. Si, comme le pense Henri E., sociologue, " les nouvelles technologies ne sont pas un fait en soi, mais une réponse capitaliste à la crise de productivité des années 70 ", faut-il, en proposant de réduire la durée du travail, apporter son appui au nouveau type de développement de la productivité du travail par un moindre recours au travail humain ? Ne faut-il pas, à tout le moins, poser avec beaucoup plus de force la question des " dégâts de l'intensification des charges de travail, de la suractivité physique et mentale exigée dans le travail " soulevée par plusieurs militants syndicaux présents, comme celle des moyens de combler le retard pris dans l'intervention des travailleurs sur l'organisation du travail ?

Pour d'autres participants à la rencontre, la réduction du temps de travail est une exigence très largement partagée. En revanche, ils mettent en cause le lien établi entre emploi et formation, dans la proposition communiste d'une sécurité emploi-formation. Il semble avaliser l'idée, souvent répandue par le patronat, que la crise de l'emploi actuelle serait due à un niveau de formation insuffisant des salariés, ou à un décalage entre la formation dispensée par l'Education nationale et les qualifications nécessaires au fonctionnement de l'entreprise." Quelle formation proposer aux salariés de l'entreprise Eminence en lutte contre la suppression de 100 emplois et l'accroissement de la délocalisation de la production en Bulgarie ? " demande le secrétaire de l'Union départementale CGT." Ne risque-t-on pas de faire de la formation un instrument supplémentaire d'exclusion des jeunes les plus en difficulté ? " ajoute Jean-Marie.

Il serait dangereux, reconnaît Michel Dauba, " de parler de mobilité professionnelle et de formation, comme un élément de flexibilité alternatif au chômage ". En revanche monte l'aspiration à une plus grande autonomie dans le travail." Ce qui est en jeu, c'est la maîtrise ou non, par l'opérateur, de son rapport avec l'amont comme avec l'aval, dans le processus de travail " Et, pour Elisabeth G., il faut " relier la sécurité emploi-formation à l'intervention citoyenne, à l'exigence de droits nouveaux d'intervention dans la gestion".

D'autres participants soulignent enfin le peu d'attrait, pour de nombreux jeunes, du concept de sécurité dans la proposition d'une sécurité emploi-formation, même si on sait qu'une fraction non négligeable de la jeunesse recherche la sécurité de l'emploi en se présentant massivement aux concours de la Fonction publique. Ainsi, pour Sandrine M., chercheuse à l'université de Montpellier, ce à quoi aspirent les jeunes, c'est, avant tout, la maîtrise de leur vie professionnelle.

 
Pour la maîtrise de la vie professionnelle

L'assimilation de la formation et de la recherche à une activité productive, à rémunérer en tant que telle, fait l'objet d'un très large accord. L'articulation entre travail et hors-travail n'est toutefois pas sans soulever d'autres questions; celle du statut du bénévolat, mais surtout celle du salaire: que devient-il s'il n'est plus relié à un niveau de productivité du salarié mais à une qualification mouvante et aux besoins individuels en formation, culture, loisirs, participation à la vie sociale." Ne risque-t-on pas de promouvoir l'assistanat qui va à l'encontre de l'intervention citoyenne ? " se demande Jean-Marie qui déplore les dégâts causés chez les jeunes par la disparition, de fait, du volet insertion du RMI.

C'est une vraie question, lui répond Bernard Deschamps, vice-président du conseil régional." Mais attention à ne pas laisser prendre prétexte de cette carence pour supprimer le RMI, alors que l'attribution d'un revenu minimum est, pour beaucoup de nos concitoyens, une question de survie. En outre, les dispositifs d'insertion de ces exclus du travail ont abouti à un développement sans précédent d'une précarité durable et à sa substitution à des emplois stables."

"Transformer les emplois précaires en emplois stables, c'est bien ce que nous proposons avec la sécurité emploi-formation. C'est aussi le but des luttes pour une autre utilisation des fonds pour l'emploi ", déclare Alain M., membre de la commission économique du Comité national du PCF. Il faut dénoncer les fausses solutions comme la loi Robien, qui, au nom d'une réduction de la durée du travail permettant de sauver momentanément quelques emplois, s'inscrit dans le cadre d'une réduction du coût salarial, démontre le secrétaire de l'Union départementale CGT. Mais, ajoute Bernard Deschamps, il faut aussi transformer les dispositifs d'insertion en structure d'accès à des emplois stables. Il cite, de ce point de vue, deux expériences en cours au conseil régional. La première consiste à passer des conventions, contraignantes pour l'encadrement et la formation, avec les associations qui veulent développer des chantiers d'insertion. L'autre expérience est celle des emplois- ville dans les quartiers en difficulté." Nous travaillons à des contrats qui obligent les structures bénéficiaires à donner une formation qualifiante qui débouche sur une certification au cours des cinq ans." .