Regards Décembre 1996 - La Cité

Délinquance juvénile
On n'est pas sérieux Quand on a dix-sept ans ...

Par Jackie Viruega


Entretien avec Alain Bruel* et Thierry Baranger**

La lutte contre la délinquance des mineurs fait partie de la protection de l'enfance, rappellent les juges. Ils regrettent la tendance actuelle à opposer l'enfant victime à l'enfant délinquant. Ils déplorent la moindre importance accordée à la prévention individualisée et à l'action éducative.

La délinquance des mineurs occupe une bonne place dans les préoccupations et les peurs de notre société. Qu'en pensent ceux qui la côtoient quotidiennement, les juges des enfants ? Alain Bruel, président du Tribunal pour enfants de Paris, et Thierry Baranger, juge des enfants du même tribunal, tous deux membres de l'Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, insistent avant tout sur la difficulté qu'il y a à quantifier la délinquance."Augmente-t-elle ou est-elle mieux connue ? Les statistiques sont sujettes à caution: c'est une représentation d'un comportement saisi par une institution. Que le rôle de l'institution évolue, et l'appréhension du phénomène étudié suivra. Toute mo- dification du fonctionnement judiciaire ou policier transforme ce qu'on sait du phénomène. Si police et justice " cartonnent " sur telle délinquance, elle augmente immanquablement, parce qu'on se met en mesure de mieux la saisir."

Qu'en est-il ? La grande violence, toujours exceptionnelle chez les jeunes, a plutôt tendance à diminuer. C'est la petite violence quotidienne qui augmente: le rackett, le chantage, le vandalisme, le vol à la tire et à l'arraché. L'âge moyen du délinquant s'abaisse: des enfants de 11-12 ans volent des cyclomoteurs; ce que faisaient autrefois des adolescents de 15-16 ans. Comment interpréter ce rajeunissement ? Est-il lié à un affaiblissement des structures qui encadrent l'enfance ? Ou à une moindre tolérance à l'égard des jeunes ? Cette dernière question met en jeu la distance que la société établit entre " une bêtise de jeunesse " et un acte de délinquance. La frilosité sur ce point varie beaucoup. Aujourd'hui, s'impose la tendance à s'identifier à la victime, à se protéger le plus possible. Cette évolution permet, et c'est positif, une meilleure " détection " des victimes, donc des sévices et des abus cachés. Mais elle a un effet singulièrement néfaste.

Le juge Bruel souligne que " l'ordonnance du 2 février 1945 qui régit, pour le droit français, le traitement de la déliquance juvénile, se fondait sur l'idée que la jeunesse est une richesse, à protéger et à défendre. Elle accordait une place primordiale à l'action éducative, qui, pensait-on, avait vocation à reléguer la peine dans un rôle purement résiduel. Les jeunes coupables d'actes délictueux étaient considérés comme " rattrapables ". Mais cette image généreuse du chien perdu sans collier est obsolète. On prend désormais très au sérieux les actes délinquants commis par des jeunes."

 
Une fois dépassé l'âge de l'enfant-roi

La double image de l'enfance qui a cours dans notre imaginaire se contredit: à l'enfant-roi s'oppose l'adolescent, qui cesserait de " mériter " qu'on s'apitoie sur son sort ou qu'on l'admire, qui deviendrait, même, potentiellement dangereux. Une dichotomie s'établit massivement entre enfants victimes et enfants délinquants." Une très mauvaise distinction, soulignent Thierry Baranger et Alain Bruel. C'est le même enfant, celui dont les malheurs émeuvent tout le monde et celui qui, adolescent, se met à reproduire, aux dépens de plus faible que lui, les maltraitances qu'il a subies. Ce sont les deux faces du même malheur. La lutte contre la délinquance des mineurs est l'autre volet de la protection de l'enfance."

Peut-on dire, en détournant la formule, que la société a la délinquance qu'elle mérite ? Est-elle assez forte pour savoir ce qu'il y a à dire aux enfants ? L'interrogation est générale sur ce qui est transmis à ces derniers. Si cela se résume à " il faut bien travailler en classe "; ou à " il faut se protéger contre les maladies " en ce qui concerne la sexualité, s'agit-il d'éducation ? Le consumérisme, l'hygiénisme, la compétition sociale ne tiennent pas lieu de valeurs... Les juges insistent sur le manque de repères: " L'institution de base qu'est la famille est en crise. On accuse les divorces, les recompositions familiales, mais ce n'est pas démontré. Les parents sont dits démissionnaires. En réalité, ils sont plutôt démissionnés. Quand les pères en difficultés ne se croient plus le droit de transmettre leur expérience et leurs croyances, que deviennent leurs enfants ?C'est tout juste si certains parents ne nous disent pas: "éduquez mon enfant à ma place ! ". Ils ne sont pas en situation - parce que non reconnus par la société - de lui apporter quelque chose. Nous constatons qu'un nombre très important d'enfants sont élevés dans l'indifférence, dans une vacuité de sens..."

 
La prison, un risque de professionnaliser la vocation de délinquant

Les parents ne sont pas seuls en cause. Le regard collectif des adultes sur les jeunes, que voit-il ? Existe-t-il, seulement ? Si l'on évoque l'exemple, combien banal dans les cités, des gamins qui s'agglutinent dans les cages d'escalier et qui, pour tromper leur ennui, ou pour se donner le sentiment d'exister, cassent un carreau ou mettent le feu à une poubelle, qui, parmi les voisins exaspérés, prendra l'initiative d'engueuler ces gosses, de les secouer, avant que ça ne dégénère ? Pourtant les adultes sont toujours intervenus de cette manière, ce qui indiquait clairement aux mômes les règles à respecter, même en dehors de la famille." Cela a-t-il disparu ? " interroge le juge des enfants, regrettant que trop d'adultes se manifestent alors seulement pour téléphoner au commissariat, évacuant le problème faute de le traiter eux-mêmes: " Voit-on que ce ne sont encore que des enfants ? On joue à se faire peur..."

Quand les institutions classiques - la famille, l'école...- se sentent impuissantes, la justice apparaît le " dernier rempart contre le chaos ". Le juge rappelle la loi, les interdits. C'était plus facile autrefois." Un discours moralisateur simple pouvait avoir un effet positif. Mais la culpabilisation fait moins recette. Nous voyons apparaître certains gamins dénués de culpabilité, de petits racketteurs qui vous expliquent bonnement qu'on leur a volé leur blouson il y a six mois et qu'à leur tour... Faut-il s'en étonner ? Peut-on leur dire simplement: "Ne fais pas l'imbécile, travaille, commence à gagner ta vie, tu pourras t'acheter ce qui te fait envie." Ils n'y croient pas. Ont-ils tout à fait tort ? "

Dans cette situation problématique, la réorientation de l'action policière spécialisée en direction des enfants victimes aux dépens des enfants déliquants, ne facilite pas les choses. La loi du 30 décembre 1987 a supprimé la détention provisoire pour les mineurs de moins de 16 ans. De nombreux policiers pensent que sans cette détention, la comparution devant le juge perd de son utilité. Il y a donc moins de comparutions. Cette raréfaction prouve la méconnaissance totale des effets structurants sur des enfants fragiles de l'entrevue avec le juge. L'avertissement solennel de celui-ci les marque profondément. La justice des mineurs travaille sur le sens, elle dit à l'enfant fautif: "Voilà les conséquences de ton acte, pour toi et pour les autres." Elle peut organiser de surcroît un suivi éducatif.

C'est un rappel à l'ordre avant que ces jeunes ne s'enferrent. C'est efficace: 80% des gamins qui ont comparu devant le juge ne recommencent pas."C'est bien plus efficace que la prison, qui, en faisant l'impasse sur la diversité et les causes de ces méfaits, ne risque pas de résoudre les problèmes de l'avenir individuel de chacun, ni le danger qu'il représente. Elle permet au contraire d'affirmer, de professionnaliser une vocation de délinquant ..."

Pourquoi croire alors que la prison pourrait représenter une solution ? Parce que, dans les commissariats, on enregistre les plaintes des victimes de vols à longueur de journée. Un jeune est arrêté. Il passe devant le juge. Le lendemain, on le retrouve en liberté, narguant les agents de police ! Ni les gens du quartier qui se plaignent, ni les policiers ne savent ce qui s'est passé dans le cabinet du juge. Que ce môme-là précisément soit impressionné au point que son comportement change, n'est pas visible dans l'immédiat. Les gens voient seulement qu'il est de retour; ils pensent qu'il aurait dû partir et qu'un petit détour en prison aurait été une punition méritée."C'est terriblement trompeur, insiste le juge: non seulement la prison n'a aucun effet curatif, mais elle est pathogène. Le travail du juge des mineurs souffre d'un manque de visibilité. Mais le succès dans la lutte contre la délinquance dépend-il de la rapidité, de la simplicité, de la visibilité de la réponse ? Le temps est indispensable..."

Le juge Baranger mentionne le projet des " maisons de l'espoir " de M. Petitclerc." C'est un double dispositif d'accueil des jeunes difficiles, dans leur quartier, puis dans un foyer éloigné d'une trentaine de kilomètres. Cette disposition prend en compte la demande des gens du quartier exaspérés; il leur donne la satisfaction de voir dégager le fauteur de troubles; il prévient donc le rejet général mais sans bannir. A son retour du foyer, l'enfant aura évolué, fait d'autres rencontres, qui lui auront peut-être ouvert d'autres horizons..."

Ce projet intéressant, mais en gestation, ne se situe pas dans la philosophie des unités d'encadrement renforcé. Celles-ci sont dites " non fermées ", mais les éducateurs " veilleront à ce que les enfants ne sortent pas ". C'est une contradiction, soulignent les juges. Elles doivent en outre concentrer les mineurs les plus difficiles: " Cela créera une situation explosive. Il faut au contraire les disséminer dans des structures normalisantes où ils seront en contact avec des enfants moins agités qui seront de bien meilleurs modèles pour eux."

 
Le traitement global et territorialisé, une mesure insuffisante

Les juges approuvent la prévention collective de la délinquance par la mise en place de l'îlotage, des digicodes, de l'éclairage public, par l'envoi en vacances des enfants...à condition qu'on ne la sépare pas de la prévention individualisée ." On a cru que le traitement global et territorialisé de la délinquance serait suffisant. On a abandonné l'action des éducateurs de rue par exemple, ces gens capables "d'infiltrer " des bandes et de les faire évoluer positivement. Tout le monde constate que cette orientation univoque est une impasse. Les actions préventives individuelles sont absolument indispensables."

Les juges mettent enfin en avant les graves conséquences pour les mineurs de l'application des lois Pasqua. Certains jeunes sont entrés sur le territoire français en toute illégalité, parce que des familles immigrées n'ont pas attendu la fin de la procédure de regroupement familial, ou parce que leur lien de parenté ne leur permet pas d'entrer dans ce cadre. Personne ne peut corriger cela, puisque la loi l'interdit en étiquetant " étrangers non régularisables et expulsables à 18 ans " les mineurs en question. Ils n'ont donc aucune voie légale d'existence. Ils ont le choix entre le trafic de drogue, le vol ou la prostitution. Un vivier de délinquance, favorisé par une loi...

 


* Président du Tribunal pour enfants de Paris.

** Juge des enfants, secrétaire général de l'Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille.

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