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Télé-visions
Par Philippe Breton* |
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Le feuilleton les Alsaciens ou les deux Mathilde sur la chaîne franco-allemande ou des limites d'un genre.
D'abord, il y a le choix de faire un feuilleton " grand public ". Que n'aura-t-on pas commis au nom de cette abstraction statistique, de cette recherche effrénée du " plus petit commun auditeur ". Il y a donc un genre à respecter et les Alsaciens le respectent. Seule la référence historique omniprésente, pédagogiquement destinée à nous raconter l'histoire tourmentée de la province, empêche l'ensemble de devenir une version rhénane de Dallas. Nous n'en sommes pourtant pas loin à certains moments, puisque, comme toujours, le choix de " faire populaire " semble impliquer paradoxalement le recours systématique à des héros cha- telains, bourgeois, industriels, nobles, dont les évolutions dans le luxe et les rapports avec leur domesticité sont censés constituer la préoccupation permanente de tout un chacun. Mais la portée des Alsaciens va bien au-delà. Il y a un autre jeu de contraintes que le feuilleton n'arrive pas à dépasser: la sensibilité exacerbée à certains épisodes du passé qui fait qu'il est difficile d'être vraiment libre quand on parle de l'Alsace et de son histoire. Dans cette région où la question de l'identité joue encore un rôle pour certains, le feuilleton d'Arte contribue à lui donner un contenu très orienté. Ses auteurs ont fait un choix idéologique bien discutable pour aborder l'histoire: celui de présenter l'Alsace comme ballottée entre deux influences légitimes (française et allemande), qui nourriraient, dans leur synthèse, une identité régionale forte mais marquée d'un destin de victime. Nul doute que l'Alsace n'ait souffert, comme bien d'autres régions d'Europe. Mais d'autres présentations des faits auraient été possibles et, pour tout dire, plus satisfaisantes. L'une d'elles aurait découlé de ce que l'Alsace est une région française qui a subi les effets d'une longue tentative d'annexion (de 1871 à 1918) et d'une nazification en profondeur des structures sociales (de 1940 à 1945). A cela bien des Français d'Alsace ont résisté et leur histoire spécifique devrait être contée, sans que cela entraîne pour autant une stigmatisation de ceux qui, pris justement au piège pour certains d'une exaltation identitaire ont hésité ou fait d'autres choix. Mais le feuilleton nous offre une perspective plus " centriste ", où tout est mis sur le même plan, les agresseurs comme les agressés, les victimes comme les coupables (sauf bien sûr les pantins nazis, si caricaturaux qu'on se demande comment ils ont pu avoir, malgré tout, le moindre succès et qui servent ici, sur le plan de la construction dramatique, de repoussoirs bien faciles). Les concepteurs du feuilleton ont ainsi pris un risque qu'ils semblent ne pas bien mesurer, celui de contribuer, dans cette période où la perte d'un certain nombre de repères pousse certains dans la nostalgie du passé, à exalter artificiellement l'idée d'une Europe où chacun serait si bien dans une région conçue comme un " entre soi ": les Bretons chez les Bretons, les Corses chez les Corses, les Basques chez les Basques, les Alsaciens chez les Alsaciens. Le feuilleton construit à sa manière un cadre télévisuel pour cet " entre soi " qui, s'il n'a jamais été qu'une fiction sur un plan historique, n'en a pas moins constitué concrètement la source de bien des malheurs. |
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* Chercheur en communication au CNRS. |