Regards Décembre 1996 - La Cité

Télé-visions
Nique le jeu

Par Guy Chapouillié*


Violence banalisée, liberté d'expression menacée. Les jeux, aussi, pour endormir plus sûrement la citoyenneté.

C'est un fait, à l'instar d'Aphrodite qui se présente à la belle Hélène sous les traits d'une vieille femme, sans pouvoir tout à fait cacher sa douce gorge ronde, la violence en général et à l'écran en particulier revêt mille et un habits. D'aucuns qui s'en émeuvent réduisent la télé à une école du vice et veulent en prévenir le pauvre téléspectateur par le truchement d'un nouveau code de conduite; sorti de l'oubli, le petit carré blanc, à géométrie variable, prend des couleurs. Mais d'où part cette nouvelle chasse aux sorcières ? Et qui va décider du degré de la violence, de la place du sexe et des coups de ciseaux ? Bref, qui va accompagner les parents, chargés d'accompagner les enfants et empêcher les enfants d'aller chez les voisins ? Déjà, quelques spéculations sont troublantes... Jean Drucker, patron de M6, avoue ne plus être sûr de mettre de l'argent dans des films comme l'Appât, s'il n'est pas assuré de le montrer à 20 h 30... Bertrand Tavernier, qui ne l'entend pas de cette oreille, stigmatise dans une saine colère l'implantation des lois de la sottise au mépris de la liberté de création. En tout cas, voici un autre symptôme de ce mal sournois qui se répand dans notre pays et ronge lentement mais sûrement la liberté d'expression.

 
La violence revêt mille et un habits

Que les annonceurs se rassurent, les belles coulées publicitaires, elles, ne sont pas concernées; tout y est tellement ingénument propre, en chansons et de bonne humeur, qu'ils seront encore beaucoup à leur faire confiance, les suivre, acheter, consommer, s'endetter et s'exclure, fin prêts pour le vertige du Crazy George's; la violence n'est pas toujours celle que l'on croit, et s'il est un danger dont on puisse s'effrayer, c'est bien celui qui demeure invisible. Les jeux aussi échappent à la signalétique et pourtant, plus que jamais polymorphe, la violence circule sur bien des aires et des plateaux qui fixent un nombre considérable de personnes. Il faut dire que le terrain de la réception est très fertile car l'homme aime jouer, et le jeu le lui rend bien puisqu'il le motive comme les besoins alimentaires ou créateurs tout en le délivrant de sa surabondance d'énergie. Le jeu dépasse fréquemment le simple amusement et demande un effort, un arrachement, une prouesse pour aboutir à des formes de culture; dans ce cas, le respect de la règle du jeu, le goût de l'effort, de la difficulté et le contrôle de soi façonnent la personnalité et préparent à la vie. Mais le jeu, qui colle à l'enfance, construit insensiblement l'illusion d'une éternelle jeunesse dans les bras d'une bonne fée; il est ainsi un chemin d'évasion, qui permet de prendre quelque distance à l'égard des inconforts de la vie sociale, où certains courtisent le hasard pour changer d'état, échapper à la crise.

 
Les jeux de l'amour et du hasard

Dans ce cas, malheureusement, le hasard ne stimule pas vraiment l'action créatrice; il paralyse le sujet ou bien le réduit à une activité pavlovienne de gratteur, un tic, plus qu'un simple geste, qui l'ankylose dans une nouvelle temporalité des espérances, notamment de passer à la télé, millionnaire d'un jour. La roue tourne et s'arrête puis repart, le coeur bat, ralentit et s'accélère aux portes du vertige. Et quel vertige ! Chaque émission possède sa prothèse télématique pour fidéliser l'audience et la faire payer en appels téléphoniques; les 3615 fleurissent et tout le monde cueille au ras des pâquerettes les questions sur la couleur du cheval blanc d'Henri IV; de nombreux doigts s'agitent sur les claviers pour être dans la course, partir en voyage et rejoindre enfin les Dieux, parmi les vedettes emblématiques qui gagnent. La France a de fines oreilles musicales, de rapides calculateurs, de sacrés champions en réponses que la télé amuse ou abuse; les chaînes et leurs sponsors garnissent les étranges lucarnes de pièces perdues et de pièces gagnées. Le mirage de cette source qui coule, dans une époque aux faibles ressources, produit une fantastique aimantation. Aussi, rien de surprenant que, dans la boue de la cassure, où s'enlisent l'arrogance et les promesses du pouvoir, il émerge beaucoup moins de concrétude que dans les jeux où chaque jour, à chaque instant, le voisin ramasse, à la petite cuillère ou à la pelle, l'argent facile. Alors on jette les dés et, si le destin ne sourit pas, le lendemain on recommence et ainsi de suite. C'est la spirale d'un repli individualiste où le citoyen se consume.

 


* Directeur de l'Ecole supérieure d'audiovisuel (ESH) de l'Université de Toulouse.

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