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Dessin de presse
Par Gérard Streiff |
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Entretien avec Plantu* |
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A l'occasion de la sortie de son nouvel album, le dessinateur du Monde nous parle de son métier, de la fonction aujourd'hui de la caricature, de la fête de l'Humanité et de Robert Hue.
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Un de vos dessins, publié début septembre, où vous mentionniez la ponction gouvernementale de 120 milliards opérée dans la poche des Français, avait mis en colère Juppé.
N'est-ce pas un peu étonnant qu'un premier ministre, qui a bien d'autres chats à fouetter, s'énerve ainsi à propos d'un dessin ?
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Plantu : Je vais plutôt prendre la défense de Juppé.
Bien entendu, je revendique mon dessin.
Ce jour-là, le premier ministre annonçait une réduction d'impôts de 25 milliards.
Mais il piquait 120 milliards dans le même temps .
Je suis allé voir les spécialistes, au journal, qui ont fait les comptes.
Je leur ai fait confiance.
J'ai foncé.
Sur le thème: Juppé se fout de nous.
Voilà ma position.
Là-dessus, quand le premier ministre prend connaissance de mon dessin, il sait bien que, derrière ma caricature, il y a toute la rédaction, qui m'a donné du grain à moudre.
C'est donc aux journalistes qu'il s'en prend.
Et j'ajoute que je ne trouve pas choquant qu'un premier ministre, que je critique tous les jours, ait le droit de temps en temps de dire qu'il n'est pas d'accord.
Je dirais même que je profite d'un terrorisme ambiant qui fait que ceux qui manient l'humour bénéficient d'une sorte de bienveillance générale, qui fait qu'ils seraient intouchables.
Mais moi, ça m'énerve un peu de faire partie d'une classe de petits privilégiés intouchables.
On n'est pas d'accord ? On le dit ! Ça ne me choque pas.
Quand Edith Cresson avait dit ce qu'elle pensait de sa marionnette du " Bébête show ", il avait été dit à TF1: c'est une pression du premier ministre...
Mais elle n'aimait pas sa marionnette, c'était son droit.
Autre chose aurait été de prendre son téléphone et demander d'interdire cette marionnette.
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Certes, mais je vous trouve un peu modeste.
Car Juppé aurait pu critiquer un article, un éditorial, un dossier...
Or il s'en prend à un dessin.
Comme s'il y avait une force propre du dessin...
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Plantu : Oui, c'est vrai.
Et cela nous échappe à tous.
Le dessin est direct.
Moi, je me sens comme quelqu'un qui fait une guerre de tranchées.
Je vais mettre des grenades où on me le demande.
Et celui qui se les ramasse, il s'en prend à moi, pas au général qui m'envoie au front.
Mais j'assume ce rôle de troufion qui a balancé ses grenades.
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Il y a peut-être le fait qu'un simple dessin puisse être plus percutant que le meilleur des éditos ?
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Plantu : Je ne crois pas qu'un bon dessin soit vraiment meilleur que le meilleur des éditos.
Mais, dans la logique actuelle de médiatisation des images, de culture du clip, qui est très à la mode, de la manie de faire " court ", du goût pour la petite phrase plutôt que pour le discours - alors que le discours est plus intéressant - disons que je bénéficie, en tant que dessinateur, de ces modes, que je n'ai pas créées.
Je ne prends que trois secondes aux gens, alors qu'un article, il faut une bonne dizaine de minutes pour le lire.
Parfois, au bout de ces dix minutes, on a l'impression d'avoir perdu son temps.
Or, moi, même avec un dessin raté, je ne pique que trois secondes aux lecteurs.
On aime le court, le sanglant, le violent.
On est dans une société un peu violente, qui aime l'injure, l'invective.
Et tout ça profite aux caricaturistes ! De ce point de vue, il faut d'ailleurs que je m'empêche de faire dans la facilité.
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Mais avant même cette mode, des gens comme Faizant dans le Figaro étaient déjà très efficaces...
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Plantu : D'autant que c'était le seul dessinateur à être alors à la Une d'un quotidien.
En plus, il était intéressant d'avoir l'avis d'un dessinateur comme Faizant.
Il donnait en somme l'avis bien-pensant du RPR ou de l'UDF de l'époque.
Comme Wolinski était le porte-parole de la pensée PC à la fin des années 70.
Je ne critique pas, je respecte tout à fait.
Au moins les choses sont claires.
J'aime bien ça.
J'aime beaucoup Faizant.
Je ne suis pas d'accord avec ses idées.
Mais il a tout à fait le droit de militer pour Chirac.
Cela ne me dérange pas.
Mais ce n'est pas ma manière de travailler.
A France-Soir, j'aime beaucoup les dessins de Trez.
Mais il ne fait que taper sur la gauche.Ça ne m'intéresse pas.
Je me sens plus journaliste: un jour, c'est tel thème; le lendemain, c'est tel autre.
En même temps, j'essaie d'éviter la facilité qui consisterait à mettre des grenades partout.
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Vous avez participé à un débat à la dernière fête de l'Humanité.
Quelle impression gardez-vous de ce rassemblement ?
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Plantu : Sans démagogie aucune, je dois dire que j'ai été sous le charme de l'accueil des gens de la fête.
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que j'y vais.
J'ai apprécié l'ouverture de ces gens contents de se retrouver entre eux, qui font la fête, qui accueillent des gens différents.
Ce sont des gens qui ont de véritables problèmes de fin de mois et qui expriment leur désarroi à leur manière.
Très franchement, cela m'ébranle beaucoup.
Comme je suis ébranlé par nombre de gens que je rencontre ici, du Syndicat du livre par exemple.
On n'est vraiment pas sur la même longueur d'onde, mais, quand je discute avec eux, je me sens bien.
Je répète: il y a ce que je pense, il y a mes idées et je les défends.
Et leurs mots d'ordre ne sont pas les miens.
Mais ces gens ont une chaleur et une convivialité qui me plaît.
C'est très curieux.
Ainsi, quand le Monde était encore rue des Italiens, les gens de l'imprimerie, tous les samedis, après la tombée du journal, organisaient un casse-croûte gigantesque.
Je regardais ça presque avec envie.
J'aurais aimé qu'ils m'invitent mais, du fait que j'étais journaliste, cela n'était guère possible.
Et cette convivialité que je voyais chez eux, je ne la retrouvais pas chez les rédacteurs, qui étaient plus coincés.
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Est-ce que Robert Hue est facile à croquer ? Quelle image voulez-vous donner de cet homme ?
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| Plantu : Robert Hue est très sympa à faire. C'est quelqu'un qui donne le sentiment que le PC s'ouvre. Je me fous peut-être dedans, mais je trouve qu'il renvoie quand même une image d'ouverture d'un PC qui a été tellement replié sur lui pendant des années. Il représente bien les gens qui ont des problèmes terribles, que le parti essaie de défendre. Des gens qui ont des difficultés d'emploi, des difficultés financières. Je ne sais pas s'il les défend bien mais en tout cas ça ne me choque pas qu'il les défende. L'autre chose que je voulais vous dire, c'est que j'ai fait un dessin de lui, il n'y a pas longtemps. L'idée de départ, c'est que je prenais la défense de Hue et Marchais, car leur inculpation intervenant juste après l'élection de Gardanne, je me suis dit: ça sent la manip ! J'avais tort peut-être mais j'y voyais une manip. Donc j'ai dessiné une peau de banane. Puis, comme il était question de la " Générale des Eaux ", et que j'aime les jeux de mots, même les plus pénibles, j'ai brodé autour de " Générale des zoos ". Puis, inculpés m'a fait penser à cage. Puis j'ai dessiné des singes. Disons que je me suis laissé emporter par mon dessin. Il m'a échappé. A l'arrivée, j'ai reçu pas mal de courriers, et quand je reçois plusieurs lettres, je me dis que peut-être il y a un problème. |