Regards Décembre 1996 - La Cité

29e Congrès du PCF
Il faut défendre Thomson, sauf à accepter le pire

Par Pierre Chavance


Voir aussi La France à l'encan

Les arguments d'un haut cadre contre la vente à Daewo et la privatisation de ce grand complexe socio-industriel. Un témoignage sur le combat, vital pour la France, que mène la Thomson depuis cinquante ans en électronique.

J'ai travaillé 16 ans chez Thomson, dont j'ai été le directeur technique général. Le démantèlement annoncé sera inacceptable pour la France, quelle que soit l'option politique dont on se réclame. Depuis la guerre, ce groupe a été un fleuron de l'industrie française. Il a assumé, souvent pour le compte de la nation, les tâches les plus ingrates, dans la Défense (radar, engins, systèmes d'armes, communications), le grand public électronique et électroménager, l'électronique médicale, les faisceaux hertziens (guerre d'Algérie), les composants, l'informatique, l'espace, l'instrumentation scientifique, la radiologie et les équipements médicaux. Il a fait pour cela des alliances décentes (GECO, SGS, etc.). Il a employé des dizaines de milliers d'ingénieurs, issus de toutes nos grandes écoles, dont il fut l'employeur numéro 1 depuis cinquante ans. Il a toujours bénéficié d'un personnel dévoué, compétent, entreprenant. Il a exécuté des milliers de contrats, dont une part élevée dans des compétitions internationales les plus difficiles, et s'est créé un réseau commercial international sans équivalent. Son image technique est la meilleure de toutes les sociétés françaises. Et maintenant ?

 
Le tout-opaque dans la prise de décision

On lui ferait céder à un Coréen son domaine " grand public ", dont 20% du marché américain. Pense-t-on à l'impact sur l'image industrielle de la France aux Etats-Unis ? Ce Coréen, fort du monopole ainsi acquis en France, conduirait alors sans aucune entrave sa propre politique, pouvant inclure à terme le rapatriement de toute l'activité en Corée, sous mille prétextes possibles, dont celui d'être plus compétitif sur les marchés des pays tiers avec une main-d'oeuvre moins chère. Une menace à laquelle le personnel, à tous les échelons, est extrêmement sensible. On lui ferait céder à Matra son activité de défense, construite depuis 1944 (avec les premiers radars), pour un prétexte totalement inconsistant (pouvoir fournir des missiles de Matra avec les systèmes d'armes Thomson) à l'inverse de ce qu'on fait dans d'autres branches (réacteurs nucléaires par exemple). Ce faisant, le démantèlement ferait aussi passer par profits et pertes son Laboratoire central de recherches de Corbeville, mondialement connu, et son activité de composants, qui serait cédée par Matra à un tiers étranger. Quel gâchis ! Et pour ces amputations majeures d'emplois et de techniques, pour le démembrement de notre meilleur bastion, le contribuable devrait encore payer. Tout le monde est en droit de penser que le choix du tout-opaque pour la prise de décision cache soit d'autres desseins, soit l'ignorance des valeurs intrinsèques d'un grand complexe socio-industriel. Quoi qu'il en soit, la France abandonnerait de facto le combat, vital pour elle, mené par la Thomson depuis cinquante ans dans l'électronique avec un dynamisme et des prises de risques que Matra ignore totalement. On ferait en outre douter définitivement les Français de leur compétence industrielle. Leur moral, déjà très bas, ne manquerait pas d'en être encore affecté. Car si Thomson disparaît, qui restera ?

 

 


La France à l'encan


Robert Hue, le secrétaire national du PCF, s'est exprimé ainsi à propos de la vente de Thomson: "On ne peut tolérer aujourd'hui de voir la France toujours davantage mise à l'encan quand, de privatisation en privatisation, on en vient à brader des entreprises de pointe pour un franc symbolique. Le premier ministre a déclaré " Thomson ne vaut rien, ça vaut 14 milliards de dettes ": quelle arrogance ! Et quel mépris pour les êtres humains, pour le savoir et le savoir-faire, pour l'intelligence des salariés de toutes les catégories de cette entreprise auxquels Alain Juppé vient asséner " vous ne faites pas d'argent, donc vous ne comptez pas, vous n'êtes rien ". Et quel mépris pour la France elle-même, dont, à l'heure d'Internet, du numérique et du multimédia, on mutile gravement les capacités de développement; dont on abandonne à des intérêts privés un atout dans un secteur aussi décisif pour l'emploi et l'indépendance de la nation. Au-delà de Thomson, chacun voit que c'est à l'industrie française, au secteur et aux services publics, à la société française elle-même qu'on fait violence. C'est la France (...) qu'on veut plier à un modèle de société totalement étranger à ses traditions, à son histoire, à son art de vivre."

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