Regards Décembre 1996 - La Cité

29e Congrès du PCF
Les fonctions de la culture

Par Pierre Courcelles


Entretien avec Antoine Casanova

Culture et politique se sont toujours mutuellement fascinées. A quoi sert un ministère de la Culture ? A qui est réservée la culture ? Quelle utilité politique lui assigne le pouvoir aujourd'hui ? Quelques pistes à explorer sur ce sujet éternel.

 
On dit régulièrement, à droite mais aussi dans les milieux favorisés culturellement, que la culture n'a pas besoin de ministère. Qu'est-ce qui milite en faveur de ce ministère ?

 
Antoine Casanova : La question qui est posée, à travers celle qui concerne de façon plus précise et spécifique le ministère, c'est la place et le rôle de la culture en France aujourd'hui. Mais la culture, au sens où je l'entends, et où l'entendent je crois beaucoup de communistes, est inséparable de l'hominisation, elle est constituée par l'ensemble des capacités pratiques, et leur maîtrise qui permet à un être humain d'être pleinement développé. Dans ce cadre, la dimension proprement artistique de la culture a un rôle extrêmement précieux et nécessaire pour tous. La fonction de développement de la création, de développement de la recherche, l'accès pour tous les citoyens dans les meilleures conditions à la maîtrise de ces outils constitutifs de l'être humain, relève de l'Education nationale, directement et indirectement, notamment les enseignements artistiques. Ces questions relèvent aussi, et de manière déterminante, des collectivités territoriales puisque, si j'en crois une enquête évoquée dans la presse du mois de juin, une enquête du service des études du ministère de la Culture, ce dernier fournit 20% des ressources contre 41% pour les communes, en 1993, année où fut réalisée l'enquête. Aujourd'hui, c'est sûrement davantage. Les communes sont donc des lieux de connaissance des besoins, d'entretien et de rénovation du patrimoine, d'impulsion au théâtre et aux arts vivants, d'enseignements artistiques. Et je tiens à souligner la menace considérable qui pèse sur toutes les activités culturelles à cause du racket opéré par la loi de finances de 1996, puis la loi de finances de 1997 par laquelle l'Etat, au nom de la réduction des déficits sociaux, liés à la monnaie unique, impose une soustraction illégitime et considérable aux ressources des communes. Elles frappent tous les domaines d'activité, mais, dans la mesure où ce sont les communes qui, pour l'essentiel, financent le développement des activités culturelles, ce sont les créateurs qui sont particulièrement menacés. En même temps, je pense qu'il est nécessaire, précieux même, qu'il y ait un ministère de la Culture qui travaille au développement culturel dans l'ensemble du pays, en concertation avec les municipalités et l'Education nationale. Travailler à une cohérence démocratique, appuyée sur un processus autogestionnaire, c'est le rôle de ce ministère qui représente de ce point de vue la République. La réalité des choses, c'est que le ministère décide plus que jamais. Je suis pour un vrai ministère, dans le cadre d'une cohérence démocratique, dans le cadre de l'autogestion régionale, départementale et municipale. Mais une véritable autogestion implique que, sur tout le territoire de la République, les fonds de l'Etat offrent à chacun les mêmes possibilités. C'est tout autre chose que cette sorte de voltige tartuffiesque, qui consiste à parler de décentralisation à tout va, alors qu'en fait on l'asphyxie par en haut, financièrement. Mais, dans tous les cas, je m'insurge, avec beaucoup de citoyens français et d'hommes de culture, contre le thème en vogue, en particulier dans une partie de la droite et parmi les intégristes, des marchés financiers, à savoir que le ministère de la Culture serait la danseuse de la République.

 
Que manque-t-il au ministère de la Culture après presque quarante ans d'existence ?

 
A. C.: Le ministère n'a pas les moyens de la mission et du rôle de la culture, en rapport aux réalités et aux besoins en cette fin du XXe siècle. Ce sont des besoins considérables, qualitativement nouveaux, notamment avec l'étape nouvelle de l'hominisation qu'à mes yeux représente la révolution informationnelle pour tous les citoyens. Et le rôle de l'art, et donc les moyens adéquats qui doivent lui être donnés, est primordial dans un processus de cohérence nationale, de collaboration internationale, en liaison constante avec les artistes, les créateurs, les publics, etc. Tout ça n'a rien d'irréalisable.

 
Le pouvoir actuel a deux références, l'une, c'est celle de Jacques Chirac qui a dit que la culture devait s'appliquer à réduire la fracture sociale, l'autre, très récente, vient de Philippe Douste-Blazy qui a déclaré: " l'unique réponse au malaise de notre civilisation est la culture."

 
A. C.: Ni l'un ni l'autre n'a défini ce qu'il entend par culture. Ils ont sans doute voulu parler de la dimension esthétique, artistique, mais la culture, j'y reviens, prise dans l'ensemble de ses composantes, est inséparable de ce qui a séparé l'humanité du monde animal. Elle est constitutive de l'hominisation, comme disait Leroi-Gourhan, c'est à la fois les outils, les gestes, et la parole, les symboles, la symbolique et, de ce point de vue, on ne peut pas réduire la culture à une dimension esthétique, une dimension esthétique comme une sorte de vieille chanson qui bercerait, comme disait Jaurès, la misère humaine. Non, la création artistique est absolument nécessaire, et plus que jamais à notre époque de révolution informationnelle. L'aide à la maîtrise des signes symboliques, inépuisables, qui sont ceux de l'art, est plus que jamais indispensable. On ne dira jamais assez que la culture artistique n'est pas une sorte de luxe plaisant. C'est extraordinairement réducteur que d'en faire une chanson pour bercer ou soigner la fracture sociale. C'est alors une forme d'instrumentalisation des artistes et de la culture qu'il faut rejeter, d'où qu'elle vienne. C'est une tentation qu'on voit réapparaître régulièrement. Le travail de création artistique ne peut pas être enfermé dans des missions de ce genre, ce serait un retour à des pratiques qu'on a vues à un moment donné dans les pays socialistes. Et si j'en crois ma mémoire, le ministre a même laissé entendre que le critère de jugement esthétique, c'était l'aptitude à soigner la fracture sociale. J'ai une conception de la culture artistique et de son rôle, auprès notamment des citoyens qui ont le plus à souffrir de la crise, comme un droit, comme quelque chose qui met debout et qui réveille, qui fait prendre conscience. Ma conception serait beaucoup plus proche de celle d'Armand Gatti.

 
Reliée à cette notion d'instrumentalisation, l'autre tentation est le populisme, la tentation populiste en matière culturelle, qu'on voit d'ailleurs se mettre en place dans les municipalités gagnées par le Front national.

 
A. C.: C'est une question très grave. Qu'est-ce que cela veut dire le populisme ? C'est la norme selon laquelle on ne donnerait à voir, à entendre et à regarder aux travailleurs, aux couches les plus populaires, que des élaborations culturelles faibles et dites populaires. Ce serait condamner une grande partie de la population à l'enfermement culturel et décréter qu'elles ne sont pas capables d'avoir accès à l'ensemble des connaissances et à l'ensemble des pratiques artistiques passées et présentes. Le populisme, c'est l'élitisme, c'est la forme la plus atroce et hypocrite de l'élitisme.Ça me fait penser au fameux adage qui circulait dans les églises au siècle dernier: " malheureux vous avez la meilleure part et gardez-la ". Je pense qu'il faut à la fois le rap, Mozart, des textes comme ceux de MC Solar qui d'ailleurs évoquent Rimbaud, Racine, et puis en même temps le droit d'accéder à l'Ilyade, l'Odyssée, Aristote, Victor Hugo. Aragon disait, à propos de la culture de masse, dans sa conférence de 1946 à la Sorbonne: non, il n'y a pas culture de masse, il n'y a pas de culture d'élite, il y a différents niveaux, différentes réalités, qui plongent tous dans leur terreau de la nation, et la nation elle-même est en relation constante de différenciation avec toutes les cultures du monde. Il peut arriver que des élus de municipalités démocratiques de gauche se laissent impressionner ou même reculent, de bonne foi, devant les arguments démagogiques de la droite qui, au nom de la crise, du chômage, veulent freiner le développement démocratique de la culture et de la création.

 
Dans cette chaîne-là, n'y a-t-il pas danger de voir ressurgir des comportements nationalistes qui nient la réalité de la différence culturelle, du multiculturalisme, ce repli identitaire étant soutenu par la peur de la révolution informationnelle et la mondialisation ?

 
A. C.: Depuis une centaine d'années, ce genre de comportements nationalistes ou régionalisto-nationalistes s'est développé surtout dans les moments de crise économique et sociale, du mal vivre comme dans les années 1880, 1930, et aujourd'hui. Quand le mal vivre est fort, on voit revenir les références ethno-historiques, nationales et régionales. L'identité nationale française, depuis deux cents ans, est tricolore, elle a une forte charge droits de l'Homme et du citoyen, universalité, démocratie, mais elle a pu être aussi, dès la Révolution française, interprétée par les classes dirigeantes dans le sens étroit, citoyen passif, citoyen actif, ou impérialiste, nationaliste-impérialiste. A partir de là, combattre le mal vivre, consiste, notamment, à montrer que la mondialisation conçue comme hégémonie absolue des marchés financiers est relayée par révolution informationnelle, que les ressources de cette dernière sont utilisées pour marchandiser davantage, en une gigue destructrice des capitaux à travers la planète. Mais ce n'est pas la révolution informationnelle en elle-même qui impose cela, ce sont des choix qui la guident. Au contraire, elle peut contribuer au développement du sujet humain, elle peut amplifier les coopérations et la communication entre les peuples et les cultures et permettre d'aller vers ce qui a toujours fait la richesse à toutes les époques historiques, c'est-à-dire l'identité spécifique d'une communauté ethno-historique et, en même temps, vers le processus constant de diffusion culturelle, ce que Leroi-Gourhan appelait la tendance. Il indiquait que, dans les groupes humains, depuis des milliers d'années, il y a des tendances de portée plus ou moins universelle, par exemple dans la manière de fabriquer une hache et, en même temps, à niveau technique égal, ce ne sont jamais les mêmes haches, il y a de profondes originalités, il y a mixage, invention, assimilation, interaction.

 
Le rapport de la culture au politique ou aux partis politiques n'est jamais simple, mais la culture et la création artistique peuvent-elles s'intégrer à la constitution de la pensée politique et de l'action politique ?

 
A. C.: Ce que je peux dire c'est comment il me semble que, nous, Parti communiste, nous nous efforçons de travailler. Il y a dans l'histoire de notre parti des moments où on a ramené la culture, la création au contenu directement politique. Mais, même quand ce discours était principal, ou fort, l'attention a toujours été prêtée à la culture en tant que développement des capacités des êtres humains et donc par là même à l'exigence d'accès aux oeuvres pour les citoyens. Il y avait des attentes, sans doute moins explicitées qu'aujourd'hui, notamment au moment du Front populaire, et qu'on retrouvait dans les conceptions d'hommes qui étaient communistes ou proches, comme Romain Rolland, ou dans le travail de longue halei-ne, très profond, d'un homme comme Aragon. Le Comité central d'Argenteuil, en 1966, a indiqué fortement la nécessité du pluralisme dans la recherche artistique et, en même temps, le rôle unique, même si on le formulerait aujourd'hui d'une façon plus enrichie, de l'appropriation des signes artistiques liés aux oeuvres; il s'agit de se saisir du passé en fonction du mouvement de la création et de développer celle-ci au présent. C'est irremplaçable pour l'enrichissement de l'être humain, et aussi pour une perception plus fine du mouvement des réalités et des aspirations de notre époque. Parce que l'oeuvre d'art, l'historien d'art, Pierre Francastel y a souvent insisté, ont une fonction de connaissance directe ou indirecte symbolique inépuisable. C'est dans cette direction, il me semble, qu'il faut poursuivre.