Regards Décembre 1996 - La Cité

29e Congrès du PCF
Révolte d'un cinéaste citoyen

Par Patrice Cohen-Séat


Entretien avec Bertrand Tavernier*
Voir aussi Capitaine Conan, baroudeur et non-soldat

C'est un engagement, l'envie de lutter contre le décervelage qui efface la mémoire, l'envie que les choses changent, explique l'auteur de ce Capitaine Conan qui met en scène un épisode de la Grande Guerre, pour parler, aussi, de ce qui se passe aujourd'hui. L'" écoute militante " d'un réalisateur.

 
Capitaine Conan, l'Appât, L627, etc., autant de films qui interrogent la société. Et vous êtes par ailleurs engagé dans une lutte pour le cinéma. Est-ce la marque d'un engagement du citoyen cinéaste Bertrand Tavernier ?

 
Bertrand Tavernier : Oui, même si ça paraît pompeux, c'est un engagement. J'ai eu dès le départ ce désir de témoigner, d'explorer les moments de l'histoire ou des faits de société. Parce que, en plus, ce sont des choses extrêmement riches, humainement, dramatiquement, émotionnellement. Et j'ai encore plus envie de le faire maintenant. Oui, j'ai envie de lutter contre le décervelage. J'ai l'impression qu'il existe actuellement un flot d'images virtuelles qui effacent la mémoire, le souvenir, qui me semble être le premier pas vers le révisionnisme. C'est bien un engagement, sinon je n'y consacrerais pas autant de temps, autant d'énergie, en produisant certains films, par exemple celui de Marcel Ophuls sur la Bosnie, ou en allant dans des écoles, des lycées pour dialoguer avec des jeunes, tenter de leur donner envie de voir autre chose, de découvrir la réalité d'une autre manière. J'ai envie que les choses changent, bien sûr.

 
A propos de l'Appât, vous avez dénoncé la dictature de l'argent, et regretté la disparition de garde-fous: famille, religion, militantisme, engagement politique. Est-ce le constat d'une dérive de la société qui vous fait pousser un cri d'alarme ?

 
B. T.: Absolument, c'est un cri d'alarme. Un flic de la police judiciaire m'avait dit: c'est très bien que vous ayez transposé ce fait divers de 1984/1985 à maintenant, parce que, ce qui était alors extraordinaire, on y est maintenant confronté très souvent. Et je ne peux que m'interroger sur les ravages que font l'ignorance, l'irresponsabilité. L'autre jour, j'étais aux Mureaux, il y avait 350 ados à qui j'ai dit: " mais vous ne lisez pas un seul journal ! ". Pas un ne m'a dit que j'exagérais. J'ai envie de lutter contre ça. Avec l'Appât, je ne voulais pas dire que les images à elles seules amènent à tuer, bien sûr. Mais quand on additionne la dictature des images, la dictature du pognon, l'absence d'intérêt, de lecture, et cette fascination pour l'espèce de pays virtuel qu'ils voient comme l'Amérique, qu'ils ne connaissent pas, alors on peut se demander si ce n'est pas ce qui finit par faire déraper trois personnes normales dans des actes de tortures qui restent encore incompréhensibles. Oui, je pousse un cri d'alarme parce que je trouve que les jeunes de l'Appât ont des modèles très dangereux. Quelle différence entre la petite Nathalie de mon film qui demande à la fin si elle sortira de prison avant Noël, et Bernard Tapie s'indignant qu'on aille lui chercher des poux pour une malheureuse histoire de quelques millions, en oubliant qu'il y a eu subornation de témoins, dissimulation de preuves à la justice, etc...alors qu'il est un homme politique ? Et Mellik ? Et Tibéri ? Quelle différence entre la fascination de ces trois jeunes pour cette Amérique virtuelle, et celle d'énarques comme Haberer, auteur d'une sorte de hold up d'Etat qui a privé le cinéma français, la collectivité française de milliards de dollars pour cette opération désastreuse d'achat d'une MGM tout aussi virtuelle, vidée de son catalogue de films, de ses complexes immobiliers ? Simplement que, contrairement aux jeunes de l'Appât, les responsables n'ont pas été punis. Haberer continue à toucher un salaire énorme...

 
Comment voyez-vous l'issue à cette crise ? Pensez-vous qu'il y a dépolitisation, c'est-à-dire éloignement de la chose publique ? Est-elle liée à une sorte d'absence de perspectives mobilisatrices ?

 
B. T.: Je suis cinéaste, pas homme politique. Et j'ai rencontré beaucoup de gens qui militent de manière formidable, des associations qui font un travail inouï, ignoré par les médias. Mais je sens néanmoins un certain nombre de choses qui m'inquiètent. Prenons, par exemple, cette non-lecture des journaux chez les jeunes. Il y a sans doute beaucoup de raisons: l'écoeurement, la résignation, la peur du chômage, l'injustice sociale décuplée par toutes ces images que nous vend la télé. Peut-être aussi que cela correspond à une forme de dépolitisation. Les jeunes avec lesquels j'ai souvent discuté se demandent pourquoi ils liraient des journaux ou s'intéresseraient à des hommes politiques qui sont tous pourris. On narre là le festival d'irresponsabilité des hommes politiques, irresponsabilité qui est un virus aussi grave que le sida. Les " magouilles " de l'époque Mitterrand (Bousquet, Pelat, les écoutes, etc.), celles qui gangrènent le RPR, les efforts de Toubon pour étouffer les scandales, la destruction des lois sociales créent un véritable écoeurement. On a l'impression éprouvante que la plupart des hommes politiques sont coupés des citoyens, de la réalité, sourds à tout, soumis à une caste d'énarques incompétents, impunis, que rien ne peut faire évoluer, surtout pas la réalité. On a l'impression terrible que, finalement, pour tous ces gens, le peuple et le public sont des empêcheurs de tourner en rond, des obstacles à leur plan de carrière. Et beaucoup sont anesthésiés, politiquement parlant, que ce soit dans les institutions culturelles ou politiques, par cette dictature du mépris, cette effroyable irresponsabilité qui donne des armes énormes à Jean-Marie Le Pen. Moi, j'ai soutenu la candidature de Meï à Gardanne, et j'ai trouvé que ses déclarations étaient épatantes, claires, pragmatiques. Il a dit par exemple que Maastricht n'avait pas joué de rôle dans le résultat. Et puis j'entends les déclarations de Georges Marchais et de Robert Hue qui le contredisent. Eh bien, je demande qu'on l'écoute. Il est sur le terrain, il a prouvé qu'il avait un contact réel avec les gens, il sait mieux que personne ce qui s'est passé. Je suis pour les gens de terrain qui, souvent, peuvent vous communiquer des choses extraordinairement importantes. Et je crois que la dépolitisation (ou la colère) d'une partie des jeunes provient du sentiment qu'il y a une caste inamovible (que cette caste s'appelle appareil politique, technocrates, énarques) qui croit tout savoir, mais qui s'est coupée du terrain, des militants, de la base, qui réagit trop tardivement, avec des mesures trop molles, qui donne l'impression de sauvegarder ses privilèges. Et on aboutit à des catastrophes, comme cette montée de Le Pen. Cette coupure explique un peu à mon avis la dépolitisation et la non-lecture des journaux, parfois l'absence de militantisme. Il faudrait aussi que les journaux fassent leur autocritique, évitent de copier les modèles américains et paraissent s'intéresser aux citoyens et non aux porte-parole des partis. Mais depuis que le parti communiste a commencé à faire entendre un autre discours, il a remonté et, tout d'un coup, on a envie de le suivre à nouveau dans un certain nombre d'initiatives. Mais il faut aller encore plus loin, être beaucoup plus drastique.

 
Vous parlez de ces changements dans le parti communiste, changements qu'il analyse comme une mutation. Il veut être aujourd'hui, non plus le parti qui sait et qui dit à la société ce qu'il faut faire, mais un parti utile à l'intervention des citoyens dans le champ politique. Pensez-vous que le parti communiste puisse jouer ce rôle nouveau, et attendez-vous quelque chose de lui ?

 
B. T.: Je ne peux qu'être d'accord avec cette nouvelle analyse. Je pense qu'elle est d'ailleurs rendue obligatoire par l'évolution, disons menaçante de la situation. J'appartiens à une génération qui, dans les années 50, était en guerre contre certaines pratiques du PC, par exemple, pour parler du cinéma, la louange automatique de tous les films soviétiques et la destruction des films américains, y compris de chefs-d'oeuvres. Cela me mettait souvent dans une rage noire. Mais, à côté de ça, il y avait une activité culturelle extraordinaire. Les Lettres françaises étaient un journal magnifique, qui m'a fait découvrir de nombreux poètes comme Kateb Yacine, Nazim Hikmet. J'y ai découvert des poètes, des écrivains, des textes d'Aragon, de Cocteau. Il y avait des critiques formidables, comme Michel Capdenac. Comme le disait Godard à l'époque de Pierrot le fou, c'était le seul hebdomadaire qui publiait de la poésie en première page. Il y avait France Nouvelle, il y avait tout un réseau de spectateurs actifs, qui bataillaient, il y avait les mairies communistes qui ont développé des théâtres, des salles municipales, qui ont fait un travail formidable. Je n'oublierai jamais tous les combats menés par Jack Ralite. A l'heure actuelle, on a besoin d'un contre-pouvoir comme celui-là. Je pense que ce serait sain d'avoir un parti communiste qui ait le double de puissance, de voix, de structures, de possibilité de faire entendre sa voix. Je pense toutefois que vous avez un rude chemin à faire parce que vous avez beaucoup à rattraper. Maintenant, il faut un électrochoc, et on en a tous drôlement besoin. Moi, en tout cas, je l'appelle de tous mes voeux.

Les communistes préparent leur congrès, c'est-à-dire qu'ils réfléchissent sur les décisions qu'ils doivent prendre, les orientations qu'ils doivent choisir. Qu'aimeriez-vous leur dire ?

 
B. T.: Je voudrais que l'appareil politique écoute les gens de terrain, les écoute réellement, qu'on écoute simplement les maires de St-Denis, de Gardanne, et qu'on les écoute longuement, qu'on aille écouter Maurice Charrier à Vaulx-en-Velin dont le travail est absolument formidable, ou Ralite à Aubervilliers. Ces gens-là sont souvent des gens épatants. Et qu'on ne les écoute pas simplement pour de la frime, mais que cela se traduise sur le plan national et dans les orientations. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai donné mon nom pour Gardanne. J'étais scandalisé par le parachutage de Kouchner: c'est comme si personne, au PS, n'avait rien compris. C'est pareil en Belgique où 300 000 personnes sont descendues dans la rue pour exprimer des revendications fortes, dignes, épatantes. Ce qu'elles montrent, c'est qu'elles en ont marre de tout ce mépris, de toute cette corruption, de toute cette injustice, de cette dictature des puissances d'argent. Cette marche était une leçon de dignité contre cette chape de plomb de mépris, d'irresponsabilité et de méconnaissance. Voilà ce que je pourrais dire aussi aux dirigeants du PC: arrêtez de donner l'impression - c'est ce qui dépolitise le plus les jeunes - de vous accrocher comme des malades au pouvoir. Sinon, il ne faut pas s'étonner que les mômes de banlieue ne militent pas. Ils ont l'impression que les jeux sont faits. Il faut réactiver un dynamisme politique, oublier la langue de bois. Ce vrai militantisme, que j'appelle de tous mes voeux, cette vie associative qui a déjà fait des miracles seront la meilleure antidote à la morosité. Je ne voudrais surtout pas avoir l'air de donner des leçons à des gens d'un parti dont je sais que certains font un travail tout à fait formidable. Mais je suis très préoccupé par des faits alarmants.

 
La coupure entre la " classe politique " et le peuple ?

 
B. T.: Attention, pas de poujadisme. Dans la classe politique, il y a des gens d'une grande qualité. Mais il y a coupure entre le peuple et une structure hiérarchique qui comprend classe politique et classe administrative, et qui aboutit à des aberrations.

 
Vous voulez dire que la pratique des partis politiques doit faire place à l'écoute et à l'intervention des citoyens eux-mêmes ?

 
B. T.: Oui, que, tout d'un coup, les gens aient l'impression qu'ils ne soient pas des figurants destinés à entériner mais qu'ils aient un rôle. Il faut revenir à une véritable écoute militante, combattre ces initiatives dictées par des lobbys ou par des schémas énarchiques qui amènent des cafouillages hallucinants sur le terrain. La reprise des essais nucléaires quelques jours avant l'anniversaire d'Hiroshima, la vente de Thomson, ce sont des cafouillages immenses, comme si les gens qui les décident étaient tellement sûrs de leur impunité qu'ils en arrivent à faire n'importe quoi. C'est un peu comme le personnage de Bernard Giraudeau dans Ridicule, que sa griserie du pouvoir amène à dire n'importe quoi. Thomson, un franc, ouf ! Non seulement ces initiatives sont calamiteuses, mais elles sont mises en place avec une incapacité hallucinante. A force de vouloir entraver la justice avec des mesures scandaleuses, des dossiers enterrés, des non-poursuites, Toubon et Debré vont finir par faire descendre 300 000 personnes dans la rue. Ils sont comme le général Nivelle, ce criminel incapable. Il avait évidemment des objectifs précis, qui étaient la guerre à outrance. Mais je crois que, même à l'intérieur de son système, il y avait des gens meilleurs: Pétain, pendant la guerre de 1914, ou Lyautey, qui a d'ailleurs démissionné devant les offensives de Nivelle. Son but était de faire la guerre, mais il l'a faite de manière lamentable. Alors il faut faire un double changement: d'abord remplacer Nivelle par Pétain ou Lyautey, et ensuite faire l'armistice. En d'autres termes, faire d'abord qu'ils soient moins nuls, et après les remplacer par un système plus juste.

 


* A réalisé notamment l'Horloger de Saint-Paul, Que la fête commence, le Juge et l'assassin, la Vie et rien d'autre, Dadie nostalgie, la Guerre sans nom, L 627, la Fille de d'Artagnan, l'Appât et Capitaine Conan.

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Capitaine Conan, baroudeur et non-soldat


Ce n'est pas un film de guerre, c'est un film sur la guerre." En caractérisant ainsi Capitaine Conan, Bertrand Tavernier souligne la différence essentielle entre son film et le tout-venant des productions du genre où la violence est exploitée de manière spectaculaire. Ici, la souffrance et la mort sont montrées au quotidien, sans emphase ni lyrisme: pas d'exaltation ambiguë et malsaine dans la description des actions de commando de Conan et de ses hommes. Cet officier, qui se dit lui-même " baroudeur et non soldat ", est un marginal au regard de la théorie habituelle des ganaches d'état-major - les grandes offensives meurtrières et inefficaces - un chef dont la seule loi est d'épargner au maximum la vie de ses hommes.

A côté de lui, et bientôt face à lui, le lieutenant Norbert, intellectuel légaliste, incarne une vision morale des droits et des devoirs du soldat. La sympathie de Tavernier va simultanément à ces deux personnages antagonistes en vertu de l'insurmontable contradiction qui déchire tout combattant: entre le baroudeur et le soldat, l'homme de guerre et l'homme en guerre, entre " la fin justifie les moyens " et " les lois de la guerre ", le juste milieu ne peut être qu'une position parfaitement théorique, sinon hypocrite.

C'est là que résident le sens et la portée du film, appel à une réflexion lucide et dérangeante sur la guerre, dans des circonstances d'autant plus propices à cette prise de conscience qu'après ses derniers soubresauts dans les Balkans, épisodes méconnus rappelés par Roger Vercel dans son roman, la Grande Guerre est en train de se transformer en une grande croisade antibolchevique contre la jeune République des Soviets et son alliée hongroise, l'éphémère République des Conseils de Bela Kun. Même si les poilus d'Orient renâclent devant cette prolongation du service et si certains d'entre eux refusent la nouvelle mission qu'on leur assigne, Conan y va parce que c'est son métier: mais, devenu inutile et irrécupérable, après son retour à la vie civile, il est condamné à la déchéance. Norbert y va parce que c'est son devoir: mais la mort du lieutenant est symbolique de ce sacrifice absurde et vain.

Capitaine Conan est un film antimilitariste authentique parce qu'il met en cause le système et non les individus, qu'ils soient porteurs d'humanisme comme Norbert ou teintés d'anarchisme comme Conan. Il se situe dans la lignée des oeuvres pacifistes de naguère, J'accuse, de Gance, Quatre de l'infanterie, de Pabst, A l'Ouest rien de nouveau, de Milestone, les Sentiers de la gloire, de Kubrick. Il y a du souffle et de la grandeur dans la vision de Tavernier: après la Vie et rien d'autre, ce film se présente comme le possible second volet d'une souhaitable trilogie salutairement démystificatrice.

Par Marcel Martin

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