Regards Novembre 1996 - La Planète

Grosses ficelles et mauvais plans à Alger

Par Hocine Hakim


Liamine Zeroual s'écarte du mandat que lui ont confié les Algériens, c'est-à-dire la mise hors d'état de nuire de l'intégrisme et l'amélioration du niveau de vie.

L'Algérie se signale surtout par des crimes barbares perpétrés par les terroristes islamistes. Mais, avec ces actes odieux, les Algériennes et les Algériens sont aussi, et peut-être avant tout, préoccupés par la vertigineuse dégradation de leur pouvoir d'achat. Elle a débuté en 1994, avec l'application des plans d'ajustement structurels imposés par le FMI. Celui-ci a dicté la sacro-sainte " réduction du déficit budgétaire " en vertu de laquelle l'Etat a durement frappé la santé et l'éducation, supprimant notamment la gratuité des soins et le soutien aux prix des livres. La mort dans l'âme, des parents ne pouvant assumer le coût de la rentrée scolaire ont dû retirer leurs enfants de l'école. Les filles d'abord. Des maladies comme la rage, quasiment éradiquées, reviennent en force. Le nombre de chômeurs a augmenté de 600 000 en deux ans. Il s'élèvera encore en raison des privatisations toujours exigées par le FMI et la Banque mondiale et acceptées par le gouvernement.

Dans un tel contexte, quelle signification prennent " le Mémorandum " et la conférence dite d'Entente nationale, promus par le président Zéroual ? Quels objectifs vise l'aile centriste de la bourgeoisie compradore d'Etat qui détient actuellement l'initiative au sein du gouvernement algérien ? Comment parvient elle à imposer sa domination aux autres fractions de la bourgeoisie au pouvoir: l'aile moderniste, hostile à tout compromis avec l'intégrisme et l'aile droitière qui recherche un accord intégrant les terroristes islamistes. Certes, la majorité des Algériens aspire à la paix civile, mais sûrement pas au prix d'une compromission avec les fascistes car chacun sait qu'elle conduirait à des crimes plus nombreux et plus odieux.

La conférence " d'Entente nationale " suivie d'une conférence de presse du président de la République, confirment la stratégie de consolidation des positions de la fameuse " aile centriste " en pointe au pouvoir, où elle est représentée par le président Zeroual. Ce dernier veut dénaturer la signification politique, essentiellement anti-FIS, du vote du 16 novembre 1995. Ainsi, a-t-il souligné qu'il n'attendait " la caution de personne", le peuple lui ayant accordé la sienne. Il entend ainsi transformer le scrutin du 16 novembre 1995 en chèque en blanc couvrant toutes les manoeuvres auxquelles le pouvoir s'est livré ou compte encore se livrer. Le mémorandum du président Zéroual ne contenait aucun projet de révision constitutionnelle tendant à séparer la religion et l'Etat. En effet: en quoi la formule du mémorandum de " mise à l'abri de l'Islam " vis à vis des " surenchères politiques " diffère-t-elle fondamentalement de l'expression " mettre ainsi à l'abri de l'utilisation partisane et politicienne l'Islam, l'arabité et l'amazighité", (article 17 de la plate-forme de la conférence " d'Entente nationale ") ? Rien d'étonnant à ce qu'elle apparaisse comme une alliance " islamo-conservatrice". Mais ensuite, le président de la République semble à nouveau se situer du côté des forces modernistes lorsqu'il déclare que la loi sur les partis écartera " les composantes de l'identité nationale des pratiques politiques et de l'exploitation par les partis ou par toute autre autorité, y compris le pouvoir".

 
L'hypothèse d'une évolution à l'iranienne exclue pour le moment

En apparence, il remet ainsi au goût du jour le principe de la séparation du politique et du religieux, ce qui a inquiété les intégristes du Hamas. L'explication de tels " zigzags " tient à plusieurs facteurs. Les puissances impérialistes, Etats-Unis en tête, se rendent mieux compte, notamment depuis le vote du 16 novembre qui a mis un point final à " l'accord de Rome", que l'hypothèse d'une évolution à l'iranienne en Algérie n'est pas pour demain. Car le terrorisme a perdu l'initiative stratégique, malgré toutes ses capacités de nuisance. Il s'isole de plus en plus de celles et de ceux qu'il pensait soulever contre " les tyrans". Les milieux populaires vérifient qu'il n'est de pires tyrans que les terroristes islamistes eux-mêmes. Washington et les autres capitales changent donc de tactique, se rapprochant des groupes dirigeants algériens, affirmant leur disponibilité à coopérer, tout en faisant pression pour que les islamistes soient associés au pouvoir. A cause des divergences réelles qui les opposent, les puissances occidentales rivalisent pour consolider leurs points d'appui en Algérie, en particulier sur le plan des hydrocarbures. En retour, le gouvernement algérien jouit d'une marge de manoeuvre internationale dont il ne disposait pas il y a moins d'un an.

 
Le programme de la présidence n'est pas soumis au débat

Les partis dits modernistes approuvent les plans d'ajustements du FMI qui entraînent déjà un appauvrissement considérable de la population. Même s'ils en critiquent les effets depuis que les couches moyennes sont touchées aussi, ils ne changent pas leur position d'un iota. De ce fait, les partis se placent dans l'incapacité de nouer une alliance avec la masse des travailleurs et des autres forces populaires. Ils ne veulent ni ne peuvent rompre avec l'aile centriste qui occupe une place de premier plan dans l'armée et le gouvernement. Celle-ci a réussi à placer son candidat à la tête des institutions, écartant sans état d'âme les gêneurs éventuels, tels Redah Malek. Mais on peut prévoir que les résultats des élections législatives ne seront pas aussi évidents que ceux de la présidentielle. Déjà, le pouvoir prend toutes les précautions en vue de se prémunir contre un Parlement qui échapperait à son contrôle, ou qui serait susceptible de menacer ses positions, que le danger vienne des islamistes, de l'aile la plus droitière de la bourgeoisie compradore d'Etat, ou des " modernistes " eux-mêmes.

Le mémorandum de Liamine Zeroual a balisé le terrain sur le plan institutionnel. Bien que le Président dispose, avec la Constitution de 1989, de pouvoirs exorbitants, ce texte prévoit, outre l'Assemblée nationale, une deuxième chambre appelée à faire éventuellement contrepoids à la première, au cas où elle ne serait pas - ou insuffisamment - favorable au président de la République. Elle serait composée d'un tiers de membres désignés par le Président, les deux autres tiers choisis par les élus locaux.

Sur le plan politique, l'aile centriste qui domine l'Etat a déjà éliminé Mehri du secrétariat général du FLN, tirant profit de l'échec retentissant de son appel au boycott des élections du 16 novembre. Elle a durement frappé le quotidien la Tribune au moment où son directeur soulignait la nécessité de former un autre parti, en dehors du FLN. Elle a obtenu l'alignement du journal, adressant ainsi un " signal fort " aux différentes fractions bourgeoises: pas question de tolérer des initiatives qui risquent de déranger ses plans établis.

Enfin, la Conférence nationale économique et sociale lèverait tout doute, si par hypothèse il en existait encore. Les représentants du gouvernement ont déclaré que le programme de la présidence n'est pas soumis au débat. Il ne peut donc être amendé ni, à fortiori, remis en cause. Il a pour seul objet de fournir des données concrètes pour mieux apprécier la situation.

Quant à Liamine Zeroual, il a tenu à souligner que " le gouvernement sera constitué pour l'application d'un programme. Celui-ci ne sera pas le programme du président de la République, mais un programme adopté par la majorité du peuple algérien". En d'autres termes, jusqu'à la future élection présidentielle, on ne peut que l'appliquer. On peut tout dire, tout discuter, à condition d'être d'accord.

 


Voir aussi Le Lien, organe du PADS (Parti algérien pour la démocratie et le socialisme où se retrouvent les communistes algériens), no 19, septembre 1996.

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