Regards Novembre 1996 - La Planète

Divergences à Prétoria sur la stratégie économique

Par Jacqueline Derens *


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La polémique sur l'évolution de la politique économique sud-africaine s'amplifie. La confédération syndicale COSATU, qui s'oppose aux restructurations décidées, et le PC sud-africain proposent une négociation en vue de clarifier le sens des réformes.

Les récents remaniements ministériels opérés avant l'annonce de la sortie du National Party (NP), du gouvernement d'unité nationale, la publication, au mois de juin dernier, du document gouvernemental intitulé " Stratégie nationale pour la croissance et le développement", montrent que l'équipe gouvernementale de Nelson Mandela veut prendre en mains, de façon beaucoup plus cohérente, la politique économique du pays. Les difficultés de la mise en route du programme de développement et de reconstruction (PDR), la mollesse des investissements étrangers, les tergiversations sur les privatisations, les accusations de la presse et du monde des affaires selon lesquelles l'Afrique du Sud n'aurait pas de politique économique (The Mail: Un gouvernement de confusion nationale) ont amené le président Mandela, lors de sa tournée européenne, à se faire pressant pour obtenir des engagements beaucoup plus fermes des investisseurs étrangers. Il n'a pas hésité, en Allemagne, à promettre " de remettre la maison en ordre", c'est-à-dire réduire le déficit public, juguler l'inflation et privatiser...selon un processus graduel. Ces déclarations ont aussitôt été reprises par une presse ravie: " Rompez avec le COSATU ! ", ou: " Il est temps que le gouvernement gouverne." Propos suivis d'une vive réplique syndicale. La bataille pour une nouvelle stratégie économique ne fait que commencer. Elle dépasse la seule question des privatisations.

Jeremy Cronin, secrétaire général adjoint du SACP (Parti communiste d'Afrique du Sud), indiquait au Star, que le National Party, très irrité par le vote de la nouvelle constitution, dénonce une nouvelle fois la triple alliance African National Congres-SACP-Confédération syndicale d'Afrique du Sud (COSATU) et proclame que le gouvernement de Mandela est " otage du COSATU". Jeremy Cronin ajoute que la direction de la triple alliance a rejeté toute approche dogmatique des problèmes économiques et essaie d'introduire dans sa politique économique et sociale " la logique démocratique qui lui a permis sa percée politique". Le gouvernement considère la " restructuration du secteur public " indispensable, mais étudie en quoi elle peut permettre de répondre aux priorités du programme de développement en matière de logements, emplois, eau, électricité etc...

 
La pauvreté, handicap majeur au développement du pays

Toutefois, les syndicats estiment que les propositions gouvernementales " ne sont pas négociables", contraires, de ce fait, à l'esprit de la triple alliance et qu'elles s'inscrivent dans une stratégie économique ambiguë. Pour le COSATU, les restructurations ne peuvent intervenir qu'après accord avec les syndicats, et seulement si " la vente de l'argenterie de famille " se traduit par une amélioration de la vie des plus pauvres. L'affrontement brutal entre le COSATU et l'organisation patronale, South Africa Foundation, se lit dans leurs documents respectifs. La " Social equality " des syndicats est qualifiée de " socialiste " par le patronat, et les syndicats caractérisent comme thatcherienne la " Growth for all " ou croissance pour tous des employeurs.

Pour le gouvernement, il est clair que la bataille économique doit être gagnée. On distingue moins bien sa stratégie pour y parvenir. Attirer les investissements étrangers, mais à quel prix ? En se conformant aux injonctions du monde capitaliste ? En privatisant les entreprises publiques ? En augmentant la productivité (l'Afrique du Sud est au 44e rang sur 46 pays classés et la sous-qualification dramatique de la plupart des Noirs ne peut se résorber rapidement) ? En favorisant la création de petites et moyennes entreprises noires ? En luttant contre une criminalité galopante qui effraie les investisseurs étrangers ? C'est une nécessité absolue pour les Sud-Africains qui ont accueilli avec soulagement la " Stratégie nationale de prévention criminelle " (NSPC), mise au point par le ministre de la Sécurité.

La réduction du chômage, devenu un trait permanent de la société sud-africaine, est une nécessité urgente. Parmi les 14,6 millions d'actifs, 11% travaillent dans le secteur informel et 33% sont au chômage. La moitié des chômeurs ont entre 16 ans et 25 ans. La mise en place de travaux d'intérêt national permettrait de créer six fois plus d'emplois dans les industries du bâtiment et des travaux publics. La prise en main du PDR par les communautés elles - mêmes a créé des emplois dans les townships. A Alexandra, par exemple, où se poursuit la campagne d'électrification, le vol des câbles devenait une véritable calamité jusqu'au jour où il s'est nettement réduit quand des ouvriers de ce township ont été embauchés. Le PDR n'a certes pas donné les résultats escomptés (seulement 6% des 50 000 prêts pour la construction de logements ont été souscrits), mais l'électrification, l'approvisionnement en eau, le raccordement au téléphone, la pose de boîtes aux lettres progressent.

L'Afrique du Sud est le pays au monde où les écarts entre riches et pauvres sont parmi les plus grands. Sur 50 millions d'habitants, 3% seulement paient des impôts et 95% de la population noire vit en dessous du seuil de pauvreté. Cette pauvreté, handicap majeur pour le développement du pays, explique l'état sanitaire déplorable. Le taux de cancers est le plus élevé du monde, on dénombre 152 cas nouveaux par jour. Le sida se développe avec une rapidité effrayante: 1,8 million de personnes au moins seraient infectées ! Les enfants sont les premières victimes d'un environnement particulièrement difficile: un tiers souffre d'un déficit en vitamine A, un sur cinq est anémique, un sur quatre rachitique. Les changements politiques ont provoqué la fuite du personnel sanitaire vers d'autres cieux: pour la seule province du Gauteng (Johannesburg-Prétoria), 3 411 infirmières ont quitté le secteur public pour le privé. On recense un besoin urgent de 2000 médecins.

Ce contexte si difficile peut expliquer la volonté de trouver des investissements et des partenaires commerciaux dans les délais les plus brefs. Mais la solution aux problèmes économiques ne peut se trouver que parmi les forces vives du pays. Le COSATU propose de réunir gouvernement, syndicat, patronat, pour discuter des privatisations; le SACP, de réunir une conférence nationale pour élaborer un document visant la transformation économique du pays. Ces suggestions ne peuvent que favoriser le consensus indispensable pour aller de l'avant, a contrario des injonctions des chantres du libéralisme qui ne jurent que réduction des déficits budgétaires, dérégulation et tyrannie du sacro-saint marché.

A la lecture de la presse sud-africaine, il y a urgence à mettre sur pied une politique économique cohérente, ferme et sans ambiguïté pour répondre aux besoins vitaux et urgents de la majorité de la population.

 


* Présidente de la Rencontre nationale avec le peuple d'Afrique du Sud.

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