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Du " monopole public " aux oligopoles privés Par Dimitri Uzunidis et Blandine Laperche * |
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Voir aussi Internautes et nouveaux marchés |
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La privatisation des télécommunications, décidée par de nombreux Etats, procure des affaires juteuses aux spéculateurs, provoque des licenciements massifs et détériore le service rendu au public.
Elle accroît aussi la position dominante des groupes privés.
Les Jules Verne d'aujourd'hui décrivent la société future comme un monde sillonné de câbles et de fibres optiques, où les antennes remplacent les cheminées fumantes des usines. Le post-fordisme serait empreint de " puces ", de signaux et de messages, de données, de sons et d'images électroniques. L'information supplanterait le travail de production et, grâce aux satellites, aux modems et au multimedia, l'humanité se renfermerait dans son " village planétaire ". Les liaisons téléphoniques et audiovisuelles internationales, les politiques de déréglementation et de privatisation des Etats et les stratégies mondiales des grands groupes industriels donnent du grain à moudre aux partisans de ces thèses. Pour l'heure, la circulation de toute sorte d'informations est devenue une véritable source de profit et d'activités nouvelles, alimentée à tour de rôle par les politiques étatiques et par les prouesses des nouvelles technologies. Offrir un service de communications téléphoniques fiable et bon marché à tous, tel était l'argument qui justifiait le monopole des opérateurs téléphoniques nationaux, le plus souvent publics. Le même argument est aujourd'hui avancé pour accélérer leur démantèlement et leur privatisation. Depuis les années 1970, les accusations se sont multipliées à l'encontre des monopoles publics: coûts bureaucratiques, incapacité à satisfaire une demande versatile, abus de position dominante se répercutant sur les prix. Demain le service public universel sera-t-il assuré par des entreprises affranchies du " carcan " étatique, et régies par la loi du marché ? Tous les pays sont atteints par le virus du libéralisme et miment plus ou moins fidèlement l'expérience américaine entamée au début des années 1980. Le gouvernement Reagan a démantelé le monopole d'ATT en 1984. Celui de Clinton offre à une multitude d'entreprises la possibilité de tirer profit des nouveaux services de messagerie. En Europe, depuis juillet 1996, tout détenteur d'un réseau de câbles peut concurrencer les opérateurs nationaux et, à partir de janvier 1998, la téléphonie vocale sera totalement déréglementée. Pour s'adapter à la nouvelle donne, les Etats privatisent les derniers opérateurs publics tels Deutsche Telekom, France Télécom, STET (Italie), Telefonica (Espagne). Au total, pas moins de 25 milliards de dollars d'actions déferleront sur les bourses européennes au cours du premier semestre 1997 au plus grand bénéfice des spéculateurs. Mais la question du financement de l'ex-service public reste en suspens. On craint que les entreprises privées rechignent à l'assumer, sauf en augmentant les prix ! En revanche le Japon a fait un autre choix, pour empêcher l'intrusion d'opérateurs étrangers, l'entreprise nationale de télécommunications rationalise son organisation.
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Déréglementation, privatisation, dénationalisation
L'Etat est de nouveau appelé comme arbitre et promoteur de nouveaux marchés. Défenseurs du libéralisme, les gouvernements des grands pays interviennent de nouveau et créent des réseaux multimedia et de données électroniques exploités par les monopoles privés. C'est le cas des Etats-Unis et de l'Allemagne qui investissent de cette façon pour renforcer la formation et la recherche. Plus encore, les activités des grands groupes sont encadrées par des administrations de tutelle chargées de contrôler les activités, les prix et la qualité des services rendus par les firmes qui opèrent sur le sol national. Un " capitalisme monopoliste réglementaire " semble donc supplanter le " capitalisme monopoliste d'Etat " des années 1960 au profit des grands groupes privés qui accaparent, par un tour de magie réglementaire, des capitaux et des marchés (1). Les grands opérateurs de télécommunications, avides de profits, adaptent leurs stratégies à la nouvelle donne réglementaire: rachats, fusions, coopérations, tous les moyens sont bons pour entrer dans ce vaste secteur et s'approprier les réseaux de télécommunications des pays moins industrialisés. Rien qu'en Europe, la valeur des acquisitions s'élevait au premier semestre 1996 à 6,4 milliards de dollars (2). Les pays du Sud et de l'Est de l'Europe sont devenus le nouvel Eldorado pour France Télécom et Deutsche Telekom. Au niveau mondial, les alliances se multiplient pour offrir aux Etats et aux entreprises des services de communication d'informations. Les grands opérateurs occidentaux et japonais étendent leurs marchés dans les pays latino-américains, du Sud et de l'Est asiatique et en Chine, marginalisant du même coup les entreprises nationales.
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Les stratégies des grands groupes techno-financiers
Les grandes firmes issues des secteurs en déclin (métallurgie, chimie, transport, bâtiment...) (3), en quête de diversification, frappent à la porte des télécommunications. Ces entreprises s'associent aux opérateurs de télécommunications ou contestent leurs monopoles dans la téléphonie mobile. Une toile d'araignée se forme à l'échelle mondiale, sous l'impulsion des stratégies de concurrence et de coopération des grands groupes techno-financiers, appuyés par les politiques libérales des Etats. Le coût des infrastructures de télécommunications (satellites, émetteurs, réseaux de fibres optiques) est si important que seules les grandes firmes peuvent gérer efficacement la diffusion de l'information au niveau mondial et produire de nouveaux services qui relient les télécommunications avec la télévision et les banques de données. L'Etat chasse le monopole mais celui-ci revient au galop ! La déréglementation des marchés et la privatisation des opérateurs nationaux riment avec rationalisation et licenciements. Aux Etats-Unis, 42 582 emplois ont été supprimés au cours du premier trimestre 1996 et 130 000 emplois supplémentaires sont menacés (4). En Europe, Deutsche Telekom et France Télécom envisagent de supprimer chacun plus de 50 000 emplois jusqu'à la fin du siècle (5). La bataille mondiale des télécommunications est toute relative. Les groupes puissants renforcent leur mainmise sur les flux informationnels grâce à l'aide des Etats. Leurs bénéfices doublent d'année en année, mais cela au détriment du travail qu'ils emploient et peut-être, à la longue, au détriment de l'usage du téléphone en tant que service public. |
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* Chercheurs en économie à l'université du Littoral, Dunkerque. 1. S.Boutillier, B.Laperche, D.Uzunidis, " Télécommunications: les autoroutes de la puissance ", Avancées, Bruxelles, octobre 1996. 2. Les Echos, 14/08/1996. 3. Par exemple, Bouygues, la SNCF, la Générale des Eaux en France 4. Les Echos, 23/04/1996. 5. Le Monde informatique, 5/07/1996.
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Internautes et nouveaux marchés
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Le marché des services et des équipements de télécommunications s'élève à près de 630 milliards de dollars (80 milliards pour le seul téléphone portable), et progresse de 6% par an. Les firmes américaines (à l'instar d'ATT), européennes (Deutsche Telekom, British Telecom, France Télécom) et japonaise (NTT) assurent à elles seules 90% de la diffusion de signaux et d'images au niveau mondial. L'Europe représente 30% du marché mondial, l'Association nord-américaine (Etats-Unis, Canada, Mexique) près de 40%, le Japon et les pays émergents d'Extrême Orient plus de 25%. La rapidité du progrès technique dans l'ensemble des industries de l'information (fibres optiques, téléphonie sans fil, informatique...) explique, avec la déréglementation, l'explosion de ce marché. La fusion des télécommunications traditionnelles avec l'informatique et l'audiovisuel donne naissance à un grand nombre de services (tel le multimedia) qui tracent les autoroutes de l'information. Le réseau Internet est la preuve que la société informationnelle est...pour demain. Trente millions de personnes bénéficient aujourd'hui des services de correspondance, d'accès à différents types de données, de vidéoconférences et de jeux proposés sur Internet. Mais, selon les experts, l'ampleur de ces nouveaux services est limitée par la paupérisation rampante des consommateurs et par le haut niveau de formation dont les utilisateurs doivent disposer pour manier tous ces gadgets téléinformatiques. Seuls les chercheurs, les décideurs économiques, les cadres dans les entreprises dotées de ces services, et certains consommateurs snobs sont séduits par les services télématiques. Les grandes firmes, elles, misent sur les hauts revenus pour ce qui est des services interactifs et popularisent la téléphonie dans les classes moyennes et parmi les commerçants itinérants. |