Regards Novembre 1996 - La Planète

Octobre 17, lectures d'une expérience

Par Myriam Barbera


Entretien avec Andreï Gratchev * et Francis Cohen

D'où est issue la Révolution d'octobre 1917 en Russie ? Que fut-elle et quel impact eut-elle dans le monde, notamment sur le mouvement révolutionnaire ? Comment expliquer son implosion ? Questions pour un débat qui durera longtemps encore.

 
La Révolution d'octobre est-elle née d'un " accident de l'histoire " voire d'un " putsch " ?

 
Andreï Gratchev : Un des paradoxes de l'histoire récente n'est- il pas d'avoir qualifié à chaque fois de " plus grand événement du siècle " hier l'avènement et aujourd'hui la débâcle de la Révolution d'octobre ? Cette trajectoire sur la plus grande partie de ce siècle, n'est pas un hasard de l'histoire de mon pays et du monde, elle en fait partie, avec ses aspects singuliers, ses drames et ses violences.

 
Francis Cohen : Je ne vois dans la Révolution d'octobre ni un accident de l'histoire ni l'arrêt d'un développement qui reprendrait aujourd'hui, mais plutôt la suite nécessaire de la période précédente. La Russie, grande puissance rurale, commence à développer de façon accélérée certaines formes de capitalisme. L'accoucheuse de la révolution a été la Première Guerre mondiale. La situation catastrophique dans l'armée et dans le pays a fait exploser la révolte des paysans-soldats. C'est la révolution de février, l'abdication du tsar, la prise du pouvoir par un gouvernement issu d'une Douma, certes censitaire. Mais les choses ont continué à s'aggraver. Hélène Carrère d'Encausse, peu suspecte de complaisance pour la Révolution d'octobre, écrit: " Le pays qui veut la paix et la terre n'en finit pas d'attendre.(...) Les acteurs révolutionnaires, ce sont les masses." (Nicolas II, Fayard). En effet, les bolcheviks, très minoritaires au début de 1917, sont majoritaires dans les soviets à la fin de l'année.

 
A. G.: Le drame vient de ce que la révolution soviétique a eu la prétention d'incarner la révolution russe, donc d'occulter une révolution dont personne, à l'exception de quelques nostalgiques du tsarisme, ne conteste la légitimité. La désagrégation du régime politique a été accélérée par le fait que l'élite de l'époque gérait par un féodalisme des plus arriérés un pays aspirant à devenir moderne au sens du début du XXe siècle. Si la révolution de février est la porte d'entrée d'une révolution spontanée, populaire et légitime, quelle porte de sortie, autre que politique pouvait-elle avoir ? Les bolcheviks en ont proposé une. En existait-il une autre ? En histoire, l'hypothétique est toujours interdit.

 
Comment caractériser ce que cette étape fut ? Le stalinisme ? Une avancée ? ou ne fut-elle qu'une illusion ?

 
A. G.: C'était une étape presque naturelle de la modernisation urgentissime du pays, avec le visage que lui ont imposé les bolcheviks. La Russie a été condamnée à une accélération pour rattraper l'évolution historique de l'Europe occidentale, à partir d'un retard de un ou deux siècles.

 
F. C.: Les soviets, Conseils élus directement par les ouvriers, les paysans, les soldats ont pris le pouvoir. Se posent immédiatement deux énormes problèmes aux bolcheviks, l'aile révolutionnaire de la social-démocratie russe: faire la paix et donner la terre aux paysans. Très vite aussi se déclenche une guerre civile qui ravage le pays durant trois ans. Enfin, la Révolution d'octobre devient un événement international. Elle change les conditions stratégiques de la guerre et surtout, elle introduit une forme sociale nouvelle dans le monde. Ce qui pousse les puissances occidentales à aider les blancs, à mettre au ban le nouveau régime. N'oublions pas que pour Lénine, la révolution russe devait être le signal d'autres dans le monde. L'une des causes essentielles des contradictions, des difficultés et finalement de l'échec de la révolution bolchevique est certainement qu'elle a été seule.

 
A. G.: Si on qualifie les bolcheviks et Lénine d'usurpateurs du pouvoir, on aura des difficultés à expliquer la durée de l'expérience socialiste par la seule " efficacité " du régime de terreur stalinien. Les bolcheviks ont été tout de suite légitimés par un soutien populaire parce qu'ils proposaient aux Russes la paix, et la justice sociale, et répondaient à leur aspiration patriotique et nationale. Le ralliement à cette révolution et le contexte international offraient à la Russie une issue presque miraculeuse: jusqu'alors à la traîne des grands pays, elle pouvait prendre la tête d'un courant transformateur pour l'ensemble du monde. Cela remplissait d'espoir les âmes de millions de Russes. Et ce pays profondément religieux a pris l'idéologie proposée comme religion. Cela explique le soutien et l'engagement de larges masses de sa population.

 
F. C.: La vie du peuple soviétique n'a pas été celle d'un peuple opprimé et hostile au pouvoir. Il l'a majoritairement accepté et soutenu, même durant les périodes critiques, jusque dans les années soixante. Par ses réalisations sociales, même discutables, par sa victoire sur le fascisme etc., ce régime s'est attiré des sympathies à l'intérieur comme à l'extérieur.

 
Quelles sont les raisons du décalage avec l'appréciation négative qui a ensuite dominé ?

 
A. G.: Le pouvoir de Lénine puis de Staline a obtenu longtemps un grand soutien populaire, même, pour ce dernier, pendant les purges les plus violentes, durant la Deuxième Guerre mondiale comme après. Il ne faut pas en déduire que c'était un régime démocratique. Il a eu, à deux reprises, la légitimité de l'autorité et celle de la démocratie: au début, quand il était légitimé par les aspirations populaires, puis pendant la Deuxième Guerre mondiale, patriotique, la guerre de survie. Mais, en dehors de ces périodes, c'était différent. L'érosion de " la foi ", la chute des illusions accompagnaient l'augmentation de la répression, de la violence, de l'endoctrinement de la population, méthodes utilisées par le pouvoir pour subsister, évoluant vers un régime totalitaire qui s'isolait du monde. La société russe devenait de plus en plus exigeante, de plus en plus complexe, de moins en moins satisfaite par la façon dont elle était dirigée. Cela a conduit aux premières interrogations sur la légitimité du système, sur son efficacité et sur son manque de démocratie, jusqu'à son implosion.

 
F. C.: J'ajoute que cette sorte de mobilisation des consciences qui avait été le levain idéologique de la Révolution d'octobre devenait un obstacle à la conception de Staline d'un développement commandé de façon rigide, auquel il a tenté de donner une base soi-disant scientifique. Ce n'est donc pas un hasard si les communistes ont été ses premières victimes. Il a voulu changer de parti en éliminant celui qui avait fait la révolution et il a créé à la place un appareil hiérarchisé et finalement administratif. L'erreur, le crime de ce régime, c'est de n'avoir pas mis le peuple en mesure de gérer lui-même ses affaires. Même si existaient quelques structures de participation. Ces phénomènes ne tiennent sûrement pas seulement à la présence de Staline. Pourquoi a-t-il réussi ? Comment s'est-il appuyé sur une série de caractéristiques du moment, de la population elle-même, de l'état du pays, etc.? Il y a toute une analyse à faire, qui tienne également compte de la situation de " forteresse assiégée " de l'URSS de l'époque (1).

 
Pour vous, quand cela a-t-il commencé à craquer ?

 
A. G.: Lénine n'est pas tout à fait innocent. La dissolution de l'Assemblée constituante, même peu représentative, était impardonnable, c'était l'abandon de règles démocratiques et cela a conduit au parti unique, au monopole du pouvoir.

 
F. C.: Ce qui a été fondamental.

 
A. G.: Et cela a conduit, dans les mains de Staline, infiniment plus efficaces, en ce sens, que celles de Lénine, à la transformation du parti d'organisme politique vivant en une structure bureaucratique, privée de tout concurrent. Consacré parti-Etat, il ne se préoccupait pas de ses rapports à la société. C'est un drame que la révolution n'ait pas été suivie par d'autres, lesquelles, rêvait Lénine, surviendraient dans des sociétés " plus mûres " pour le socialisme et qui prendraient la tête de cette évolution. Pour moi, cette absence a contribué à identifier le socialisme soviétique au stalinisme. Cela a porté un grand coup au destin de l'idée du socialisme dans le monde, longtemps après Staline, dans des révolutions calquées sur la révolution russe.

 
Quelles conséquences a-t-elle eu sur le mouvement communiste international ?

 
A. G.: L'essentiel est le divorce entre le socialisme et la démocratie, c'est le point de départ des problèmes. Les masses populaires " apprenant " qu'on pouvait bâtir une société heureuse en sacrifiant la démocratie et les libertés politiques.

 
F. C.: Sacrifier, je ne dirais pas cela car je ne crois pas que le choix se soit posé en ces termes. Il s'agissait surtout de justice sociale et d'indépendance nationale. L'aspiration à la démocratie s'est exprimée bien plus tard.

 
A. G.: Avoir accolé le terme socialiste à cette révolution issue d'une société féodale a eu un effet très perfide car elle a ignoré cette idée de Marx caractérisant le socialisme comme société post-capitaliste. Tandis que, en raison de la façon dont elle a été conduite par la main de fer de Staline, nous avons eu une prétendue société socialiste, devenue, dans la Russie actuelle, une société pré-capitaliste. Mais ne peut-on espérer que le capitalisme sauvage d'aujourd'hui rencontrera un jour son propre socialisme ?

 
Quel impact la révolution d'Octobre eut-elle alors dans le monde ?

 
F. C.: Tout le siècle a été marqué par ses conséquences. Mais bien d'autres facteurs de grande importance ont joué également, tels que l'accélération formidable de l'histoire, des techniques, l'évolution des relations internationales, etc. Tout ne dépend pas de la Révolution d'octobre. Cependant, elle a eu une signification universelle dans le monde entier, ressentie comme une ouverture, au delà du mouvement ouvrier, par tous ceux qui cherchaient une issue aux malheurs du monde. Le capitalisme s'est senti touché sur toute la planète. Il a immédiatement réagi. L'Union soviétique devint ainsi le seul pôle de résistance anti-capitaliste durant une bonne moitié du siècle. Dans ce siècle d'expansion capitaliste, l'exploitation et la domination, le colonialisme, progressaient aussi, provoquant une résistance croissante. L'URSS était l'exemple qu'un autre type de société existait. Le monde fut durablement divisé en deux, puis en trois, avec la naissance d'un grand mouvement de libération des peuples. Encore une contradiction.

 
A. G.: La mode est au parallèle entre communisme et fascisme. Si Staline et Hitler étaient les deux faces d'une même médaille, quasiment interchangeables, pourquoi a-t-il été possible aux démocraties occidentales de réaliser cette alliance " contre nature " avec Staline ? Auraient-ils pu faire aussi facilement alliance avec Hitler dans le cas - hypothétique - où Staline aurait été l'agresseur ? Mais le communisme russe est issu de l'appel contre la guerre: il offrait la paix tandis que le fascisme, c'était la guerre ! Même totalitaire et dictatorial, en URSS le pouvoir devait s'appuyer sur les valeurs humanistes et universelles tendant plutôt à l'unification du monde qu'à la séparation proclamée et réalisée par le nazisme.

 
Venons-en aux effets du stalinisme sur le mouvement révolutionnaire naissant.

 
F. C.: La révolution soviétique réussie a été un exemple, puis un modèle, pour l'aile révolutionnaire du mouvement socialiste. Il s'est regroupé autour de l'URSS avec la création de la troisième internationale, hiérarchisée. Le PCF a été la " section française de l'internationale communiste " jusqu'à sa dissolution en 1943. Ces partis, issus des mouvements de chacun de ces pays, furent étroitement marqués par des liens de subordination politiques et idéologiques à l'Internationale dominée par le parti bolchevik et par Staline. D'autre part, l'Union soviétique étant considérée comme le bastion et l'avenir du mouvement socialiste, il fallait la défendre à tout prix, d'où cette notion de " défense inconditionnelle de l'Union soviétique " qui a marqué les partis communistes. Cette période est très importante pour la réflexion que les communistes français veulent avoir sur eux-mêmes.

 
A. G.: Une part de celle-ci concerne aussi les Russes. Les dirigeants de l'URSS identifiaient les intérêts du mouvement communiste avec leur politique d'Etat, ce qui a considérablement accru leur responsabilité dans le statut, l'évolution et les conditions d'existence du parti communiste dans leur propre société.

 
Les partis communistes s'en sont détachés, plus ou moins vite. Mais l'impact de cet attachement est demeuré après cette séparation. Le PCF, par exemple, travaille encore à en extirper les reliquats. Qu'en est-il en Russie ?

 
A. G.: Cela a conduit au naufrage du grand vaisseau " Union soviétique " avec nombre d'autres plus petits navires.

 
Aurait-il pu ne pas sombrer ? Francis Cohen dit souvent qu'on a perdu vingt ans avant de se poser la question d'une réforme radicale.

 
F. C.: Khrouchtchev avait donné le premier coup de boutoir. Mais il était tellement marqué par le passé que seul son renversement a permis une ouverture. Ce fut, dans les années soixante, la tentative de réforme dite de Liberman, Kossyguine, etc. Mais personne n'avait vraiment conscience de ce qu'il fallait modifier et ça n'a pas réussi.

 
A. G.: Même Gorbatchev est venu trop tard. Peut-être en 1968, à l'époque du Printemps de Prague, le socialisme, système assez efficace pour la population, s'il avait été libéré des contraintes et de la peur du stalinisme, des aspects criminels de ce régime, aurait-il pu évoluer de façon intéressante. Mais qui peut le dire ? En tout cas, aujourd'hui, la perte des acquis positifs de la période soviétique rend le développement actuel de la Russie très incertain.

 
F. C.: Les révolutions de palais n'ont pas mis fin à tout ce qu'a engendré la période passée. On voit à quel point pèsent encore en Russie les structures, les mentalités, les habitudes en Russie sur les événements. A présent, l'ennemi du capitalisme dans le monde n'est plus à l'Est, mais cela veut-il dire qu'il n'existe plus ?

 
A. G.: Il n'est plus à l'extérieur.

 
F. C.: Mais les contradictions du capitalisme existent toujours. Les espoirs, les idées, les concepts qui viennent de la période soviétique continuent à peser sur la solution de ces contradictions. Est-ce que le fait que la lutte contre le capitalisme n'est plus matérialisée par un camp mais existe dans tous les pays capitalistes, réduit ses possibilités ou, au contraire, lui en donne de nouvelles ? Reconnaître, aider, soutenir ces forces, c'est je crois ce que cherchent les communistes, en tout cas en France. Traumatisé, le mouvement communiste est traversé par la volonté de continuer à se battre pour ses valeurs, pour la vie sociale, les luttes, et en même temps par la crainte de retomber dans les mêmes erreurs.

 
Vous dites: si on s'y était pris avant, peut-être aurait-on pu réussir le socialisme. Mais, justement, pourquoi les structures ont-elles pesé au point de ne pas être dépassées ?

 
A. G.: Peut-être est-il possible de répondre à présent à cette question parce qu'elle se repose à l'intérieur de la société. Ce n'est plus un conflit international, une discussion de blocs. La caricature qu'a été le socialisme soviétique, et l'usure de ce système politique ne doivent pas être confondues avec l'échec de l'idée socialiste. C'est maintenant, après avoir " goûté " au capitalisme sauvage, que la société russe va découvrir la véritable valeur de certains des aspects de l'expérience ouverte par la Révolution d'octobre.

 
F. C.: On n'en voit guère apparaître que des prémisses.

 
A. G.: C'est en grande partie la responsabilité de la classe dirigeante russe dans la destruction de l'Union soviétique. La transformation du système politique ne devait pas nécessairement prendre la forme de l'exclusion, du morcellement de l'ex-URSS en petits Etats souvent artificiels, dirigés dans la plupart des cas par des hommes qui ne sont guère plus démocratiques que les précédents. Les dirigeants russes ne formulent pas davantage une alternative capable de gagner le soutien populaire, une reforme démocratique de la société. En effet, le pays reste bloqué entre deux voies, entre deux variantes du passé.

 


* Andreï Gratchev est journaliste, écrivain, on lui doit l'Histoire vraie de la fin de l'URSS aux éditions du Rocher, 1992 et la Chute du Kremlin, l'empire du non-sens chez Hachette, 1994.Il est ancien membre du Comité central du PCUS et fut porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev.

** Francis Cohen a été correspondant de l'Humanité à Moscou, directeur de la Nouvelle Critique et de Recherches Internationales.Il est auteur et co-auteur de nombreux livres dont: Les Soviétiques, Editions Sociales.1974; L'URSS et nous, Editions Sociales, 1978; Pérestroïka 89, Editions Sociales 1989.

1. Espaces Marx prépare, pour novembre 1997, un colloque international sur l'expérience et l'impact de la Révolution d'octobre.

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