Regards Novembre 1996 - Points de vue

De la subversion en littérature

Par Suzanne Bernard


Dans sa chronique du Monde (14/7/96), M. Roger-Pol Droit déplore l'absence d'écrivains contemporains experts en satire et en dérision: " Où sont passés les provocateurs ? "..." Tout feutré, bien lisse... Pleutres, petits, polis, prudemment polis..." Fait aveuglant ! Muselés par la censure omniprésente du politiquement et culturellement correct, l'espèce des " décapeurs " est en voie d'extinction. Pour en découvrir un, encore faut-il se risquer hors du jardin fermé de l'establishment littéraire. Aller voir du côté des obscurs, des rejetés des émissions de télé, des absents des vitrines des librairies...et souvent des colonnes du Monde, aussi !

Ces oiseaux rares nichent loin, très loin des lieux où se font et se défont les réputations parisianesques. Le silence des médias n'arrête pas leur chant. Il arrive parfois que les mêmes qui les tuaient par ce silence quand ils étaient vivants n'en finissent pas de leur tresser des couronnes une fois qu'ils sont morts... Banals ! Hélas, tous les écrivains n'ont pas la chance d'être morts ! Bref, que M. Roger-Pol Droit se rassure: le grand rire de la Dérision est toujours là, increvable, infernal et joyeux, reconnaissable au noir Désespoir dont il s'est rendu maître. Dans l'Ile molle, Bernard G. Landry manie la subversion de toutes les façons: sociale, politique, ethnologique, langagière... C'est un conte tonique, débordant de fantaisie, d'humour ravageur, d'entrain jubilatoire. Un vigoureux coup de pied au cul de la pensée unique. Une bouffée d'oxygène pour qui s'étiole à mort parmi les pouvoirs usurpés, les lobbies, les tabous, les trocs d'influences et la manipulation mentale qui sont la face cachée de notre modernité. Ah, l'absolue liberté, l'audace parfaite, la saine férocité de qui n'a rien à perdre en osant ! Dans le roman de Bernard G. Landry, les mots participent au grand chambardement. Rabelaisement inventés, déferlant lewiscarrolement. Sens allusif, dévié, sens sans dessus-dessous, mais sens partout. L'histoire et l'écriture, comme larrones en foire, s'entraînent l'une l'autre, sans retenue, dans l'incongru, le farfelu... On rit.Ça commence par une parodie: les funérailles du Président de l'Ile, avec les Chacuns, les Autruis, les Corps des Veuves Illustres, le bon peuple et le méchant, les hommes de main, de coeur, de tête, précédant les hommes de foi. Camille, un émouvant Mollo-Insulaire, rencontre et aime Camomille, " la plus petite des grands reporters ", envoyée par Paris pour suivre les embrouilles de la succession, dirigée dans l'ombre par les Amis Requins. Dans l'Ile saisie par la fièvre électorale, les programmes des candidats sont identiques: " Chacun affichait les mêmes intentions généreuses, le même attachement à la liberté, le même souci des droits de l'homme, le même amour de la démollocratie..." Entre deux matchs où s'affrontent dans l'hystérie habituelle les joueurs de " caca-bobo ", le sport national, le nouveau Président prend " les décisions qu'on appelle courageuses parce qu'elles s'attaquent aux plus faibles ". Au Palais, Oncle Bens, ancien ministre de la Guerre humanitaire, reconnaissable au petit sac de riz cousu sur son épaule, dialogue avec Benoît-Hector Veni-Vidi-Vici, dit B. H. VVV, le " célèbre philosophe de bazar ", tandis que le frère Jacques argumente sur le droit au logement, le plus sacré des droits de l'Homme, " mais pas forcément le droit au chauffage central ou à l'eau courante, qui ne font pas partie de la culture du pauvre "... Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir la suite des événements, marqués lors de la réception par l'explosion d'une bombe (glaçante) et dans les rues par le déferlement de tous les mécontents qui ignorent " la violence feutrée, bien embouchée, bon chic bon genre..." La fin, délirante, est complètement inattendue. Dernier clin d'oeil, la remarque d'un haut fonctionnaire: " Il n'y a plus de monde libre, puisqu'il n'y a plus de monde totalitaire. Il n'y a plus qu'un monde totalitairement libre ".

 


Bernard G.Landry, L'Ile molle, Le Temps des CeRises, 160 p., 90 F

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