Regards Novembre 1996 - Points de vue

Citoyens en mouvement

Par Albert Exposito


De manifestation en rassemblement, d'opération " péage ouvert " en séance au tribunal, un singulier mouvement se développe dans le sud de l'agglomération toulousaine. Une autoroute se construit entre Toulouse et Bayonne. A quelques kilomètres du centre de Toulouse, sur un tronçon gratuit jusque là, un poste de péage de Roques. Grogne chez les automobilistes, création d'un " collectif anti-péages ", organisation de quelques réunions, signature d'une pétition... Le baroud d'honneur habituel dans ce genre de situation, avant que les choses ne reprennent leur cours habituel: telle a dû être la réaction des autorités compétentes, de la préfecture au conseil général, du ministère au conseil régional.

Mais en fait, " nous sommes plus de 2500 adhérents et le nombre augmente sans cesse. Chaque jour, plus de 100 personnes se relayent pour ouvrir les barrières de Roques. En dix jours, 22 000 pétitions nous ont été retournées avec la lettre ouverte aux présidents du Conseil général et du Conseil régional.(...) La popularité de notre mouvement a largement dépassé les limites du département de la Haute-Garonne. Le 8 juin 1996, le président du collectif,

Bernard Gil, est l'invité de Michel Field sur Canal Plus. La presse nationale se fait l'écho de notre lutte ". En quelques mois, on passe de l'événement local à ce qu'il est désormais convenu de nommer " un phénomène de société " mettant en mouvement, sous des formes diverses, des milliers de personnes. A la rentrée, début septembre, le mouvement repart de plus belle. Tous les jours, les " barrières sont levées ". On se rapproche des 40 000 pétitionnaires. Une table ronde est prévue..." C'est d'abord un sentiment d'injustice qui m'a poussé à agir: depuis des années, des milliers de gens passaient là en voiture, tous les jours, pour aller au boulot.

Et puis on leur plante une guérite de péage en travers du chemin: c'est l'octroi, le retour au Moyen Age ": Thierry Youssefi, la trentaine, ingénieur chez Alcatel, explique le cheminement qui l'a conduit à devenir, lui qui se définit comme n'étant " au départ pas quelqu'un de particulièrement politisé ", l'un des animateurs du " collectif anti-péage ".

Injustice, mépris, autoritarisme; avant même d'évoquer la ponction financière sur le budget des usagers, ce sont ces notions qui sont mises en avant par ceux qui agissent le plus activement." C'est un mouvement de citoyens qui refusent de voir des décisions qui les concernent prises sans eux; et puis, petit à petit, on s'est aperçu, pris dans la dynamique de l'action, et malgré les obstacles, qu'en fait nous étions dépositaires de l'intérêt général." Bernard Gil, le président du collectif, salarié de l'Equipement, résume ainsi le sens de l'action en cours. Michel Veyssière, conseiller régional communiste, estime que si l'assemblée dans laquelle il siège, dominée par la droite, s'est prononcée pour la suspension du péage en adoptant la proposition du groupe communiste c'est " d'abord parce que les gens se sont mis en mouvement.(...) Maintenant on peut l'affirmer sans forfanterie, on sent bien que cette lutte peut aboutir " ajoute-t-il.

Thierry Youssoufi s'adresse à l'élu, le sourire aux lèvres: " J'espère bien qu'en préparant votre congrès, dont tu me parlais l'autre jour, vous en arriverez à la même conclusion que moi: quand les gens se prennent en main il faut bien que les politiques suivent."

 


* Maître de conférences en sociologie, université d'Evry, laboratoire Développement, travail, technologies.A publié dans la collection " Alternatives sociologiques ": Au-delà de la qualité: démarches qualité, conditions de travail et politiques du bonheur, J.-P.Durand (dir.); le Syndicalisme au futur, éditions Syros, 1996.

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