Regards Novembre 1996 - Points de vue

Les entreprises ont-elles encore un rôle surtout " économique " ?

Par Frederik Mispelblom*


L'apparition de nouveaux terrains de lutte dans les entreprises, qui mettent en jeu la transformation de la mentalité du personnel et la modification des rapports de pouvoir existants, permet d'en douter.

La déréglementation et la décentralisation, les projets d'entreprise, la création de services de communication et de directions des ressources humaines, le développement du " management " et des démarches qualité en sont autant de symptômes. Des enjeux culturels, idéologiques et subjectifs, des enjeux qu'on pourrait appeler aussi politiques, prennent le devant de la scène.

L'accroissement de la productivité de ces entreprises semble suspendu à l'issue des luttes sur ces nouveaux terrains. Le but des directions d'entreprise est de combiner le maximum d'investissement de la créativité des salariés avec un maximum d'adhésion aux objectifs assignés à l'entreprise.

Cela implique néanmoins qu'il y a là des choses à négocier pour les salariés. Négociations difficiles, car le domaine du " social d'entreprise " se déplace, et les organisations syndicales n'y sont guère préparées. Les nouveaux dispositifs participatifs mis en place leur font même concurrence.

Mais ces enjeux concernent aussi les consommateurs que sont aussi les salariés. Le marketing, la publicité, les actions commerciales et les démarches qualité ont pour but leur " fidélisation ". Face à la concurrence, il s'agit de rendre les consommateurs aussi captifs que possible. Les démarches qualité, comme la certification selon les normes ISO 9 000, se présentent ici comme la " garantie " permettant aux consommateurs de penser qu'ils sont traités en partenaires.

Les démarches qualité posent des questions aux salariés: jusqu'où adhérer aux objectifs de la production, accepter de participer à la gestion et à l'organisation du travail ? La pollution provoquée par l'usine ou la dangerosité des produits fabriqués sont-elles l'affaire des salariés ?

Peut-on encore soutenir qu'il existe du travail de pure exécution ?

Le consommateur peut, lui, se demander jusqu'à quel prix payer, en quantité de travail, en heures supplémentaires, en exigences à soutenir à l'égard des fabricants et des commerces, pour obtenir des produits et services dits " de qualité " ?

Ces démarches qualité montrent finalement que travailler et consommer ne sont pas neutres et présentent des enjeux communs.

Elles indiquent que l'influence des entreprises va bien au-delà du seul domaine économique. Elles témoignent de l'apparition de " l'entreprise politique ". Elles interrogent par conséquent la pertinence de la séparation entre luttes économiques et luttes politiques.

A partir de ces interrogations, c'est à dessiner de nouvelles stratégies que la collection " Alternatives sociologiques " voudrait contribuer.

 


* Maître de conférences en sociologie, université d'Evry, laboratoire Développement, travail, technologies.A publié dans la collection " Alternatives sociologiques ": Au-delà de la qualité: démarches qualité, conditions de travail et politiques du bonheur, J.-P.Durand (dir.); le Syndicalisme au futur, éditions Syros, 1996.

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