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Un historien aux oubliettes Par Didier Daeninckx* |
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En juillet dernier, à Paris, on a hésité à attribuer à une rue de la capitale le nom d'Hélène Jakubowicz, une résistante communiste de 17 ans assassinée à Auschwitz.
On justifiait ce refus par la crainte des réactions antisémites que ce baptême pouvait susciter !
Il y a quelque temps, à Lyon, on a refusé de donner à l'Université le nom de l'historien Marc Bloch, fusillé par les nazis. On lui a préféré les frères Lumière dont on connaît les mérites inventifs, mais dont on ignore souvent que l'un fut membre éminent du Parti populaire français de Jacques Doriot et parrain de la Légion des Volontaires français contre le bolchévisme, tandis que l'autre envoyait une dédicace dépourvue d'ambiguïté idéologique avec son ami Benito Mussolini. A Lyon, justement, existe un laboratoire d'Histoire, lié au CNRS, le Centre Pierre-Léon. Le bâtiment qui l'abrite fut, un temps, le siège de la Gestapo. Jean Moulin et Marc Bloch y subirent la torture. C'est dans ce lieu chargé de la plus noire des mémoires que travaillait le chercheur Philippe Videlier jusqu'à ce qu'il s'aperçoive, en 1992, que François Robert, un collaborateur du Centre, recruté ensuite de la plus étrange manière, avait animé pendant plusieurs années la branche lyonnaise du groupuscule négationniste " la Guerre sociale ". Cette organisation avait, dès la fin des années soixante-dix, apporté son total soutien à Robert Faurisson dans des publications comme De l'exploitation dans les camps à l'exploitation des camps, ou Qui est le juif ? François Robert avait participé à plusieurs réunions internationales du groupe dont une, à Paris en mars 1980, en compagnie de Dominique Blanc, Gilles Dauvé et Serge Quadruppani, au cours de laquelle tous les textes les plus violemment négationnistes furent approuvés, et où il faut décider de leur donner des suites. Peu après, " la Guerre sociale " diffusait un tract antisémite niant l'existence des chambres à gaz, et cela dans les manifestations qui suivirent l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce fut Philippe Videlier que l'on montra du doigt, l'accusant de semer le trouble ! Ne pouvant se résoudre à cautionner cette promiscuité avec un militant de l'effacement de l'Histoire, et cela dans un tel lieu, Videlier demanda sa mutation dans une autre unité lyonnaise du CNRS. Elle lui est refusée depuis trois ans, et ce chercheur reconnu internationalement pour ses travaux (1) est privé d'affectation dans un laboratoire d'Histoire, victime d'un véritable interdit professionnel. Une caste de mandarins locaux tente de l'éloigner de la capitale des Gaules, alors que les éléments négationnistes comme Faurisson ou Notin, des dirigeants du Front national et nombre de membres du jury de la pseudo-thèse Roques prolifèrent dans les universités rhodaniennes. La direction du CNRS qui tolère l'activité de nombreux négationnistes dans l'institution (Serge Thion, Claude Karnoouh, Gabor Rittersporn par exemple) fait la sourde oreille et couvre les agissements des complices de l'ancien fantassin de " la Guerre sociale ". Pendant trois ans, Philippe Videlier a fait confiance au sens de la justice, de la vérité de ses pairs. Pour lui, le devoir de mémoire devait nécessairement finir par l'emporter sur l'oubli et l'occultation. Mais force nous est de reconnaître que l'honnêteté est souvent désarmée face au mensonge, à la dissimulation. Philippe Videlier a décidé d'engager le combat pour sa nomination à Lyon, et cela sur tous les terrains. Des dizaines d'associations locales et nationales, des municipalités de la banlieue lyonnaise le soutiennent d'ores et déjà, une pétition a recueilli près de deux mille signatures (2), plusieurs procédures judiciaires sont en cours. L'année dernière, à la suite d'un combat de longue haleine auquel Philippe Videlier participait, le nom du nazi Alexis Carrel a enfin été retiré du fronton d'une autre université lyonnaise. C'est bien la preuve qu'il y aura, bientôt, une université Marc Bloch et un laboratoire lyonnais du CNRS accueillant pour Philippe Videlier. |
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* Ecrivain. 1. Philippe Videlier, spécialiste de l'histoire des immigrations a, par exemple, découvert la première traduction française du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx, une traduction parue aux Etats-Unis, au siècle dernier, dans le journal le Socialiste.Il a publié un ouvrage sur ce sujet, l'Invention du Nouveau Monde, éditions Paroles d'Aube,1995. 2. Signatures à faire parvenir au Cercle Marc-Bloch, M.Sender, BP 5 035, 69245 Lyon Cedex.
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