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Hal Singer,la révolte en rythmes Par Mounsi et Martine Simon |
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Sur les routes du jazz, de New York à Paris
Les musiciens de jazz sont des nomades, des voyageurs, des hommes bleus et nègres. Ils font des pas vers d'autres mondes qui les conduisent au plus profond de nous et donc d'eux-mêmes. Ils marchent vers le plus loin et le plus près. Je les sais encore sur des routes qui vont d'un homme vers d'autres hommes. Si les voyages forment la jeunesse, Hal Singer a fait le tour du monde jusqu'à la borne kilométrique de Taxi Blues où il nous apparut dans le film de Pavel Lounguine.
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Hal Singer est passé au travers du temps, un sax ténor accroché au cou.
Il a pris des risques, transformant sa révolte d'homme noir en notes, en rythmes, allant partout apporter de l'émotion.
Comme tout homme noir, il sait aussi les larmes et les soleils.
Et puis qui dit jazz dit routes; la scène avec les projecteurs, les voitures, les autoroutes, les kilomètres, les journées pour vivre une intense nuit dans une ville dont on ne sait rien.
Et la chambre d'hôtel, quand le silence s'est tu, qu'il est déjà trois heures du matin et qu'il va falloir repartir.
Parce que toute émotion est éphémère.
Ce qui fait sa durée n'est que la multiplication des instants où l'on joue.
Le relais émotionnel que Hal crée avec son visage, sa voix, son instrument, s'inscrit dans les souvenirs au même titre qu'un premier amour.au même titre qu'un reflet de mémoire, de miroirs...
Repères du temps, les villes sont des calendriers affectifs, amours naissantes.
Paris aura toujours pour Hal Singer le beau visage de sa femme Arlette et de leurs deux filles.
Le jazz de Harold Singer s'adresse au cerveau, au coeur et au ventre des hommes pour qu'ils sachent mieux vivre avec leur temps. Il y a dans tout musicien de jazz quelque chose qui bouleverse la vie qui passe et dont on se souvient dans les jours comme d'une étreinte improvisée... Jazz... Chez Harold Singer et Arlette, je garde souvenir d'une maison chaude où les étrangers sont encore accueillis comme des amis. Hal Singer a cru à la protestation, aux mots, à la musique, et il y croit encore. Alors cette nuit-là dans sa maison, nous avons murmuré des noms d'hommes et de femmes; ces noms que l'on évoque parfois avec nostalgie; avec regret aussi d'une jeunesse, et de quelques certitudes qui faisaient croire que l'on pouvait changer le monde et l'entraîner vers des jours meilleurs, à condition de prendre la parole et de trouver les mots, la musique pour cela.
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" J'ai fait un rêve..." disait une voix.Du révérend Martin Luther King à Malcolm X, aux frères de Soledad, nous nous sommes souvenus de ces voix qui se sont tues, ces voix qui nous ont soufflé le rare message qui trouble encore notre futur, à savoir qu'un vieux monde se renverse, qu'un autre peut renaître.
Et qu'il faut avancer, aller plus loin voir de l'autre côté des hommes et des miroirs.
Du rêve noir américain au cauchemar, la gamme fut infinie.
Chaque mot, chaque note, fut un éclat dans nos âmes.
Cheveux frisés, coiffure " afro ", je revois encore des panthères noires exilées dans les ruelles d'Alger la Blanche...
Rencontrer Harold Singer, c'est rencontrer un homme et une époque, c'est entendre aussi une musique qui s'écoute et se joue dans l'histoire et la géographie d'un peuple. Sur les cours du coton et de la canne à sucre, montait déjà le jazz. Evidemment, Hal n'a pas oublié cela...comme il n'a pas oublié cette Amérique blanche, cagoulée, où persistent quelques points de braises intenses à jamais incandescents sous la cendre des bûchers... Et à jamais les flammes sous l'écorce des arbres où Lady Day, Lady Dame grava Strange Fruits.
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Observez bien Harold Singer sur une scène quand, les yeux fermés, il claque des doigts.
C'est son coeur qui palpite sur les barres de mesure.
Car, comme tout musicien de jazz, Hal nous ouvre le monde, il nous l'apprend, un peu plus large et un peu plus pur, juste après le chorus...
Entre la nuit qui nous réunit et l'aube qui nous assigne à la mélancolie des jours, il nous redit que la seule couleur possible pour l'homme est celle du jazz, la couleur des êtres qui, dans l'existence, peuvent perdre mais jamais ne sont vaincus.
Harold Singer reste un musicien voyageur qui passe; et les standards de jazz sont des mots de passe, des formules magiques qu'il connaît bien.
Quelquefois, je sais qu'il les joue comme une offrande au public, dans un fugitif bonheur immédiat.
Ce que j'admire chez Hal Singer, c'est qu'il a depuis longtemps compris que tout artiste doit être invincible et vulnérable et qu'il a besoin, plus que tout autre homme, de la présence d'une femme et de sa magie pour le protéger. Il y a quelque temps de cela, une nuit de fumée et d'alcool, j'ai demandé à un célèbre musicien noir qui, la veille encore, était jeune : - Dites-moi, un jazzman, quand ça vieillit, ça devient quoi ? - Vous savez, jeune homme, les jazzmen ne vieillissent jamais. Il y a trop d'enfance en eux. Immédiatement ou presque j'ai pensé à Harold Singer. Car je le sais encore pour de nombreuses années à parcourir les routes du jazz et à mener la vie rude, difficile mais heureuse des nomades. Avec son poids d'homme, son sax et sa noire dignité. Parce que Harold est d'une tribu moins peuplée qu'on ne croit: celle des musiciens voyageurs qui avancent dans la nuit aveugle et inquiète. Comme tous les hommes de connaissance, il donne parfois des repères afin que chacun puisse faire une partie du chemin, mais il sait bien que aucune route ne peut être enseignée, que c'est une affaire personnelle, une ligne de vie... Souvenez-vous que le jazz est le secret d'une identité nègre, une musique qui contient, au-delà de toute solitude, au-delà de toute tragédie, comme une manière absolue d'un peuple. Comme si les musiciens de jazz avaient cherché partout la note juste qu'ils ne trouvaient pas dans la justice. Hal Singer appartient à la légende de ces hommes. Il a connu et joué avec lesplus grandnoms de l'âge d'or du jazz: Duke Ellington, Billie Holiday, Roy Elridge, Slide Hampton, Hank Jones, Ray Brown, Jay Mc Shann... Sa vie, qu'il raconte dans un livre, Jazz Roads, est jalonnée de centaines de rencontres au gré des tournées, d'abord dans le Sud des Etats-Unis, puis dans tout le pays, enfin dans le monde entier... Hal Singer a grandi et débuté dans une Amé- rique organisée par la ségrégation, et qui est demeurée profondément ségrégationniste. Sa ville natale, Tulsa (Oklahoma), se divisait en une ville " blanche " et le quartier " nègre " avec ses cinémas, ses églises, ses écoles... Et s'il a participé à l'aventure de la légendaire 52e Rue à New York, il ne se réfugie pas dans ses souvenirs. Inlassablement, il poursuit aujourd'hui encore les expériences et les rencontres sur " Les Routes du jazz...". |
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Hal Singer, Jazz Roads, biographie, Edition no 1. |