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Affaiblir le Front national Par Michel Duffour * |
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La seule dénonciation du Front national sur le mode incantatoire est un cadeau qu'on lui fait.
C'est dans la vie collective et par le rôle du citoyen que se joue le combat.
Et la perspective plus générale d'une alternative politique.
Mon propos ne vise pas à analyser le lepénisme. D'autres plus qualifiés que moi le font ou l'ont fait. Je me limiterai à une réflexion sur le contenu et les formes à donner aux ripostes nécessaires. La réactivation par le leader de l'extrême droite de ses thèmes les plus outranciers provoquent de l'émoi. Les enquêtes d'opinion marquent certes les limites de cette campagne. Une grande majorité des Français y est rétive. Il n'en existe pas moins un grignotage électoral bien réel. La stupéfaction et la colère des gens de gauche se mêlent à des interrogations sur l'ampleur et le contenu des ripostes à apporter. Ces tâtonnements n'ont rien de surprenant. Le problème est récent et a brouillé pas mal d'analyses. La rencontre nationale des partis de gauche a été positive mais laisse bien des questions en suspens. Les interventions croisées des principaux commentateurs de la presse écrite, et ici-même dans ces colonnes, apportent beaucoup d'éléments mais laissent quelque peu désarmés des militants de terrain qui voient filer dans les mailles du Front national de braves gens jusqu'alors peu enclins à écouter ce genre de sirènes. Quelques-uns, dubitatifs, s'interrogent sur la durabilité d'une présence d'extrême droite en France et craignent qu'une trop grande publicité la nourrisse. Je trouve cette réaction illusoire. Cette déchirure du tissu démocratique n'a rien d'éphémère. Il serait un peu court de voir les racines du mal dans le bien réel machiavélisme mitterrandien ou dans des complaisances médiatiques. La gangrène est née dans et de la crise et a fait son chemin par l'ancrage d'un discours national sommaire, souvent brutal, toujours efficace face à des angoisses multiformes et quotidiennes. Relever le défi demande à préciser celui-ci. Toutes les brèches où s'infiltrent les thèmes du Front national ne sont pas identiques. La crise politique est propice aux radicalisations. Je mets le terme au pluriel. Car le surcroît de combativité, la vitalité de certains mouvements progressistes, la jeunesse que retrouve le concept du communisme, relèvent bien d'une radicalisation de la pensée. En est-il de même avec un autre terreau pour l'extrême droite ? Sans aucun doute mais la radicalisation est diverse. Les élections partielles de la dernière période, toutes marquées d'un grand nombre d'abstentions, manquent évidemment de fiabilité. Il n'est toutefois pas impossible que la structure du vote lepéniste présente des traits proches de ce qu'il fut en 1984. Je fais ce détour électoral pour éviter de traiter en bloc de la radicalisation à droite.
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La frontière ténue entre les electeurs engagés de longue date et les gens qui basculent occasionnellement
Le Front national avait alors recueilli dans une ville très huppée telle que Neuilly (1) - l'exemple est pris dans le département des Hauts-de-Seine mais a une valeur générale - un score supérieur à celui de communes plus populaires. Cette caractéristique s'était effacée ces trois dernières années et le tandem Chirac/Juppé fit le plein des voix dans des beaux quartiers. Le phénomène ancien semble de nouveau renaître: dans le canton de Chaville, lors d'une élection très récente, l'extrême droite recueille des scores inouïs dans des localités ultra-résidentielles (2) à l'abri de toutes tensions. La radicalisation de cet électorat n'a évidemment pas grand chose à voir avec celle qui traverse l'électorat populaire. Là, la violence du propos fait écho à la violence de la vie. Le vote Le Pen est le plus souvent le dernier avatar des illusions perdues sur le libéralisme. Il y a eu un rêve fort en 1981, puis les " années-fric " brillant de mille feux, suivies par un réveil brutal. L'accélération des dégradations de vie, l'affaiblissement des solidarités ouvrières, la perte des repères de classes ont laissé un terrain considérable aux poussées populistes. Ce sont les localités et les cités où le tissu associatif est le plus distendu qui donnent à Le Pen ses succès les plus notables. Il me semble qu'il y a à se garder de conclure à un renversement brutal des valeurs chez tous ces électeurs d'origine populaire. Le plus souvent ces valeurs se sont brouillées sous l'effet de la crise, mais rien ne permet de penser que l'aspiration à plus de fraternité, à l'égalité, aient disparu totalement même si la traduction politique pervertit le sens. Faute de clés pour comprendre l'origine de la crise, faute de courage pour se battre, la peur de la mondialisation, la panique du chômage font place au " chacun chez soi ", au coup de gueule, à la démission, au détriment des efforts de réflexions. Il est évident que l'idée de Front républicain, porteur d'un discours éthique sur les valeurs mais muet sur le libéralisme et ses dégâts, est une impasse. Une nouvelle partie de l'électorat populaire risque-t-elle de glisser dans le soutien électoral à Le Pen ? Rien ne permet de l'affirmer mais il n'est pas interdit de le craindre. L'inquiétant est la fidélisation au Front national d'électeurs qui pourraient n'être que de passage et que les secousses idéologiques, le plus souvent provocatrices, consciencieusement assenées par les penseurs de ce parti, n'effraient plus ni ne dérangent. Le défi est là. A cette frontière ténue, mais frontière tout de même, entre des électeurs engagés de longue date dans l'aventure d'extrême droite, qu'il est totalement vain d'espérer éloigner des thèmes auxquels ils adhèrent, et des gens qui occasionnellement ont basculé ou peuvent basculer dans cette direction. Cette situation appelle l'intervention politique des démocrates. Les luttes pour endiguer les progrès du Front national, puis éradiquer son audience, ne se découpent pas en tranches, en séquences de solidarité, puis d'action, puis de mise en garde. C'est sur tous les terrains, conjointement, que l'intervention politique se mène. Elle a besoin d'affirmations nettes contre l'extrême droite. Ni le recours à la loi pour sanctionner les propos racistes, ni le débat d'idées pour réfuter des extravagances, ne sont de trop. Douter de leur utilité en leur opposant la lutte contre le chômage ou la réhabilitation des cités, relève d'une argumentation spécieuse. Jean-François Kahn, dans le souci mordant de brocarder une certaine gauche " qui a abandonné les faubourgs où l'on galère pour les salons où l'on galèje ", reprend l'argument déjà développé contre la loi Gayssot pour se plaindre que " l'humanisme tabasse quand il ne peut plus convaincre ". Il s'offusque que des journaux progressistes aient fait appel à des scientifiques pour réfuter la tirade de Le Pen sur les races, faisant d'une ineptie un débat sérieux ! Je ne crois pas en ce raisonnement. Que des hommes politiques aient la tentation de faire d'un certain " anti-fascisme " leur nourriture unique pour se taire sur les dégâts du libéralisme est visible. Cela ne rend pas pour autant caduques les nécessaires sanctions contre une idéologie et un mouvement qui ne méritent aucune légitimité. Limiter le combat à cela serait évidemment un peu court. Le refoulement des idées lepénistes exige une présence simultanée sur plusieurs champs, ceux que les forces progressistes, et en premier lieu les communistes, doivent investir pour susciter un mouvement transformateur et déboucher sur une alternative. Le désarroi, le sentiment d'abandon sont de grands pourvoyeurs d'électeurs pour le Front national. Le Pen cultive le sentiment qu'il faut former un groupe, une famille. La solidarité est un terrain à reconquérir par les militants communistes. C'est un vide à combler. Toute une tradition de présence, d'aide, d'écoute est à reconsidérer.
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Toute une tradition de présence, d'aide, d'écoute est à reconsidérer
Le combat ne se mène pas de l'extérieur. Les victimes de la crise n'ont pas besoin d'une force politique qui soit un simple reflet de leurs misères. Seules l'expérience, une dynamique de conquête et de résistance dans la vie quotidienne peuvent aider à dépasser les angoisses. La seule dénonciation sur le mode incantatoire est un formidable cadeau au Front national. Si, à la classe politique " pourrie ", s'ajoutent " l'école, le stade, la cité pourris ", sans luttes pour montrer l'émergence de solidarités possibles, pour obtenir de nouveaux moyens, on borne l'horizon à la protestation. C'est sur la vie collective et le rôle du citoyen que se joue le combat contre la facilité qui pousse à désigner un bouc émissaire, à tomber dans un simplisme paralysant. Chaque acquis arraché est mince en comparaison des dégradations subies. Situé dans une perspective plus ample, il devient un facteur mobilisant. Comment lutter contre le communautarisme si des citoyens de toutes origines ne se côtoient pas au Conseil d'école ou à l'Amicale des locataires ? Comment contester la naissance de ghettos sans exiger la démocratie, la transparence et l'équité dans l'attribution des logements et des moyens ? Comment demander plus de sécurité sans débattre des moyens et des missions de la police nationale ? Comment éviter les fantasmes xénophobes sans combattre l'ineptie de possibles " invasions " étrangères ? Comment parler positivement de l'immigration sans rappeler qu'une partie des présumés étrangers sont français à part entière ? Pourquoi laisser la défense de l'identité française aux mains d'ultra-réactionnaires qui cachent les ressorts profonds du libéralisme ? Comment parler des clandestins sans démontrer les responsabilités du patronat français ? Dans ces questions, le concret et le fondamental ne font-ils pas qu'un ? Tout cela n'a de sens et de portée que dans un combat politique plus général qui parle aux mêmes interlocuteurs, des conditions et du contenu d'une alternative politique. Les thèmes développés par Le Pen sont terriblement négatifs. Ils nient qu'un changement positif soit possible. C'est le souffle d'une nouvelle politique qui peut susciter le ressaisissement de bien des électeurs. Tout silence sur la construction politique à bâtir est un cadeau à l'extrême droite, à son refrain sur la préférence nationale. Chacun espère une solution, même timidement, même si elle apparaît miraculeuse." Français d'abord ", aussi grotesque que soit ce le slogan, tient lieu d'espoir à certains. Une démarche communiste offensive, active et argumentée peut leur rendre la formule méprisable, en redonnant une perspective à ceux qui n'en ont plus. |
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* Secrétaire de la fédération du PCF des Hauts-de-Seine. 1. Le Pen obtint 17,6% à Neuilly pour 14,3% à Nanterre et 15% à Colombes. 2. 23,8% à Vaucresson, 20,7% à Marnes-la-Coquette.
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