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Eloge de la différence Par Xavier Delrieu |
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Boucherie Productions et les Inrockuptibles fêtent leur dix ans.
Chacun dans son genre énerve ou fait plaisir.
Chacun est irremplaçable.
1986. Les radios FM commencent à imposer leur format. The Smiths viennent de se séparer. L'âge d'or de ce que l'on appelait alors le " rock of the 80's " s'écroule sous le poids de la new-wave pour minettes de Duran-Duran et Depeche Mode. La production française s'amuse à jouer les Pygmalions avec des artistes qui seront voués au sort peu enviable des kleenex. Le rock français n'intéresse plus les maisons de disques pour cause de déficience de malléabilité. Le synthétiseur tapisse le fond sonore de chaque morceau, numérique oblige. Et Vanessa n'a même pas encore sorti son premier disque... Il est vrai que 1986 ne laissera pas une marque indélébile dans nos souvenirs. 1996. Boucherie Productions et les Inrockuptibles fêtent leur dix ans. Constater qu'il existe une relation de causalité entre ces deux faits n'a sans doute rien d'un sophisme: Boucherie Productions et les Inrockuptibles ont été créés afin de combler les lacunes évidentes de la vie musicale française. Or, le hasard des anniversaires faisant (bizarrement) bien les choses, il est difficile de trouver aujourd'hui deux mondes aussi éloignés l'un de l'autre dans la galaxie de la musique. Boucherie énerve ou fait plaisir. Ou les deux en même temps. C'est selon. En effet, le parti pris de renoncer à l'évidence FM, au musicalement correct, finit inlassablement par surprendre nos oreilles que nous souhaiterions éclectiques, mais qui, le plus souvent, sont façonnées par l'air du temps. L'originalité de Boucherie ne tient pas dans le fait qu'ils produisent du rock: d'autres labels nés juste après les années punk le faisaient avant eux. Leur principal apport à la musique française est d'avoir su regrouper rock, racines, textes et tradition en une même déclinaison. Ainsi, guitare, java, bodega, accordéons et rades embrumés semblent nous rappeler que Frehel avec ses chansons populaires est bien plus proche du coeur qu'une Céline Dion empêtrée dans ses effets de voix. Boucherie Productions, c'est ça, mais c'est aussi bien plus. Chez qui trouve-t-on tous les disques à 100 francs ? Chez eux. Chez qui a-t-on écouté pour la première fois la plupart des meilleurs groupes français ? Chez eux. Chez qui découvre-t-on une variété de style à l'opposé de l'élitisme parisien ? Chez eux encore. On peut ne pas aimer leurs productions, mais chacun sait maintenant qu'au coeur du XXe arrondissement de Paris, un îlot de gaulois ripailleurs résiste aux forces multinationales en se foutant bien des frontières musicales. Les Inrockuptibles est un hebdo qui énerve ou fait plaisir. Ou les deux en même temps. C'est selon. Tout à fait le genre de canard que l'on balance au travers de la pièce tant son côté journal culturel de khâgneux inspirés agace parfois au plus haut point. Alors pourquoi chaque mercredi se déleste-t-on de ses 15 francs pour l'acheter ? Sans doute parce que ce journal nous rappelle que la subjectivité est une qualité qui disparaît de la presse française. Ainsi, est-il possible de lire en une dizaine de numéros des Inrocks le tout et son contraire. C'est pourquoi le lecteur est nécessairement impliqué dans chacun des articles: il est ainsi encouragé à se forger sa propre opinion sur le disque, l'artiste, le livre ou le film critiqué. Avec un tirage moyen de 70 000 exemplaires, les Inrockuptibles est aujourd'hui en passe de devenir une référence dans le monde culturel. Mais attention au syndrome Télérama: les autocollants apposés dorénavant sur les disques appréciés de la rédaction sont le signe d'une certaine institutionnalisation, qui pourrait bien nous faire regretter le temps où les Inrocks se lisait presque en cachette, tant sa relation avec ses lecteurs était affective. Mais, à l'heure où la standardisation des vecteurs culturels s'accentue, où chaque chose est étudiée pour plaire à la majorité et où l'émission " Les Inrockuptibles ", présentée par Bernard Lenoir sur France-Inter, est réduite de moitié, il est encourageant de constater qu'il existe encore des oasis de paroles libres. Puisqu'il faut bien marquer le coup et afin de fêter dignement cette décennie écoulée, chacun y va de son disque: Boucherie sort bientôt un disque pour enfants avec des artistes maisons et les Inrocks, un hommage au Smiths et une compilation des 100 meilleurs morceaux de ces dix dernières années (encore un sujet de polémiques en vue dans le courrier des lecteurs). Et vivement 2006 ! |