Regards Novembre 1996 - La Création

Bonshommes verts à l'horizon

Par Franck Cormerais


Voir aussi L'inspiration est restée au vestiaire

Ils viennent de l'espace et débarquent sur les écrans blancs de nos fantasmes à 24 images seconde. Rencontres de plusieurs types...

Le cinéma est un instrument qui s'impose de lui-même, le meilleur instrument de propagande." Léon Trotski, en écrivant ces lignes, n'imaginait pas qu'elles s'appliqueraient parfaitement, soixante-dix ans plus tard, à des films aussi divers que la Belle Verte de Coline Serreau et Independance Day de Roland Emmerich. Divers mais se rejoignant dans leur sujet: la mise en contact de l'humanité avec des extra-terrestres. Les deux réalisateurs n'offrent pas simplement un divertissement et, à l'aide de moyens techniques opposés, en profitent pour imposer leur propre idéologie. Le cinéma a, depuis longtemps, dépassé le temps de l'innocence. Chaque genre cinématographique relève d'une tradition culturelle bien définie. En France, la science-fiction est essentiellement l'apanage de la littérature. Coline Serreau détourne le problème en se plaçant sur le terrain du conte philosophique. Ses modèles sont plutôt Montesquieu et ses Lettres persanes ou Voltaire et Candide que Jules Verne. Quant à Roland Emmerich, il a pu s'inscrire d'emblée dans la descendance de films remontant aux années 50. Le cinéma américain a toujours été fasciné par des extra-terrestres cherchant à communiquer avec la terre. La Guerre des Mondes (1953) les montrait belliqueux et prêts à détruire la planète. Independance Day reprend la même structure et rompt totalement avec l'approche oecuménique de Spielberg (ET, Rencontres du troisième type).

 
Approches différentes de la peur de l'Autre

Ce renversement peut s'éclairer par le contexte politique américain. Les Etats-Unis, depuis les bouleversements survenus à l'Est, cherchent un nouvel ennemi à affronter. Cette tendance à l'infantilisme peut-elle s'expliquer par une histoire nationale relativement brève et le besoin de s'affirmer au travers de la guerre (Hegel, dans sa Phénoménologie de l'esprit, déclare que seule la lutte avec l'autre permet de prendre conscience de sa personnalité) ? En l'occurrence " l'autre ", dans le film d'Emmerich, est symbolisé par un peuple venu d'une galaxie éloignée.

Coline Serreau ne se pose pas, elle, en garante des institutions. La réalisatrice place son message dans la bouche des extra-terrestres. Le spectateur suit l'intrigue par les yeux de Mila, envoyée par une civilisation étrangère. Notre terre lui apparaît rétrograde, matérielle (elle s'étonne que nous ayons conservé les voitures et l'argent, synonymes pour elle de dégénérescence) et agressive. Le problème, outre sa vision trop caricaturale de la société, est sa description d'une existence idéale. Coline Serreau est à mi-chemin entre un écologisme de pacotille et une philosophie post-soixante-huitarde un peu courte. Le monde d'où vient Mila est supposé représenter la perfection. Ses habitants ont refusé le modernisme. La notion de progrès technique est totalement inconnue. Ils vivent dans la nature et assistent à des " concerts de silence ". Plus dangereux, le désir de Coline Serreau d'une uniformisation des sentiments. Pour vivre heureux, nous ne devons surtout pas réfléchir mais plutôt nous laisser envahir par une béatitude complète. Cette lobotomisation de l'esprit élimine tout droit à l'altérité. Cette peur de ce qui est différent forme la trame d'Independance Day. Le début du film nous dépeint une nation dominée par le doute. Le président américain est falot et les différents protagonistes en proie à de graves problèmes. L'issue victorieuse finale trouve son origine dans la croyance en la toute-puissance des Etats-Unis. Chacun abandonne sa personnalité pour se mettre au service de cette entité supérieure: la nation. Les envahisseurs ont finalement un rôle très positif. Le président se transforme en un ersatz de Tom Cruise dans Top Gun (c'est le chef de l'escadrille aérienne qui anéantira le vaisseau extra-terrestre). Les autres Etats ne sont perçus qu'au travers du prisme américain. Le sort de l'humanité ne dépend que d'un seul pays. Roland Emmerich dément, lors de ses interviews, la moindre volonté de faire un film de propagande. Alors pourquoi l'attaque extra-terrestre se déroule-t-elle le 2 juillet, soit 48 heures avant la fête nationale ? Le président américain, avant l'assaut final, souhaite que le 4 juillet devienne une fête pour l'ensemble de l'humanité. Le réalisateur mésestime-t-il le pouvoir parfois terrible du cinéma ? Est-il inconscient, au point de ne pas se rendre compte de son impact sur une jeunesse américaine en grande partie inculte ?

Le film, véritable phénomène de société aux Etats-Unis, a même joué un rôle important dans la campagne présidentielle actuelle. Le candidat républicain, Bob Dole, habituel pourfendeur des productions hollywoodiennes, a été obligé de le voir afin d'améliorer son image. Bill Clinton a été utilisé, à son insu, pour la promotion du film. Les producteurs ont organisé, à la Maison-Blanche, une séance spéciale, une semaine avant la sortie nationale. Le retentissement a été considérable dans le pays entier.

La Belle Verte, malgré son propos lénifiant, reste une fable inoffensive. Independance Day est beaucoup plus nuisible. Son étiquette de " film de divertissement " lui permet de distiller quelques dangereuses contre-vérités. La plus stupéfiante d'entre elles se situe lors d'une scène où le président américain se résout à employer la bombe atomique, montrant ainsi au passage sa force de caractère. A l'heure où les peuples signent une convention pour renoncer aux armes nucléaires, un film comme Independance Day ne doit être considéré qu'avec la plus extrême prudence.

 

 


L'inspiration est restée au vestiaire


Jusqu'à présent, Coline Serreau s'était révélée habile dans le choix de ses sujets. Romuald et Juliette ou la Crise lui avaient permis de brosser le constat lucide d'une société déboussolée. Avec la Belle Verte, elle abandonne toute prétention artistique pour se lancer dans un créneau bien plus porteur depuis quelque temps: la " comédie à la française ". Le trait est grossi, l'effet facile recherché et la réalisatrice impose sa présence crispante à l'écran. L'histoire est simplifiée à l'extrême, au profit de situations mécaniques répétées inlassablement. Le prétexte du film de science-fiction devient une astuce de scénario, incapable de masquer le cruel manque d'inspiration.

Independance Day tiendrait plutôt de la mosaïque. Le réalisateur agence des éléments empruntés à des films à succès (la Guerre des étoiles, Alien, la Planète des singes, mais il est impossible de tous les citer) pour en tirer une intrigue visant à rassembler le plus de spectateurs possible. Les scènes de combats sont spectaculaires mais manquent d'une réelle originalité. Chaque personnage représente un stéréotype de la société américaine. Roland Emmerich avoue avoir eu comme modèle les films de science-fiction des années 50. Mais certains alliaient inventivité (les effets spéciaux de l'Homme qui rétrécit) et subversion (le radicalisme politique de l'Invasion des profanateurs de sépulture). Independance Day, lui, se contente d'obéir à la logique du tiroir-caisse.

retour