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La route, une réalité très photogénique Par Anne-Marie Morice |
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Entretien avec Régis Debray * et Louise Merzeau ** |
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Le deuxième numéro des Cahiers de médiologie, créés par Régis Debray, est consacré à la route.
Et les photographies de cette édition seront exposées pendant le Mois de la photo.
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Vous présentez la médiologie comme une nouvelle façon d'aborder la constitution de la pensée au travers de la manière de faire circuler les idées.
Pouvez-vous nous préciser le champ de cette discipline ?
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Régis Debray.: La médiologie est plus un projet disciplinaire qu'une discipline, plus un champ d'études qu'une théorie constituée.
On s'occupe de ce qu'on appelle en jargon les fonctions sociales supérieures, c'est-à-dire l'idéologie, la religion, le politique, l'art dans leur rapport avec les structures de transmission.
Et le champ d'études, ce sont les intersections techniques-culture ou pour le dire plus simplement les rapports qui existent entre nos façons de croire, nos façons de penser, nos modes de vie et nos procédés de mémorisation et de circulation des traces et du transport.
Donc malgré son nom la médiologie ne s'occupe pas seulement du champ contemporain des mass média et McLuhan n'est qu'un ancêtre parmi d'autres.
Elle traite plus largement de l'efficacité symbolique, pour reprendre la formule de Marx, de comment les idées deviennent force matérielle.
Et là-dessus d'ailleurs, sur la naissance du marxisme, Marx n'a rien dit.
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Dans Manifestes idéologiques (1), vous êtes assez ironique envers McLuhan que vous décrivez comme un " lanceur de fusées " coupable de généralisations abusives, d'élucubrations non démontrées.
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R.
D.: McLuhan était d'abord un génie de la publicité, très inventif intuitif et qui a mis dans le mille avec sa célèbre formule " Medium is message".
Comment la culture s'inscrit dans un support, et comment un support s'inscrit dans un réseau, comment un réseau s'inscrit dans un macro système technique, ce sont des aspects que McLuhan a pointés.
Son problème est qu'il reste au fond un littéraire, un poète et qu'il y a chez lui beaucoup de confusionnisme, de galimatias.
C'est un des fondateurs de la médiologie.
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Vous attirez l'attention sur le support qui est en lui-même un important producteur de sens.
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R.
D.: Le support ou le vecteur transporte la question de la transmission qui n'est pas seulement la translation d'un point à un autre de quelque chose qui reste stable.
La médiologie fait partie de ce que Roger Caillois appelait les sciences diagonales qui traversent des champs.
C'est par exemple étudier la transformation de la parole de l'Evangile dans l'Eglise catholique ou celle du Manifeste communiste dans l'institution soviétique et la personne de Brejnev qui n'est pas la même chose.
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Vous dites souvent que les ouvriers de la médiologie sont les prolétaires de la Cité philosophique.
Provocation ou constat ?
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R.
D.: C'est que les médiologues ont affaire au matériau, alors que les bourgeois sont des êtres de langage qui avisent sur le monde par les mots, et n'ont pas à faire avec le matériau, avec les infrastructures.
Ils ont plus à faire avec le texte qu'avec le papier, avec le film qu'avec le celluloïd, ils ne mettent pas la main à la pâte comme on dit.
La technique a toujours été peu considérée dans le champ philosophique.
Nous parlons plus de vecteurs que de valeurs, de choses que d'idées et donc nous ne sommes pas très chic, pas tout à fait " heideggero-lacaniens " !
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Pour ce numéro vous avez choisi la route parce qu'elle est un important vecteur de transmission et en même temps un espace de projection de l'activité humaine.
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R.
D.: S'il n'y a pas de route rien ne circule, il n'y a ni transmission, ni civilisation, ni culture.
Les routes peuvent aller d'un point à un autre, elles s'organisent en réseaux et ces réseaux supportent les institutions comme l'école par exemple.
Il n'y aurait pas eu d'écoles républicaines s'il n'y avait pas eu de routes pour amener les petits paysans dans les écoles.
Il n'y aurait pas eu de journaux à un sou, de presse industrielle, si elle n'avait pu être acheminée rapidement de Paris jusque dans les campagnes.
La route est un vecteur matériel qui a une portée symbolique très forte.
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Comment avez-vous articulé votre numéro ?
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R.
D.: François Dagognet oppose les routes aux métaroutes que sont les inforoutes, la route terrestre à la route abstraite où on n'a pas de carte, un espace qu'on ne traverse plus puisqu'on arrive sitôt parti.
C'est l'espace du réseau Internet, le passage de l'espace euclidien à l'espace topologique, et donc sans doute un changement de références.
Michel Serres explique qu'on ne voyage pas sur la route, que le voyage commence quand la route finit, quand on quitte la petite maison qu'est la voiture.
Nous avons vu beaucoup d'autoroutiers et ils répètent tous que les autoroutes sont faites pour qu'on les quitte.
Ils sont conscients qu'à trop s'industrialiser l'autoroute nie la route.
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Comment abordez-vous les autoroutes de l'information ? Et tout d'abord que pensez-vous de cette appellation ?
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Louise Merzeau.: Dans l'ensemble il y a en effet une critique de la formule même montrant la limite de cette métaphore et imposant plutôt l'image du réseau.
Il est intéressant de voir pourquoi cette métaphore prend et par quel biais elle s'est imposée.
Et puis il y a cette impossibilité à cartographier les inforoutes et l'éclatement de leur espace, les objets étant eux-mêmes morcelés, passant par des circuits différents et perdant la linéarité de toutes les routes connues jusque là, même les routes maritimes et aériennes.
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Le médiologue est en somme quelqu'un qui fait le lien et cela rappelle le concept et la terminologie de la fonction hypertextuelle qui dans le multimédia permet de mettre en lien des mots à des mots, des images à des mots, des bases de données à d'autres bases de données.
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L.
M.: Cela constituerait à faire un peu la médiologie de la médiologie.
A voir pourquoi la médiologie apparaît aujourd'hui et à montrer qu'elle même est liée à de nouveaux modes de mise en forme et d'accès du savoir qui fonctionnent plus sur le mode de la connexion de liens établis entre des noeuds de sens pris dans des sources et des disciplines très différentes.
La médiologie est en effet dans cet esprit d'une pensée complexe.
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La photographie, comment l'appréhendez-vous ? Comme de l'information ou comme un support esthétique ?
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L.
M.: C'est tout à la fois.
Dans la revue en général, les images, particulièrement la photographie, peuvent avoir de multiples fonctions, différents statuts sociaux: image documentaire, image produite plutôt dans un cadre artistique, image privée, familiale, image de la presse...
L'exposition montre plusieurs statuts d'image que nous avons très peu démarqués.
Nous montrons plutôt des photographies du domaine esthétique, mais aussi des photographies d'agences de presse, donc faites dans la logique de l'information et des photographies qui viennent du domaine institutionnel (ministères, entreprises) purement documentaires.
On tente un regard qui consisterait à les voir toutes comme images ayant une force visuelle, une qualité, et aussi une information à transmettre.
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Pourquoi avoir choisi la photographie et non pas la peinture ou la vidéo, ou un mélange de toutes les expressions plastiques ?
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| L. M.: Il existe une très riche iconographie sur la route et finalement il y a un paradoxe qui fait de la route un objet photographique très fréquent, qui en même temps n'est pas devenu un genre photographique. Ces photographies sont disséminées dans les collections. La linéarité de la route est très photogénique, c'est une sorte de point minimal du graphisme. Et au-delà il y a tout ce que la route draine, tout ce qui passe par elle. Les réfugiés, le voyage. A ce moment-là on enclenche sur le mouvement, il y a toujours dans la photographie un dialogue avec le mouvement. Comment le restituer ? Par le flou, ou la série, ou un texte adjoint...? A chaque partie de l'exposition naissent des questions proprement photographiques. L'exposition se déroule en quatre moments: d'abord la route dans son aspect formel, le tracé qui fraie une ligne sur la terre; puis le Transit, celui de la transmission avec tout ce qui passe sur la route, le voyage des hommes, des idées, des religions. Le troisième moment est plus concret, ce sont les chantiers, la route est prise comme matière qui vit, se transforme. Et la dernière partie est celle du voyage représenté par des séries, des démarches, chacun à sa manière a fait un voyage photographique. Le but est aussi de faire le tour de la Terre, par les pays représentés et l'origine des photographes. L'exposition elle-même est une sorte de route. |
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Les Cahiers de médiologie, no 2, éditions Gallimard." La Route ", Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcry, 75004 Paris, du 27 novembre au 26 janvier. 1. Régis Debray, Manifestes idéologiques, éditions Gallimard, Paris, 1994, p.94. * Régis Debray est philosophe et écrivain. ** Louise Merzeau est secrétaire de rédaction des Cahiers, directrice du Département des sciences de l'information et de la communication à Paris-X Nanterre, et commissaire, avec Monique Sicard (chef de projet CNRS-Image Media), de l'exposition.
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