Regards Novembre 1996 - La Création

Collage

Par Emile Breton


C'est une belle histoire. Un jeune Ukrainien, fou d'accordéon, entraîne au travail les kolkhoziennes. Il adhére au parti bolchevik, devient responsable. Et sérieux. Il abandonne l'accordéon pour le tampon-encreur, monte dans la hiérarchie du village, s'habille comme le Chef suprême, enterre sous le fumier son frivole instrument. Les koulaks ressortent les leurs, et leurs airs nostalgiques ôtent aux braves moissonneuses jusqu'au goût du travail. Le garçon se reprend à temps, va déterrer son accordéon, défie les koulaks dans un duel musical. Allegro vivace et triomphe de la révolution. Les kolkhoziennes repartent en chantant vers le dépassement du plan quinquennal. Fin du film. Car c'en est un et il est superbe. Il s'appelle Garmon (l'Accordéon), comédie musicale soviétique de 1935 réalisée par Igor Savtchenko, élève de Dovjenko, et qui filmait avec le même amour que lui les pommiers en fleurs et les belles filles de son pays aux joues rondes et aux tresses blondes. Trop belle pour être vraie, l'histoire? Certes, et l'on sait depuis que ce n'est pas de l'accordéon qu'on avait fait l'instrument principal de la liquidation des koulaks ou parfois baptisés tels. Mais, telle quelle, histoire pourtant dérangeante. Ce film, qui avait d'abord reçu l'appui des Komsomols (Jeunesses communistes) fut assez tôt retiré de la circulation. Ainsi, dans les années soixante et dix, la revue la Nouvelle Critique préparant une "semaine du cinéma soviétique" envoya deux de ses collaborateurs à Moscou "faire leur marché". Ils avaient une liste de films qu'ils souhaitaient ramener, et, sur cette liste, Garmon, qu'ils n'avaient pas vu, mais dont ils connaissaient l'existence. Ils purent le voir aux Archives, sans problème, mais, lorsque, le dernier jour, ils montrèrent leur liste aux deux responsables du cinéma soviétique de qui dépendait l'autorisation de sortie, ceux-ci les regardèrent avec l'air de la plus sincère consternation."Vous auriez souhaité montrer Garmon? Quelle bonne idée, un film magnifique. Malheureusement, toutes les copies ont été détruites par les Allemands, pendant la guerre.- Mais, nous l'avons vu il y a deux jours, aux Archives - Impossible, ce film a totalement disparu." Et, devant leur insistance: "On vous l'a tellement bien raconté que vous avez cru le voir, mais hélas, il vous faut l'oublier." Fin de l'entretien.

Quatre ans plus tard, pour une rétrospective soviétique à Beaubourg, même demande aux mêmes autorités. Même impuissance navrée. Pourtant, deux jours avant l'ouverture de cette manifestation, Garmon arrivait, copie neuve, à l'aéroport d'Orly. Mystère de la bureaucratie, bon tour joué par un archiviste à ses supérieurs, ou ignorance de la version officielle, personne n'eut envie de chercher plus loin: le film était là.

On pourra le voir, ou le revoir, ce mois-ci, au musée d'Orsay à Paris qui, en trente trois films propose un hommage au studio Mejrabpom-Rouss, apparu en 1924 à Moscou, aux premières - et brèves - années de la NEP, (nouvelle politique économique) voulue par Lénine pour donner sa place au marché. Garmon fut l'un des derniers films produits par ce studio de statut privé, né de la collaboration du "Secours rouge international" et d'un collectif d'artistes. Perçu comme une "aberration" dès que fut mis fin (en 1928) à l'expériece de la NEP, il allait être définitivement fermé en 1936. Reste un exceptionnel foisonnement dont cet hommage du musée d'Orsay peut donner idée, de la cocasserie corrosive de la Maison de la rue Troubnaïa, de Boris Barnet aux recherches formelles de Une simple affaire de Poudovkine. Telle est la troisième histoire, à ajouter aux deux ci-dessus racontées, celle de ce studio et de sa mise à mort

D'où l'on peut conclure que ces trois histoires, celle du film, celle de son destin ultérieur, celle de sa production, peuvent nous ramener à la brûlante Histoire, qui nous a traversés.

Assez brûlante pour que, parlant du Tombeau d'Alexandre, film de Chris Marker sur Alexandre Medvedkine, cinéaste soviétique (1900/1989), Bernard Eisenschitz puisse parler, dans la revue Trafic (numéro 19), de: "...la réversibilité qui fait qu'on peut avoir foi en une utopie et en être la victime apparaît dans la biographie de Medvedkine croyant chercher "un refuge dans l'art", comme dans celle de Mikhail Koltsov, appelant à l'exécution des accusés de 1937 et lui-même exécuté comme traître moins de trois ans plus tard." Trafic propose en effet quatre articles sur Chris Marker, l'un des " passeurs " de cette histoire du siècle, qui, de l'ironique pédagogie de Lettre de Sibérie, à l'amour pour la Havane en 1961 ("mitrailleuses sur les toits et congas dans la rue") de Cuba si et à la confiance désenchantée du Fond de l'air est rouge, apprit à pas mal de ses contemporains à regarder le monde d'un autre oeil. Plus clair.

Homme secret au point d'avoir volontiers laissé planer le doute sur son véritable nom même, Marker n'appelle pas la confidence. C'est donc vraiment de son oeuvre qu'il est question. Et si Bernard Eisenschitz évoque son rapport au cinéma - donc au monde, aurait dit Serge Daney, fondateur de Trafic - Louis Seguin, avec " L'intimité des cornichons " se livre à de brillantes variations, dignes de ces deux auteurs, sur le paradoxal rapport du cinéaste à Giraudoux, Jean-Louis Leutrat renoue le fil qui va du Coeur net, roman que publia Marker en 1949 à sa pratique cinématographique, laissant Jean-André Fieschi revenir au cinéma pour l'Ambassade, court métrage (1973) en Super 8, qu'il classe " au nombre des objets inquiétants, difficiles à ramasser, mais dotés d'un pouvoir d'envoûtement tenace et productifs de relances inépuisables ". Précieux dossier, donc, et qui n'est pas seul dans ce numéro de revue puisqu'on peut, y lire, entre autres, un article de Budd Boetticher sur la longue aventure de son amitié avec John Ford. Mais sa publication ne devrait pas dispenser un éditeur de nous donner l'ensemble des textes dont ceux-la sont extraits, et qui firent l'objet en Italie d'un livre (Dino Audino editore) dirigé par Bernard Eisenschitz pour le festival de Pesaro 1996, avec une filmographie détaillée sur près d'une centaine de pages, dont on ne trouvera l'équivalent nulle part. La préface d'Adriano Aprà, critique italien, commence sur ces mots: "Que ce livre soit un des rares sur Chris Marker (avec un Portugais et un autre Allemand en cours d'impression, mais aucun Français) peut sembler paradoxal." En effet.

L'histoire encore, mais toute fraîche, avec le Sens du combat (Flammarion) mince recueil de poèmes de Michel Houellebecq, qu'on pourra lire d'un trait, pour ce qu'il dit de la vie de tous, du chômage à l'amour, du libéralisme à la masturbation, et puis reprendre page à page ces " anecdotes " comme parfois il les appelle, tissées de mots de tous les jours, dégraissés - et parfois plus que dégraissés, curés jusqu'à la chair à vif - pour y entendre cette étrange musique qui vient peut-être de Verlaine, dans son apparente simplicité mélodique, ses rimes comme usées, habits trop longtemps portés, mais qui est à coup sûr de notre temps, celui des " nuits incertaines et très denses"."Nous avons besoin, écrit-il, de métaphores inédites; quelque chose de religieux intégrant l'existence des parkings souterrains." Eh bien, c'est ça, sa poésie. Rare.

 


1. Philippe Urfalino, l'Invention de la politique culturelle, La Documentation française/Comité d'histoire du ministère de la Culture, 1996, 361 p., 120 F.

2. Alain Riou, le Droit de la culture et le droit à la culture, éditions ESF, 1996, 264 p., 169 F.

3. Marius Bertou et Jean-Michel Leterrier, l'Aventure culturelle de la CGT, VO éditions/Le Temps des Cerises, 1996, 206 p., 120 F.Publié à l'occasion du 60e anniversaire du Front populaire, cet ouvrage permet de prendre conscience de l'ampleur du combat mené par la CGT dans les différents domaines de la culture.

4. Michel Verret, la Culture ouvrière, L'Harmattan, 1996, 300 p., ***F.C'est la réédition d'un grand classique, troisième tome d'une série qui comprend l'Espace ouvrier (réédité en 1995 chez le même éditeur) et le Travail ouvrier qui le sera ultérieurement, mais qui reste disponible aux éditions Armand Colin.

5. Allocution prononcée à New York le 15 mai 1962, in André Malraux, la Politique, la culture, Gallimard/Folio essais, 1996, 410 p,***F

6. Jacques Rigaud, la Culture pour vivre, Gallimard/L'air du temps, 1975, 307 p.

7. Jeanne Laurent, Arts et pouvoirs en France, de 1793 à 1981.Histoire d'une démission artistique, Université de Saint-Etienne/CIEREC, 1982, 185 p.Jeanne Laurent, au lendemain de la guerre, était sous-directrice des spectacles au ministère de l'Education nationale dont relève alors la Culture.C'est grâce à elle que la décentralisation théâtrale prit son essor, à partir de 1947; c'est elle qui confia à Jean Vilar la direction du Théâtre national populaire.

8. Jean Lacouture, Malraux, une vie dans le siècle, Seuil/Points no251, 1976, 445 p.

9. Jacques Rigaud, Libre culture, Gallimard/Le Débat, 1990, 443 p.

10. Pierre Moinot, " A.M.au jour le jour ", in la Nouvelle Revue française, no 295, juillet 1977, " Hommage à André Malraux (1901-1976) ", réédition, 1991.Pierre Moinot fut le responsable du Théâtre et des Maisons de la culture en 1960 et 1961.

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