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Sous les lambris du Palais-Royal Par Pierre Courcelles |
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Voir aussi Lectures de Malraux , Lectures sur Malraux , Pour en savoir plus |
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L'action de Malraux, premier " ministre de la Culture ", de 1959 à 1969, est parfois contestée.
Mais il parvint à assurer la pérennité d'un ministère qui aurait pu n'être qu'un caprice du prince.
C'est en héritier que Malraux arrive rue de Valois, le 9 janvier 1959. Le ministre d'Etat, chargé des Affaires culturelles, " l'ami génial, fervent des hautes destinées ", ainsi que le qualifie le général de Gaulle, à défaut d'être déjà à la tête d'un ministère qui reste à construire, est le continuateur d'une tradition éminemment française, la présence de l'Etat français dans les affaires de la création artistique et de la culture, de l'Ancien régime à la création de ce ministère des Affaires culturelles (1). Même si certains auteurs remontent aux Mérovingiens (2), c'est surtout à partir du règne de François Ier que se mettent en place les établissements qui encadreront les activités intellectuelles, culturelles, artistiques et scientifiques. Ainsi, en 1530, le Collège royal, l'actuel Collège de France; en 1537, par l'Ordonnance de Montpellier, le dépôt légal qui permet d'approvisionner la bibliothèque royale, devancière de la Bibliothèque nationale de France; en 1539, par l'ordonnance de Villers-Cotterets, la substitution du français au latin dans les actes officiels, acte qui annonce la création de l'Académie française en 1635, sous Richelieu, etc. L'inventaire est considérable mais le ministre Malraux doit lui en adjoindre un autre, celui des initiatives prises en dehors de l'Etat lorsqu'il est défaillant face aux besoins qui montent des classes sociales exclues des dispositifs culturels officiels. C'est l'action continue des syndicats (3), des associations ouvrières, des partis politiques, dans les domaines de l'éducation, de la création, des loisirs, du sport qui, du XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui, à travers les Comités d'Entreprise notamment, proposent leurs propres pratiques de la culture (4). Avec le ravalement des façades de bâtiments officiels, les voyages à l'étranger de la Joconde ou de la Vénus de Milo, Malraux ministre devint célèbre en lançant le projet des maisons de la Culture, appelées à devenir les " cathédrales du XXe siècle ", rien moins. Il devait y en avoir une par département, en 1968 elles n'étaient que 6, elles ont été 20, elles sont moins de 10 aujourd'hui. Mais l'idée, comme l'appellation, viennent de l'avant-guerre. C'est en 1934 que l'Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (l'AEAR, fondée en 1932, dirigée par Paul Vaillant-Couturier, Malraux y adhéra dès sa création) met en place la première Maison de la culture dont le secrétaire général est Aragon. L'Association se donne comme but, dans le domaine du patrimoine national, de " faire revivre, pour que l'ensemble du pays en jouisse, les glorieuses traditions de la France dans l'art et la littérature nées des grands hommes de notre pays et du génie populaire des foules ". Et pour ce qui concerne la création vivante, elle se propose de " Travailler à l'élaboration de la culture de demain par l'union des plus grands écrivains et artistes français avec les travailleurs " (J. Varloot, " Le PCF, les intellectuels et la nation ", la Nouvelle Critique, no22, 1951.) La mission du ministère des Affaires culturelles est ainsi définie par le décret du 24 juillet 1959 qui le crée: " Rendre accessibles les oeuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et favoriser la création des oeuvres de l'art et de l'esprit qui l'enrichissent ". On retrouve là les deux axes majeurs du programme de la Maison de la culture de 1934, exceptions faites des références au " génie populaire des foules " et " aux travailleurs ", ce qui, au fond, revenait à restreindre le champ de la démocratisation de la diffusion culturelle et couper de l'une de ses racines la création artistique. Le droit à la culture, déjà inscrit dans le Préambule de la Constitution de 1946, et la démocratisation dans son accès, Malraux y était attaché. Devant les élus, il dira: " Désormais, la collectivité a reconnu sa mission culturelle. Autant qu'à l'école, les masses ont droit au théâtre, au musée. Il faut faire pour la culture ce que Jules Ferry faisait pour l'instruction." A l'approche du 40e anniversaire de la création du ministère de la Culture, on peut constater que la question de la démocratisation de la culture reste posée - moins largement, il est vrai.
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Une pensée située dans la temporalité des civilisations
La pensée de Malraux sur la culture se situait bien au-delà de l'action en faveur de la démocratisation de la culture. Elle s'énonçait dans la temporalité des civilisations et de l'imaginaire qu'elles fabriquent à travers l'oeuvre d'art, laquelle est le lieu de la métamorphose qui exprime le tragique de l'histoire de l'humanité. Pour Malraux, la culture est " l'invincible permanence de ce qui a triomphé de la mort " (5). Mais pour certains observateurs, si le ministre de la Culture parle avec ampleur, il agit peu. La vision malrucienne n'est pas inscrite dans une politique culturelle dont on " rechercherait en vain l'expression théorique dans des documents de référence. Les discours et les écrits d'André Malraux sont plus des réflexions philosophiques ou des commentaires sur l'action que des exposés de doctrine " (6). Cette opinion émise par Jacques Rigaud, directeur du cabinet de Jacques Duhamel qui, de 1971 à 1973, succéda à Malraux, après Edmond Michelet et André Bettancourt, fut souvent partagée. Pour Jeanne Laurent, Malraux, " homme de verbe, fit au gouvernement un grand usage de la parole, sans se servir d'elle en instrument d'une politique clairement conçue et fermement menée " (7). Biographe de Malraux, Jean Lacouture interroge ainsi son action ministérielle: " Si ardent qu'il fût à déclencher telle ou telle entreprise - maisons de la culture, inventaire national -, voulut-il vraiment se battre pour en assurer l'exécution ? Lui qui avait, plus que personne, accès auprès du général de Gaulle, et qu'une vieille amitié liait encore à M. Georges Pompidou, [Premier ministre d'avril 1962 à juin 1969, Ndlr] combien de fois a-t-il rompu le combat avant d'avoir vraiment engagé le fer pour soutenir tel ou tel projet, tel ou tel collaborateur ? " (8) Ce qu'on reproche à Malraux, c'est de n'avoir pas eu la volonté de faire de son ministère un " grand ministère " qui ne se serait pas contenté des Arts et Lettres, qui leur aurait ajouté " la radio-télévision, la direction générale des relations culturelles du Quai d'Orsay, le secteur socio-éducatif, la tutelle de l'Institut de France et des grands musées scientifiques et lui donner, d'une manière ou d'une autre, autorité ou influence sur l'aspect culturel de l'Education nationale " (9). Cette ambition utopique, aujourd'hui encore, aurait nécessité une révolution administrative et politique (que de Gaulle lui-même n'aurait pu imposer) et surtout un budget d'une autre ampleur que le 0,43% avec lequel fut mis en place le ministère de la Culture - on sait ce qu'il en est aujourd'hui de ce budget, au dessous de 0,80%. Car si, pour la première fois, le IVe Plan (1962-1965) comporte une commission des Affaires culturelles, il faut compter, lors de sa préparation en 1961, avec un tout jeune secrétaire d'Etat aux Finances peu convaincu par la démocratisation culturelle, Valéry Giscard D'Estaing, qui remet en cause le projet des Maisons de la culture, contre les " propositions de la commission du Plan unanime " (10). Ce n'est là que l'une des nombreuses obstructions auxquelles Malraux dut faire face. Il n'en reste pas moins que ce ministère existe et qu'il appartient au patrimoine commun des femmes et des hommes de ce pays. En tant que tel, il doit être défendu. |
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1. Philippe Urfalino, l'Invention de la politique culturelle, La Documentation française/Comité d'histoire du ministère de la Culture, 1996, 361 p., 120 F. 2. Alain Riou, le Droit de la culture et le droit à la culture, éditions ESF, 1996, 264 p., 169 F. 3. Marius Bertou et Jean-Michel Leterrier, l'Aventure culturelle de la CGT, VO éditions/Le Temps des Cerises, 1996, 206 p., 120 F.Publié à l'occasion du 60e anniversaire du Front populaire, cet ouvrage permet de prendre conscience de l'ampleur du combat mené par la CGT dans les différents domaines de la culture. 4. Michel Verret, la Culture ouvrière, L'Harmattan, 1996, 300 p., ***F.C'est la réédition d'un grand classique, troisième tome d'une série qui comprend l'Espace ouvrier (réédité en 1995 chez le même éditeur) et le Travail ouvrier qui le sera ultérieurement, mais qui reste disponible aux éditions Armand Colin. 5. Allocution prononcée à New York le 15 mai 1962, in André Malraux, la Politique, la culture, Gallimard/Folio essais, 1996, 410 p,***F 6. Jacques Rigaud, la Culture pour vivre, Gallimard/L'air du temps, 1975, 307 p. 7. Jeanne Laurent, Arts et pouvoirs en France, de 1793 à 1981.Histoire d'une démission artistique, Université de Saint-Etienne/CIEREC, 1982, 185 p.Jeanne Laurent, au lendemain de la guerre, était sous-directrice des spectacles au ministère de l'Education nationale dont relève alors la Culture.C'est grâce à elle que la décentralisation théâtrale prit son essor, à partir de 1947; c'est elle qui confia à Jean Vilar la direction du Théâtre national populaire. 8. Jean Lacouture, Malraux, une vie dans le siècle, Seuil/Points no251, 1976, 445 p. 9. Jacques Rigaud, Libre culture, Gallimard/Le Débat, 1990, 443 p. 10. Pierre Moinot, " A.M.au jour le jour ", in la Nouvelle Revue française, no 295, juillet 1977, " Hommage à André Malraux (1901-1976) ", réédition, 1991.Pierre Moinot fut le responsable du Théâtre et des Maisons de la culture en 1960 et 1961.
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Lectures de Malraux
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Les oeuvres complètes d' André Malraux sont éditées dans la collection de la Pléiade. Le tome III vient d'être publié . Nombre de ses écrits sont disponibles en poche et Folio Essais-Gallimard, où viennent de paraître une sélection de textes peu accessibles sous le titre la Politique, la culture, ainsi que le Musée imaginaire, et en Folio Plus, l'Espoir et la Condition humaine. |
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Lectures sur Malraux
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Outre quelques ouvrages de référence, comme les souvenirs de la première épouse de l'écrivain, Clara Malraux (Grasset), la biographie de Jean Lacouture (Seuil/Points), l'étude de Janine Mossuz, André Malraux et le gaullisme (Armand Colin), viennent d'être publiés :
Roger Stéphane, André Malraux, premier dans le siècle, Gallimard/Cahiers de la NRF, 1996, 120 p., 80 F.
Pierre de Boisdeffre, André Malraux, la mort et l'histoire, éditions du Rocher, 1996, 263 p., 135 F.
Dominique Villemot, André Malraux et la politique, L'Harmattan, 1996, 192 p., 110 F.
Sous le titre L'automne Malraux, un ensemble de manifestations sont organisées à l'initiative du ministère de la Culture, expositions, colloques, débats, lectures, publications,émissions de télévision, etc.
Programme consultable sur Minitel 3615 Culture.
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Pour en savoir plus
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Collectif, les Affaires culturelles au temps de Jacques Duhamel, 1971-1973, la Documentation française/Comité d'histoire du ministère de la Culture, 1995, 640 p., 140 F.
Pascale Goetschel et Emmanuelle Loyer, Histoire culturelle et intellectuelle de la France au XXe siècle, Armand Colin-Cursus, 1994, 185 p., 75 F.
Pascal Ory, l'Aventure culturelle française, 1945-1989, Flammarion, 1989, 241 p.
Jacques Rigaud, l'Exception culturelle.
Culture et pouvoirs sous la Ve République, Grasset, 1995, 300 p., 120 F.
Jean-Michel Djian, la Politique culturelle, le Monde éditions/Marabout, 1996, 285 p.
Françoise Benhamou, l'Economie de la culture, La Découverte-Repères, 1996, 120 p.
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