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L'art, cette grandiose tentative de durer Par Yves-Michel Bernard |
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Tour à tour nomade collectionneur, critique d'art, administrateur, historien de l'art, l'auteur du Musée imaginaire aborde l'art comme un dialogue permanent de l'homme avec lui-même.
Le 8 février 1937, Malaga, la forteresse andalouse assiégée, tombe. Dans le ciel embrasé par la mitraille des fascistes, l'escadrille commandée par Malraux livre son dernier combat. Le 8 janvier 1937, Picasso avait commencé dans le secret de son atelier parisien les planches de Sueño y mentira de Franco (1), gravures violemment caustiques qui fustigent les troupes franquistes et ridiculisent leur chef. L'histoire de Malraux est un incessant chassé croisé avec l'artiste du siècle. L'écrivain est fasciné par Picasso. En 1974, il dédie la Tête d'obsidienne à Gaston Paleswski " qui fut l'ami de Picasso et dont Picasso fut l'ami ". Lui, Malraux n'a pas eu cette chance, il le regrette: " Je n'ai jamais connu Pablo, personne privée, sentiments; j'ai seulement connu Picasso " (2) Et pourtant leurs vies sont confusément liées dans ce XXe siècle." Je mets à jour des notes de la guerre d'Espagne.(...) La sonnerie du téléphone... Monsieur, c'est de la part de Mme Pablo Picasso ", dès les premières lignes de la Tête d'obsidienne Malraux mêle sa vie, ses guerres, et Picasso. A Mougins, avec Jacqueline, après le décès, Malraux examine les oeuvres de la donation, soudain l'ancien aviateur s'immobilise devant un tableau : "- Ce sont les toits de Barcelone ? - Vous les reconnaissez ? - Je crois reconnaître le sujet: la ligne qui se découpait sur le petit matin, quand nos avions revenaient..." Ce que Malraux regarde dans l'atelier de Mougins, la peinture de Picasso, ses souvenirs de guerre, sa vie qui joue avec la mort, il nous en délivre une partie de la réponse à propos des Demoiselles d'Avignon: " C'est alors que l'interrogation, quelquefois sereine et presque toujours angoissée, prend le pas sur l'annexion, que Picasso succède à Cézanne " (3). Pour Malraux, Picasso est l'exemple parfait de l'expérience individuelle qui se transcende dans un monde tragique pour donner un sens à l'histoire. Depuis l'entre-deux-guerres, Malraux fréquente l'avant-garde. En 1945, le galeriste René Drouin lui demande la préface à l'exposition " les Otages " de Jean Fautrier. Malraux a connaissance des incidents survenus quelques mois plus tôt à la Galerie l'Esquisse lors de la présentation des dernières oeuvres de Kandinsky. Le Front national des étudiants jettent les tableaux au sol en criant au directeur: " qu'on n'aurait pas vu ça du temps des Allemands ". Dans la préface, Malraux prend position, va à l'essentiel dans une sobriété extrême: " L'art moderne est sans doute né le jour où l'idée d'art et celle de beauté se sont trouvées disjointes ". Malraux pédagogue: " Des couleurs libres de tout lien rationnel avec la torture se substituent aux premières (peintures); en même temps qu'un trait qui tente d'exprimer le drame sans le représenter, se substitue aux profils ravagés. Il n'y a plus que des lèvres, qui sont presque des nervures; plus que des yeux qui ne regardent pas. Une hiéroglyphie de la douleur."
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La liberté de l'artiste face à la souffrance et à la mort
Malraux a vu les photographies de l'holocauste nazi. L'auteur de la Condition humaine sait que les images désormais ne suffisent plus. Malraux exalte alors la liberté de l'artiste face à la souffrance et à la mort: " De combien de peintres de la génération de Fautrier pouvons-nous dire aujourd'hui qu'ils ne doivent rien à personne ? Voici un peintre que d'éclatants écarts depuis vingt ans ramènent toujours au tragique, en le représentant toujours moins, en l'exprimant toujours davantage." Malraux, le nomade collectionneur à la recherche des statuettes khmères en 1923, veut désormais transformer son expérience en conscience. Il sait déjà que la cuvette de Dién Biên Phu et le vent des Aurès sonnent le glas de l'empire colonial français. Il signe en 1958 avec Mauriac, Sartre et Martin du Gard " une lettre contre la torture ". Il s'engage à nouveau, mais pour l'art et publie le Musée imaginaire en 1947, la Création artistique en 1948, la Monnaie de l'Absolu en 1949, bientôt réunis sous le titre: les Voix du silence, Saturne en 1950, le Musée imaginaire de la sculpture mondiale en 1954, la Métamorphose des Dieux en 1957.
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Une conception révolutionnaire de la gestion des arts
Désormais Malraux recherche dans l'art et dans ses formes les plus diverses (idoles des Cyclades, statuettes mésopotamiennes, bas-relief roman, masque dogon, art khmer, peintures de Picasso) ce qui est au-dessus de l'homme, " ce pour quoi l'on pourrait vivre " et " ce pour quoi l'on meurt " (4). Malraux vit l'art comme d'autres vivent une religion, l'art lui apporte la preuve de la supériorité de l'homme par rapport à un destin. Malraux ne cherche pas la signification de l'art à travers des expériences personnelles. Son dialogue avec Picasso dans la Tête d'obsidienne invite à découvrir l'immense communion des oeuvres d'art depuis les civilisations les plus lointaines jusqu'à l'homme du XXe siècle. L'art devient " la plus grandiose tentative de l'homme pour durer, pour s'imposer au monde, pour affirmer une solidarité." (5) Le combattant de la Résistance continue naturellement son engagement pour l'art auprès de De Gaulle. Le Général inventera pour lui un ministère sur mesure: les Affaires culturelles, poste qu'il occupera sans interruption de 1959 à 1969. Mais il faut gommer la légende pour revenir aux faits. Ainsi, l'initiative d'embellissement (c'était le terme d'époque) des grandes constructions de l'Etat par des " décorations " monumentales est un projet de Jean Zay sous le gouvernement du Front populaire. Le texte (6) est adopté en 1951. Or, cette généreuse idée d'associer l'artiste à l'architecte pour transcender la monotonie de l'architecture d'après-guerre est souvent attribuée à Malraux. Cette fausse paternité n'est pourtant pas dénuée de tout fondement. L'arrêté du 18 mai 1951, voté à la sauvette et rarement appliqué par les administrations incrédules, connut un véritable essor sous l'impulsion volontariste de Malraux. Son ministère fait admettre la nécessité de décentraliser les décisions concernant les projets de décoration dont le coût n'excède pas un certain plafond. Mais cette impulsion serait restée vaine si elle n'avait été dotée de militants dévoués à son application. Face à l'administration, Malraux, qui n'est pas un homme de cabinet, impose des conseillers artistiques bénévoles et choisis pour leur connaissance de l'art actuel (7) avec la mission " d'assumer les responsabilités dévolues sur le plan national au service de la création artistique ". Cette conception révolutionnaire de la gestion des arts plastiques eut des conséquences si inattendues qu'il est difficile aujourd'hui d'en mesurer toutes les retombées. Dans la France des années soixante où l'on peut revendiquer " la construction d'un collège par jour ! " la décision d'affecter systématiquement un crédit pour la réalisation d'une oeuvre fut un extraordinaire stimulant pour la création artistique. La modicité des sommes contraint les artistes à innover en créant avec des procédés industriels. On assiste à un renouvellement de l'inspiration artistique, tant dans la conception des oeuvres que dans les techniques employées. D'autre part, les conservateurs des musées de province ont, hormis quelques exceptions, très peu de budget pour acquérir de l'art contemporain. Mais cette nouvelle fonction que certains acceptent d'assumer leur offre la possibilité de passer commande à des artistes de leur temps, en dehors de toutes contraintes de modes parisiennes. Ainsi émergent des artistes vivant et travaillant hors de Paris. Des dialogues s'engagent entre les " producteurs " qui s'organisent et les " usagers " qui apprennent à décider. Désormais Malraux a libéré les énergies, fidèle à son engagement de 1934 lorsqu'il déclarait, à la réunion de compte rendu du Congrès des écrivains soviétiques: " C'est seulement dans l'élément positif d'une civilisation que l'oeuvre d'art trouve sa force." |
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L'auteur remercie la Bibliothèque Elsa-Triolet de Pantin pour le prêt de la documentation ayant permis de rédiger cet article. 1. Songe et mensonge de Franco. 2. André Malraux, la Tête d'obsidienne, Gallimard, Paris, 1974. 3. Pierre Cabanne, le Siècle de Picasso, Denoël, Paris, 1975. 4. Georges Pompidou, Pages choisies d'André Malraux, Classiques illustrés, Hachette, Paris, 1955. 5. André et Jean Brincourt, les OEuvres et les lumières, de la Table Ronde, Paris, 1955. 6. Le crédit affecté à ces travaux est calculé à raison de 1% du coût de la construction lorsque celle-ci est financée uniquement par l'Etat, et de 1% du montant de la subvention accordée aux collectivités locales, lorsqu'elles ont l'initiative et la charge financière de la construction, sans qu'elles soient tenues pour autant d'apporter leur propre participation. 7. Les ancêtres de nos actuels conseillers arts plastiques.
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