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Présentation de l'artiste en romancier Par Patrice Fardeau |
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Voir aussi André Malraux, un exemple de littérature engagée |
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L'auteur de la Condition humaine aura peu laissé de romans et cela, déjà, renseigne peut-être sur sa personnalité, jamais entrée dans les moules.
Le contexte dans lequel il a écrit n'est pas indifférent.
André Malraux écrit des romans dans les débuts du siècle et aura pratiquement terminé sa carrière à la césure, les Noyers de l'Altenburg datant de 1948. Un élève des années soixante pouvait peiner à s'imaginer que le ministre gaulliste de la culture avait pu, quelques décennies plus tôt, épouser la cause de la révolution espagnole ou celle de la révolution chinoise. C'est que, en ce temps, les camps - y compris littéraires - s'affrontaient sans nuance. Il faudra une Place rouge, de Pierre Courtade, pour retrouver cette ambiance si particulière des combats des années trente et quelques vérités inattendues. Lorsque Malraux écrit en romancier, de prestigieuses plumes lui tiennent la dragée haute: Roger Martin du Gard, Jules Romains...et c'est la poésie qui tente, via les surréalistes, de secouer le joug réaliste. Sans s'embarrasser de grandes réflexions théoriques, Malraux va trouver une place originale, où la description est réduite à sa plus simple expression. C'est que Malraux est un homme d'action avant toute autre chose, un homme de voyages et de découvertes. Métaphysicien obsédé par la mort, le suicide (celui de son père n'y étant probablement pas pour rien), la situation de l'homme dans le monde et l'angoisse qu'elle provoque - thème qui sera utilisé bien autrement par Sartre ou par un autre homme d'action, Saint-Exupéry - l'auteur de l'Espoir n'ignore cependant pas le collectif. Celui-ci n'est pas à ses yeux cette masse homogène qu'on peut trouver ailleurs, au même moment, notamment dans les luttes politiques. L'histoire a sans doute favorisé une vision manichéenne du monde à laquelle peu de romanciers ont pu échapper pendant cette période qui conduira à la Seconde Guerre mondiale. Peut-être avons-nous fait une erreur, disait en substance Michel Leiris peu avant sa mort, mais c'était une erreur nécessaire. Quelques années après, nous pouvons relire certains auteurs avec des yeux neufs car, comme le prouvent les traductions qu'on revoit régulièrement en fonction des évolutions incessantes de la langue, on ne lit finalement jamais le même livre. S'agissant de Malraux, ce n'est pas un luxe. Les écrivains véritables ont une fâcheuse habitude à ne jamais entrer dans les moules et lui en a rajouté, non seulement en devenant ministre du général de Gaulle mais, surtout, dans la même période, en cessant d'écrire.
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L'art et la guerre, deux pôles extrêmes que le romancier veut éclaircir
Lui qui a tant traqué le mystère, dans l'action, dans la pensée ou dans l'art, paraît avoir gardé le sien. N'a-t-il pas " fait le ménage " avant sa mort afin que rien ne soit dévoilé qu'il n'ait voulu ? On trouvera aussi réduit dans ses romans, qui ne livrent que l'essentiel, ce qui peut en faire un romancier d'atmosphère. Mais il faudra une imagination singulière pour " visionner " le cadre de l'action, tant l'important réside dans la recherche de l'individu, dont on ne sait pas si elle est recherche de la satisfaction des fins ou recherche de soi-même. Il y a du Sisyphe dans ce Malraux-là comme, peut-être, dans toute existence humaine qui cherche sa justification. Comment en serait-il autrement chez un auteur qui a vécu, comme d'autres, deux guerres mondiales et qui a pu mesurer la précarité de l'existence ? " Il n'y a pas de dignité possible, pas de vie réelle pour un homme qui travaille douze heures par jour sans savoir pour quoi il travaille." (la Condition humaine, Pléiade, Gallimard, 1947, p.227) Voilà le type de réflexion qui hante toute une oeuvre et qu'on peut convoquer pour expliquer de singulières mutations de pensée. Il y a du religieux dans cette attitude qui consiste à toujours crouler sous le tragique. Encore une fois, cet homme n'a pas écrit au moment de ce qu'il est convenu de nommer " les trente glorieuses ". Un commentateur fait observer que " la paix est presque toujours absente " de l'oeuvre romanesque du connaisseur d'art (François de Saint-Chéron dans les Romans de Malraux, récemment paru chez Hatier dans une collection scolaire). Mais connaissons-nous, nous-mêmes, la paix ? Sans doute les formes de guerre varient-elles." Plus jamais ça ! " a-t-on pu entendre après la Seconde Guerre. Qu'en est-il sous nos yeux ? L'art et la guerre: deux pôles extrêmes que le romancier a voulu éclaircir. Un critique fait le partage entre les romans où l'on mange et ceux où l'on ne mange pas. Il faut, ici, modifier: pas un roman où l'on ne sculpte ou peigne, comme pour rappeler que l'homme peut connaître, en dépit de tout, l'élévation. |
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André Malraux, un exemple de littérature engagée
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Si l'on veut une nouvelle preuve, s'il en était besoin, que la lecture peut varier selon le moment où on l'effectue, qu'on se souvienne comment on lisait encore Malraux dans les années soixante, alors qu'il était pourtant ministre - gaulliste - de la Culture.
Pour notre part, nous l'avons lu, après plusieurs générations, comme un romancier de la Libération, de l'émancipation, comme l'un de ceux qui donnaient toujours, quelle qu'ait été son évolution, des raisons d'agir contre une société qui fait des hommes des objets et qui offre par conséquent toutes les raisons de se révolter.
En un mot, nous avons pu le lire comme un romancier communiste, c'est-à-dire quelqu'un qui ne se satisfait jamais d'un réel qui classe les individus selon leur puissance financière ou leur misère, l'accès qui leur est ouvert ou fermé aux études, à un travail satisfaisant, à un logement décent, bref, à un certain nombre de conditions qui font basculer chaque citoyen - qui devrait ressem-bler à un être équilibré susceptible de construire son propre bonheur - dans le camp des privilégiés ou dans celui, il faut bien écrire le mot, des exploités.
Comme la planète a toujours besoin de ce romancier-là, nul doute que Malraux a gagné l'éternité et peut-être le romancier fera-t-il oublier, en fin de compte, le ministre qu'il fut, et après tout pas le plus mauvais d'entre eux.
Notre époque de frilosité a probablement plus de mal avec des romans qui taillent à la serpe dans un réel qui ne faisait pas de cadeau.
Pourtant, en dépit de changement de formes, les questions de la libération, de la fin de la misère, de la nécessaire lutte contre l'oppression, etc.ne sont-elles pas toujours à l'ordre du jour ?
Bien des générations futures s'identifieront à un aviateur espagnol qui combat le franquisme ou à un révolutionnaire chinois qui entend que chacun puisse, dans un premier temps, manger à sa faim.
Ils porteront avec lui la bombe, leur rythme cardiaque s'accélérera en même temps que lui, autant par la crainte d'échouer que par conscience de l'importance du geste et de ses conséquences, ils souffriront avec des populations parfois si abruties de misère qu'elles en perdent de la lucidité...
Bien sûr, nous n'avons parfois vu que cela dans les romans de Malraux, c'est-à-dire que l'universalité des problèmes posés nous a souvent échappé.
C'est que la nécessité du changement était immédiate, pressante, comme une question de vie ou de mort.
L'Espoir, l'espoir, étaient dans cette mesure.
Ils permettaient de combattre, c'est-à-dire de vivre.
L'Espoir est d'ailleurs l'un des trois romans de " combat " d'André Malraux.
Il raconte, puisque le romancier s'appuie, le plus souvent sinon toujours, sur des faits réels, les débuts de la guerre civile espagnole après l'insurrection fasciste de Franco.
Le héros du livre, plus que quelconque personnage, est à n'en pas douter l'aviation.
Curiosité: la plupart des protagonistes sont des intellectuels: nous avons affaire à des ingénieurs, un ethnologue, un historien d'art.
La Condition humaine mettra aux prises des personnages moins typés socialement parce que Malraux est certain de la réussite finale de la révolution chinoise.
Décrivant les événements du Shanghaï de 1927, il publie pourtant ce livre, probablement le plus célèbre d'entre eux, en 1933.
C'est qu'il avait débuté avec la Chine dès 1928, avec les Conquérants, où le narrateur suit les événements de 1925.
Déjà, Malraux s'attachait plus à la description psychologique des personnages dans leur rapport avec les soubresauts de l'historie qu'à la description des lieux, en quelque sorte éludés.
A l'heure où la littérature retrempe dans des techniques qu'on croyait dépassées, Malraux peut donc faire figure de moderne.
Un exemple de ce style " minimal ", épuré: " La porte du magasin était ouverte.
Il y courut: partout, à terre, des morceaux de disques épars dans de grandes taches de sang.
La boutique avait été nettoyée à la grenade, comme une tranchée." (la Condition humaine, Pléiade, p.368).
On ne saurait être plus concis !
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