Regards Novembre 1996 - La Création

Comprendre la tragédie humaine

Par Patrice Fardeau


Entretien avec Jean-François Lyotard *

D'aucuns seront surpris de voir que le philosophe Jean-François Lyotard, qui a écrit près d'une trentaine de livres, consacre un ouvrage à André Malraux. Dans l'intimité de son écriture avec l'auteur.

 
Avouons notre étonnement: c'est bien l'auteur de Discours, figure, de Tombeau de l'intellectuel..., qui publie un livre, chez Grasset, sur Malraux...

 
Jean-François Lyotard : Mon attachement à Malraux date de l'adolescence, c'est-à-dire de la guerre. Il me semblait qu'il posait bien la question du deuil du politique. A savoir qu'on devait faire quelque chose contre les injustices, sans pour autant croire qu'on pouvait en terminer avec la misère, au sens philosophique, et même théologique. Il y a quelques années, j'ai fait part de cet attachement à un ami, et ce fou est allé le dire à Fasquelle, des éditions Grasset, qui me téléphone en me disant qu'il prend immédiatement le livre que j'envisageais - un peu pour rire - devant mon ami. J'ignorais tout de la commémoration. Je me suis mis tout de suite au travail, et le livre m'a occupé cinq ans.

 
Ce qui m'a frappé, d'emblée, c'est l'écriture presque romanesque que vous utilisez. Quel but poursuivez-vous ce faisant ?

 
J.-F. L.: Dans la mesure où il n'était pas envisageable de trouver quelque chose de nouveau sur cet auteur, et sa fille Florence m'en avait déjà averti, je voyais ce livre comme un livre d'écriture, de style. Mon approche a donc plutôt été, par la façon d'écrire, de faire sentir l'étrange rapport que Malraux a eu avec la réalité: y être plongé jusqu'au cou, jusqu'à la mort, et en même temps ne pas y croire. C'est d'ailleurs ce qui l'a rendu suspect à tous, à gauche comme à droite.

 
Ce rapport à la réalité fait un peu penser au Diderot du Paradoxe sur le comédien et à la fameuse idée de " distance de soi d'avec soi ", reprise par Roger Vailland, qui me semble avoir quelque communauté d'esprit avec Malraux. Est-ce dû à l'époque, au climat intellectuel du temps ?

 
J.-F. L.: C'est tout ensemble. La convergence des attitudes s'inscrit sur le fond commun de la grande déception éprouvée par cette génération: d'aucune révolution ne sortira une humanité libre. L'histoire ne va nulle part, elle se répète. Ne compte, ne reste que la " grandeur ", l'intensité des actes.

 
La référence à Corneille ne les réunit-elle pas ?

 
J.-F. L.: Assurément. Corneille est pour Malraux le metteur en scène de la grandeur sans motif: l'honneur comme objet de passion. Avec ce que cette intransigeance comporte de farfelu: il y a un comique de Corneille, qui procède d'une métaphysique du non-sens. Malraux se reconnaît dans cette droiture fantasque.

 
Les philosophes, c'est clair, vont facilement vers la littérature aujourd'hui. Comment l'expliquer ?

 
J.-F. L.: C'est le moins qu'on puisse dire que notre génération a été nourrie de littérature. Ce qui a pu nous permettre d'échapper à la pensée vraie, dogmatique. Prenez Claude Duchet qui, outre d'avoir été résistant et communiste, a été et reste un de mes bons copains. Il me demandait: quel est ton écrivain préféré ? Je lui répondais que je n'avais pas, à proprement parler, d'écrivain préféré mais que, parmi les premiers, il me faudrait citer Bernanos et Claudel. Il poussait des hurlements, me disait: Quoi??? Mais je sentais très bien qu'il partageait cet avis. Jamais, cependant, il ne l'aurait avoué. Observez pourtant Bernanos: il est d'abord franquiste, parce que catholique, et s'aperçoit que l'Eglise, ce n'est pas cela et change de bord. Carrément. Alors là, Malraux admirait beaucoup cette droiture.

 
On rencontre beaucoup de références communes, chez les écrivains de cette époque. On évoquait Corneille. N'y aurait-il pas aussi Pascal ?

 
J.-F. L.: Oui, Pascal: beaucoup d'écrivains, de penseurs placent l'époque sous son égide. La grande crise éveille une sensibilité tragique. De l'aveu de Malraux, la Condition humaine relève du " pessimisme " pascalien. José Bergamin, grand écrivain catholique espagnol, se range aux côtés des républicains parce qu'il comprend que " le diable est dans l'église ". Même attitude chez Bernanos, et pour la même raison. Voilà des amis de Malraux: chrétiens antifranquistes. Et à gauche, il y aura des communistes antistaliniens. Mais Malraux se déclare moins clairement de ce côté, tant qu'il juge que l'église bolchévique n'est pas assez consolidée. Il ne dénonce ouvertement l'appareil stalinien qu'au sortir de la guerre.

 
Malraux est allé assez loin dans l'engagement, notamment par le biais de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires...

 
J.-F. L.: C'est le moment où Gide et Malraux présidaient les meetings de cette Association et où le second a été invité comme camarade orateur au Congrès mondial des écrivains révolutionnaires à Moscou en 1934. Il n'était pas membre du parti. On se méfiait de ses incartades. Beaucoup plus utile, somme toute, au dehors que dedans. Malraux connaissait ce calcul.

 
Après cette période qu'on a pu nommer théoriciste, même en littérature, avec le Tel Quel de la fin des années soixante, et une prétention à globaliser et clôturer le savoir, on assiste à un retour de l'ontologie, voire de la métaphysique. Ne serait-ce pas pour cela que les philosophes iraient facilement du côté de la littérature ?

 
J.-F. L.: Les philosophes français se sont fait une certaine réputation, à l'étranger surtout, en raison de leur lecture des oeuvres littéraires (et aussi plastiques). La philosophie sort de son ghetto, et elle ne prétend pas apporter des clés capables de déverrouiller les conduites, les institutions ou les oeuvres - comme le structuralisme en avait eu la prétention. Elle se met au contraire à l'écoute du " sens " inépuisable que recèlent les romans et les poèmes, elle l'épouse et le prolonge, elle le manque. Or, ces " philosophes " que nous sommes devenus avaient été éduqués par des maîtres sociologues positivistes ou des professeurs de tradition néo-kantienne. En allant vers l'écriture littéraire, nous avons interrompu ce lignage, et nous avons renoué avec les écrivains post-proustiens à qui Jacques Rivière, directeur de la NRF, reprochait en 1924 leur fétichisme de l'écriture. Malraux était au nombre des accusés.

 
Le Surréalisme, en dépit de ses excès, n'a-t-il pas favorisé une rupture avec la littérature d'autrefois, comme en témoigne peut-être le lien de Malraux avec Max Jacob...

 
J.-F. L.: C'est très évident ! Mais il est très évident aussi que Malraux n'était pas favorable aux surréalistes, qu'il a beaucoup admiré le cubisme de Jacob, Reverdy et Cendrars. Malraux n'aimait pas le surréalisme parce qu'il pensait qu'on n'honore pas l'énigme de l'écriture en donnant simplement libre cours à l'inconscient. Le laisser-aller de l'écriture, le laisser-faire de l'écriture automatique restait de l'ordre de l'expression de fantasmes déjà formés: pas de valeur créatrice.

Ce qui intéresse Malraux, à éprouver d'abord et à écrire ensuite, c'est ce par quoi une situation peut être exemplaire d'une tragédie ontologique, qui n'est pas circonstancielle mais à quoi la circonstance prête son actualité. Ce qui l'intéresse par exemple dans la Commune de Shanghaï, ce n'est pas " simplement " - excusez ce mot - l'aspect politique, dont il a d'ailleurs très vite compris l'importance pour le siècle (les généraux réactionnaires, le capitalisme de Tchang ou le communisme), c'est la tragédie ontologique qui se joue à travers ces décisions politiques. Un homme comme Kyo va jouer sa vie sur la décision de donner ou non les armes à Tchang. L'aspect politique n'est pas ce qui fait toute la violence de la situation, mais la question: est-ce que le communisme (entendu comme communion entre les humains) vaut qu'on donne sa vie ? A ce moment-là, la question devient pascalienne: sa vie, en effet, on ne la donne qu'une fois. Il faut donc la donner " bien ". Je pense que les plus intelligents de ces années terribles que sont les années trente et quarante n'ont pas pu vivre autrement cette crise, qui ne se réduit nullement à une " crise du capitalisme ".

 
Vous faites plusieurs fois référence à la mort qui obsédait Malraux. Est-ce à dire que cette question puisse constituer une ligne de partage dans la pensée, selon qu'on la fait intervenir dans le raisonnement ou pas ?

 
J.-F. L.: Malraux a toujours pris soin de distinguer la mort du décès. Les trépas et naissances se succèdent et se répètent. La vraie mort, c'est la répétition du même. L'absurde, mais dans un sens presque obsessionnel. Ne pas répéter le même. C'est ce qu'on trouve chez Nietzsche. C'est ce qu'on trouve aussi chez Pascal et personne n'est plus proche de Nietzsche que Pascal à cet égard. Aucun marxisme ne pouvait délivrer Malraux de la hantise du " A quoi bon ? ".

 


* Philosophe, un des premiers enseignants à Vincennes après 1968, commissaire de l'exposition " les Immatériaux " (Centre Pompidou, 1985), auteur de Signé Malraux, Grasset, 1996, 360 p., 138 F.

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