Regards Novembre 1996 - La Cité

Environnement, reflet de société

Par Jackie Viruega


Voir aussi L'héritage sera-t-il viable ?

Une unanimité verte ? Elle n'empêche pas des représentations environnementales très différentes, donc des attentes très variées. Et en arrière-plan, bien souvent, des projets de société opposés.

Existe-t-il aujourd'hui une unanimité verte ? On pourrait le croire: citoyens, associations, scientifiques, industriels, hommes d'affaires, chacun se déclare aujourd'hui soucieux de l'avenir de la planète. Bien que cette prise de conscience générale des enjeux environnementaux soit encore insuffisante - mesure-t-on vraiment les conséquences de l'augmentation de l'effet de serre, des pénuries régionales d'eau ? - elle est réelle. Sous l'effet conjugué de l'accumulation de catastrophes " naturelles " et d'accidents technologiques d'une part; de l'élévation des connaissances et de la volonté d'avoir " son mot à dire " d'autre part, se fait jour une exigence de plus en plus résolue à un environnement de qualité. L'unanimisme est-il aussi réel qu'il en a l'air ? Cette réflexion formait un des axes du colloque international qui s'est tenu du 8 au 11 septembre dernier à l'abbaye de Fontevraud sur le thème " Quel environnement au XXIe siècle ? Maîtrise du long terme et démocratie ".(1)

Cette unanimité cache en effet des représentations très différentes. Dans les pays riches, cette sensibilité nouvelle se manifeste souvent par une aspiration à vivre plus près de la nature, par une aversion croissante pour le gigantisme, les très grands travaux (les barrages) et les projets industriels (les usines d'incinération...). Ce qu'on désigne sous le vocable " Nimby " (" Pas dans mon jardin "). Dans les pays pauvres, elle se résume la plupart du temps à la volonté de survivre, à disposer simplement d'eau potable. Ces divergences profondes n'empêchent pourtant pas l'existence d'une caractéristique commune: l'établissement d'un lien étroit entre " le quotidien et les enjeux planétaires ", selon l'expression de Sylvie Mayer (2). L'Indienne Vandana Shiva le dit à sa manière quand elle souligne que " Le Gatt, puis l'OMC ont entraîné de profondes conséquences dans la vie quotidienne" (3).

Les représentations de l'environnement ne coïncident pas toujours, de plus, avec les problèmes environnementaux réels. Les dimensions sociologiques et historiques interviennent, au-delà d'une connaissance rationnelle du sujet en cause. L'information peut être brouillée par l'orientation des médias, prompts à préférer le sensationnel à l'approfondissement; par l'attitude des scientifiques, prudents, voire silencieux; par les enjeux économiques et politiques que sous-tend l'environnement.

Ce secteur de l'énergie est exemplaire de cette distorsion entre les faits et leur perception. La Chine, par exemple, si elle parvient à élever son niveau de vie, pourrait consommer en 2015 cinq fois plus de pétrole qu'aujourd'hui... Comment le faire sans aggraver la pollution atmosphérique, épuiser les ressources naturelles, multiplier les déchets dangereux ? Comment, donc, concilier développement et protection de l'environnement, autrement dit survie de la planète ? " Tels sont les termes du débat qui devrait avoir lieu ", insiste Sylvie Mayer, qui constate que " des voix s'élèvent en ce sens, mais les termes sont disjoints, voire opposés ". Certains mettent en avant le coût des matières énergétiques pour utiliser les plus rentables sans souci écologique. D'autres privilégient l'épuisement des ressources, dans le strict contexte des connaissances actuelles. Il existe aussi ceux qui ne raisonnent qu'en termes de dangers, l'énergie nucléaire figurant alors le repoussoir absolu.

 
Environnement et développement

Cette diversité masque souvent des intérêts économiques et politiques contradictoires. La Conférence sur l'environnement et le développement, en juin 1992 à Rio, l'a parfaitement illustré. Lors du débat sur les forêts tropicales, les pays du Nord ont montré qu'ils étaient sensibles aux fonctions écologiques et sociales de la forêt (4); les pays du Sud, qu'ils voyaient en elle avant tout une ressource vitale en énergie, en terres et en devises. Et cette opposition entre Sud et Nord était flagrante pendant toute la conférence." Pour les uns, il s'agissait de construire un monde plus juste, moins inégalitaire; pour les autres, de jeter les bases d'un compromis enrôlant riches et pauvres sous la bannière de défense de la planète, menacée de dépérissement écologique... Certains compromis ont été possibles, mais de nombreuses questions sont restées sans réponse, faute d'accord."

La conférence de Rio a cependant montré qu'environnement et développement étaient conciliables et prôné une politique de " développement durable". Ce concept, qui est une critique du système capitaliste dans sa philosophie, a été immédiatement récupéré. On a même pu lire dans le bulletin du CNPF " l'efficacité supérieure du modèle libéral pour répondre aux exigences du développement durable " ! (5). Bettina Laville, de la Croix-Verte, analyse comment le G7 a successivement décliné cette notion si étrangère à son crédo libéral: le terme apparaît en 1991; le discours intègre des " corrections relatives à l'environnement " en 1992; il parle encore d'environnement en 1993 mais pas de pauvreté ni de climats; et depuis 1994, il n'est plus question que de " développement viable", l'environnement n'étant plus que la cerise sur le gâteau... Les pays riches avaient aussi proposé à Rio la création d'une autorité mondiale dans le domaine de l'environnement, manière commode de plier à leurs intérêts la notion de développement durable. L'opposition vigoureuse des pays non-alignés et des organisations non gouvernementales (ONG) les a obligés à consentir à l'instauration d'une Commission du développement durable au sein de l'ONU.

 
Rapprocher l'utopie de la réalité

Ce positionnement des ONG reflète sans doute l'évolution de leur perception. Patrick Legrand remarque comment les conceptions de cinq grandes associations de protection de la nature (les Amis de la terre, le Mouvement national de lutte pour l'environnement, France Nature environnement, le Wild World Found et Greenpeace) " ont évolué radicalement de la protection de la nature à une conception systémique, à une globalisation des enjeux " (7). L'Homme est moins opposé à la Nature. Son action est analysée à l'intérieur des écosystèmes et en relation avec les sociétés. La pollution industrielle est toujours combattue mais l'intervention en amont et dans les processus de production est aussi examinée. Ces associations ont délaissé dans leur combat la tendance au martyre pour la négociation, l'action, l'anticipation. Patrick Legrand les dénomme " dégradeurs d'utopie " en ce sens qu'elles rapprochent l'utopie de la réalité. Doit-on leur laisser cette utopie, ou se réjouir que politiques, administrations, industriels s'en emparent ?

On mesure donc à quel point le souci de l'environnement véhicule de valeurs et de choix opposés. Pour préserver cet environnement et le valoriser, il n'est d'autre solution que la voie d'un développement durable. Mais en mettant en lumière les responsabilités dans la situation actuelle et en répondant aux casse-têtes de demain: le développement au Sud et à l'Est avec d'abord la réponse aux besoins alimentaires des peuples; la préservation des ressources naturelles et de l'eau en premier lieu; l'approvisionnement en énergie sans altérer encore l'atmosphère et en traitant les problèmes du nucléaire; enfin une solution pour les déchets... L'engagement dans le développement durable - penser global, penser à long terme, penser économies - constitue aujourd'hui le seul moyen de relever ces défis.

Jérôme Bindé, directeur de l'unité d'analyse et de prévision de l'Unesco (8), en donne un exemple à travers les problèmes du développement urbain - quelles formes durables trouver pour le Sud; quel impact des mégapoles sur l'environnement; comment combler le décalage entre les infrastructures et les besoins ? On peut, indique-t-il, pour moins de 100 dollars par personne, procurer un toit et l'eau courante dans les pays pauvres. Dans les pays plus riches, on peut - compte tenu que le parc automobile, première source de pollution atmosphérique, croît deux fois plus vite que la population, mobilise 30% de l'énergie disponible et a un redoutable effet d'exclusion - organiser autrement les transports pour faire baisser la part des voitures, aménager l'espace pour diminuer les déplacements. Il ne s'agit pas là de solutions techniques, bien que celles-ci soient indispensables, mais de " gouvernance urbaine", de volonté politique et de transformation culturelle.

Ces aspirations étaient au coeur des participants au colloque de Fontevrault. Répondant dans leur ensemble à un questionnaire, ils ont défini comme des priorités " l'élaboration et la diffusion de nouveaux systèmes de valeurs ", " l'émergence de nouvelles logiques économiques et sociales ", une " réforme des institutions et des modes de gouvernance ", et pour y parvenir, une " action globale démocratique ".

 


1. Ce colloque était organisé par le ministère de l'Environnement, le CNRS et une dizaine d'associations.Il a accueilli plus de 300 personnes, de vingt-huit nationalités, chercheurs, militants associatifs, représentants d'institutions et d'entreprises...

2. " Représentations et demandes sociales en environnement", Sylvie Mayer, atelier 19: Prospectives des valeurs, des changements culturels et de la demande sociale d'environnement.

3. Voir l'entretien qu'elle a accordé à Regards à propos de la lutte des paysans indiens contre les multinationales de l'agro-alimentaire, septembre 1996.

4. L'engagement du chanteur Sting comme le film de John Boorman la Forêt d'émeraude illustrent, avec talent, cette orientation.

5. Armand Lepas, CNPF, septembre 1993

6. Bettina Laville, atelier 29: " Existe-t-il encore des utopies écologistes ? "

7. " Intervenants discrets pour lendemains flous: le mouvement social français pour l'environnement", Patrick Legrand, atelier 29: " Existe-t-il encore des utopies écologistes ? "

8. " Villes et environnement au XXIe siècle: une synthèse prospective après la conférence Habitat II ", Jérôme Bindé, séance plénière: " Vers un changement de la problématique de l'environnement "

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L'héritage sera-t-il viable ?


Y a-t-il incompatibilité " naturelle " entre la croissance et le respect del'environnement ? Sylvie Mayer, chercheur en biologie marine, ancien député européen et responsable de la Commission environnement au comité national du PCF, renouvelle la question classique des nuisances apportées par les activités humaines et la démographie à l'environnement et aux ressources de la planète. Elle analyse le rôle des systèmes de production et l'utilisation des sciences et des technologies pour montrer en quoi l'environnement reflète d'abord la société. S'attachant à démontrer que d'autres choix sont possibles, à travers les enjeux fondamentaux de l'eau, des transports et de l'énergie, elle tente un bilan de la conférence de Rio - que devient la notion de développement durable - avant de pointer l'action des forces politiques en France en matière d'environnement. Un chapitre est notamment consacré au PCF, à ses contradictions dans ce domaine et à...son évolution.

Quelle planète lèguerons-nous ? Editions sociales, 1996, 229 p., 100 F

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