Regards Novembre 1996 - La Cité

Face à la folie meurtrière

Par Philippe Breton *


Du traitement réservé au crime et à l'horreur, quand les médias ne prennent pas de recul par rapports aux événements.

La Belgique est prise actuellement dans un tourbillon d'événements qui en menacent les fondements. On sait la fragilité de ce " royaume républicain ", confronté à l'exaltation identitaire, à la crise économique, aux profondes inégalités sociales. Voilà de plus le pays confronté à une terrible affaire criminelle, lourdement chargée sur le plan symbolique. Les médias se sont emparés du drame pour en faire de l'audimat. L'indignation générale, l'horreur devant le crime, l'implication d'enfants, d'adolescents et de jeunes majeurs, la complicité supposée de membres des forces de l'ordre, forment autant d'ingrédients.

Chacun aura constaté leur systématisme à accoler au nom du principal suspect, Marc Dutroux, le qualificatif de " pédophile ". Cet automatisme sémantique produit, par déclinaison " le pédophile Marc Dutroux ", " le pédophile belge ", et, depuis, peu, compte tenu de l'inflation du sujet, un tout simple " le pédophile " que tout le monde comprend. Ce qualificatif, et le systématisme de son emploi, appelle plusieurs remarques. Quelle que soit l'horreur soulevée par les crimes commis, on est bien obligé de considérer que tout suspect mis en examen n'en reste pas moins - même si l'évidence est là - présumé innocent. Tout en informant le public, les médias devraient prendre garde à ne pas se substituer au pouvoir judiciaire.

De plus, le crime dont est accusé Marc Dutroux est autant celui de ce que les Américains appellent un " serial killer ", que celui d'un pédophile (puisque plusieurs de ses victimes ne sont pas mineures). Ce n'est pas cette dimension du meurtre en série qui est mise en avant, mais la pédophilie de celui qui les aurait commis. Rappelons que, sur le plan pénal, la pédophilie est un délit, d'une certaine gravité, mais, puisqu'il faut hélas parler d'une échelle de gravité, qui ne situe pas au niveau des homicides volontaires et prémédités. Parler du " pédophile Dutroux " diminue donc curieusement son crime. Pourquoi donc ne pas avoir parlé, dans cette affaire, de " meurtres en série " ? Le complexe du " Loup Garou ", l'individu marginal et solitaire qui tue les hommes qui l'ont rejeté, appartiendrait-il à une Amérique hantée par l'individualisme, là où les Européens voient dans le même acte criminel, d'abord la marque du pédophile, c'est-à-dire de celui qui est trop proche, jusqu'à l'insoutenable, des enfants ?

Conforme à notre imaginaire européen, le traitement médiatique de l'affaire n'en reste pas moins marqué par une atmosphère de lynchage. Un vote à chaud, demain matin, sur cette question, produirait probablement une large majorité pour la peine de mort, avant jugement, puisque les médias ont clairement établi la culpabilité du " pédophile ".

C'est aussi que le problème nous touche de plein fouet, dans une société où la violence, sexuelle ou non, contre les enfants est beaucoup plus répandue qu'on ne veut bien se l'avouer. On attend donc des médias et du plus puissant d'entre eux, la télévision, qu'ils nous aident à mieux comprendre le problème.

 


* Chercheur en communication au CNRS.

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