Regards Novembre 1996 - La Cité

La pondération coupable

Par Guy Chapouillié


Kaboul, l'ordre vert règne. Les femmes errent, déguisées en fantômes. Que dites-vous ? Plus fort, on n'entend rien !

Voyez-vous ces images, entendez-vous ces sons d'une singulière ignominie venus de Ka-boul, au compte-gouttes ? Certes, des commentaires furtifs s'indignent; mais l'antenne s'ouvre peu ou pas du tout au débat ou aux interrogations, bref, elle ignore la diversité des approches. Le chemin d'accès à l'information, ce bien essentiel, est dans ce cas limité et même entaché de signes d'une pondération coupable qui menace de conduire au silence. En effet, la presse écrite et la télévision propagent, avec un petit bémol d'anxiété sur l'avenir (1), que les Talibans ne pillent pas, que les armes se sont tues et que, si l'on s'interroge, on se réjouit de pouvoir circuler à nouveau d'un bout à l'autre de la ville dévastée; il se dit aussi que l'attitude des Talibans est distante, voire condescendante envers les infidèles, mais reste correcte (2). En fait, après quelques pendaisons, un ordre vert règne à Kaboul par lequel les femmes sont " correctement " écartées de l'humanité. Plus d'école ni de bureau, elles circulent à part, vêtues d'un voile qui les recouvre des pieds à la tête avec des sortes de trous au niveau des yeux; elles errent, réduites à l'état de fantômes.

 
Des morts sur la route de la charia

Cette excroissance de la pax americana est le champ de jeu, en ruines, d'apprentis sorciers issus de camps d'entraînement d'où viennent aussi ces " moudjahiddin " qui saignent en Algérie, à tour de bras, des hommes, des femmes et des enfants sur la route de la charia. Diffusé sur Arte le mardi 8 octobre, hasard ou pertinence de la programmation, le document Algériennes, 30 ans après, de Ahmed Lallem, rappelle que, à Kaboul et à Alger, c'est un même combat; sans détour, le réalisateur construit un montage alterné strict, entre quelques éléments d'un reportage qu'il a fait en 1966 sur l'élan de lycéennes algériennes, gourmandes d'une vie qui ne se refusait pas, et des entretiens actuels avec ces mêmes femmes. Du noir et blanc radieux à la couleur cruelle, la lutte et les souffrances se révèlent dans une pulsation toujours dynamique d'où se dégage le projet bien vivant d'une autre alliance avec les hommes.

 
Le projet d'une autre alliance avec les hommes

La voix de ces femmes porte les plis d'épreuves singulières... D'abord ne plus aller au café... Ne plus prendre le bus... Le code de la famille qui légalise le déséquilibre... Elles votent mais ne peuvent choisir leur mari. Cependant, le visage plein cadre dévoile une solidité intérieure qui aimante; grâce au film on a affaire à de véritables fées, des fées algériennes qui transforment un oubli en espoir. Il y a celle qui s'est mariée aux Etats-Unis, elle voulait être émancipée, elle l'est, " il n'y a plus personne pour me mettre les bâtons dans les roues ", mais qui avoue, avec superbe, ne pas avoir eu autant de courage que celles qui sont restées.

Du courage, elles en ont pour rejeter toute allégeance féodale et vivre en défiant tous les dangers; de l'élan, elles en ont pour trouver dans la tempête les signes d'une avancée dans la société algérienne. En faisant simple, ce qui est difficile, ce film a déclenché la vibration de choses universelles et rejoint pas là même le petit bijou offert par " Thalassa " le vendredi 4 octobre à propos de curieux pêcheurs au sud de l'île de Sri-Lanka.

Perchés sur de drôles de pilotis, au-dessus de leur carré de mer libéré, armés de lignes et d'hameçons fabriqués par leur soin, ils font un ballet de gestes immuables, enracinement-connaissance, pour tirer des milliers de petites sardines de l'eau, les mettre dans un sac qui pend à leur ceinture et alimenter de la sorte la chaîne vitale d'une société qui se défend contre le déferlement destructeur de ces industries hostiles à l'Homme. On peut les voir dans ce film, comme les dignes messagers du matin d'un nouveau monde où nos soeurs de Kaboul ne vivraient plus engrillagées.

 


* Directeur de l'Ecole supérieure d'audiovisuel (ESAV) de l'Université de Toulouse.

1. Les journaux de 20 heures de TF1 et de F2 ont manifesté une certaine humeur en diffusant chacun, le même jour, un reportage dirigé par une journaliste à la voix ferme qu'un contrechamp, femme face à la caméra, révélait encapuchonnée de la tête aux pieds; une terrifiante image de femme en noir qui porte le deuil de sa liberté.

2. Cette analyse a été écrite début octobre, le traitement médiatique des événements afghans ménage nettement moins les Talibans (NDLR).

retour