Regards Novembre 1996 - La Cité

Nous n'aurons jamais tant vécu...

Par Jacques Milhau *


L'âge moyen en France, 35 ans aujourd'hui, sera de plus de 50 ans dans trois ou quatre décennies. Faiblesse? Atout ? Tous les pays sont ou seront confrontés au vieillissement de leur population.

Le vieillissement de la population, bien qu'à des rythmes inégaux, est en voie d'extension sur toute la planète. Cette nouvelle loi de caractère tendanciel, qui repose la question des équilibres entre les générations, constitue en même temps un phénomène de la vie personnelle. Sous les deux aspects, individuel et social, ce vieillissement inédit est devenu une donnée anthroponomique qu'une réflexion politique de fond ne peut ignorer.

La croissance de la population mondiale, proche de 6 milliards aujourd'hui, se poursuivra probablement jusqu'en 2050, compte tenu du baby-boom de l'après-guerre dans certains grands Etats modernes et de la forte proportion de jeunes dans les pays dits en voie de développement. La stabilisation n'en devrait pas moins advenir ensuite et se confirmer à la fin du XXIe siècle aux alentours de 11 milliards d'êtres humains.

Dès maintenant, une baisse moyenne de la fécondité affecte la plupart des pays du tiers monde; une augmentation quasi générale du nombre des personnes âgées et très âgées modifie des taux d'une mortalité en régression globale, quoique modeste. L'espérance de vie à la naissance tourne autour de 68 ans dans le monde; de 79 ans pour le Japon, elle tombe à 54 ans en Afrique. L'Union européenne connaît le nombre le plus élevé de sexagénaires et plus: 68,5 millions, 30% de plus qu'il y a trente ans. Ils seront 100 millions en 2020 (20% de la population) les octogénaires atteignant alors 20 millions. Sur 58 millions d'habitants, la France de 1996 comprend 11 millions de plus de 60 ans (19% de la population) dont 4 millions de plus de 75 ans et 900 000 de plus de 85 ans. Elle se situe dans une bonne moyenne européenne. L'espérance de vie, qui gagne un an tous les quatre ans, est de 73,6 ans pour les hommes contre 71,5 ans en 1986 - l'une des plus faibles des pays comparables - et de 81,8 ans pour les femmes contre 79 ans en 1986 - l'une des plus élevées du monde -, avec un écart persistant entre les deux sexes. Leur espérance de vie respective était de 43,4 ans et 47 ans au début du siècle. Elle se limitait à 40 ans en 1840 pour les deux sexes et à 30 ans en 1740 !

La pyramide des âges se réduit, tendant à ressembler à une colonne. Les personnes âgées se retrouvent dans un ménage sur trois. La population d'âge actif diminue mais devrait rester majoritaire jusqu'en 2010. Le taux de fécondité demeure appréciable mais ne peut freiner le vieillissement social ni améliorer les rythmes de remplacement des générations. Depuis dix ans, le nombre de personnes âgées augmente chaque année de 200 000. Cette population atteindra 17 millions en 2020 et 22 millions en 2050 (entre 30% et 34%). Dès 2005, le poids électoral des 3e et 4e âges, l'emportera sur celui des 18-35 ans. A partir de 2015, dans une France de 61 millions d'habitants, il y aura plus de gens âgés que de jeunes de moins de 20 ans. Déjà en 1998, la génération des actifs la plus nombreuse sera celle des quinquagénaires. L'âge moyen en France est de 35 ans, il sera de plus de 50 ans dans trois ou quatre décennies, avec un bon tiers de personnes âgées, dont 15% d'octogénaires ! L'espérance de vie en 2050 pourrait s'élever à 82,2 ans pour les hommes et à 90,4 ans pour les femmes. Corrélativement, la répartition des classes d'âge se modifie au profit des plus vieux parmi les retraités: deux tiers des plus de 65 ans ont plus de 75 ans et 10% d'entre eux ont plus de 85 ans...

La situation imposerait une prise en compte internationale de la longévité. Une politique du vieillissement correctement pensée et pratiquée, ne peut agir au coup par coup ni sans référence aux attentes de tous les âges. Il n'y a là rien à attendre des liquidateurs de la protection sociale ni des contempteurs des retraités " nantis ", ni des décideurs qui se règlent sur les seules ambititions des marchés, sur l'intérêt subit de ceux-ci pour "l'or gris", sur la rentabilisation des traitements du vieillissement, envisagés en termes de solvabilité des bénéficiaires.

En revanche, la dynamique socialement maîtrisée d'une solidarité intergénérationnelle est un défi lancé à toute alternative progressiste qui mettrait en débat les répercussions démographiques et sociales du vieillissement. Les droits humains ne se divisent pas selon l'âge. L'intérêt de tous réside en une mise en oeuvre équilibrée, harmonieuse, de moyens garantissant à chacun, de l'enfance au grand âge, le niveau et les conditions de vie dignes de notre époque.

 
Un " bien-vieillir " qui devrait exclure l'indifférence civique

Considéré à l'aune d'une vie singulière, le vieillissement connaît une mutation radicale qui fait émerger la préoccupation d'un " bien-vieillir"; il sollicite un changement de mentalités. Il se vit, d'un côté, dans le décalage toujours individualisé de manifestations organiques, psychiques et sociales souvent non synchrones. De l'autre, il évolue dans l'ambivalence de forces vivifiantes et mortifères dont le rapport changeant laisse désormais plus longtemps place à l'espoir."L'avance en âge, confie le philosophe Michel Philibert, offre à tout être humain la capacité de renouveler plusieurs fois et jusqu'à la fin l'interprétation qu'il fait de sa vie, de la vie."

Le temps de la retraite doit être considéré de façon évolutive, conformément à la distinction devenue banale entre troisième, quatrième et cinquième âge. Mais quel que soit l'âge, le partage se fait surtout entre la chance d'une existence prolongée sans invalidité et l'entrée en dépendance physique et mentale. Cette dernière nécessite l'adoption d'une prestation d'autonomie scandaleusement ajournée par le pouvoir. L'humanisation des conditions de vie des grands vieillards saisis dans les " glaces de l'âge ", des femmes en majorité, mériterait d'être étudiée. Elle justifie déjà le fait que le centre de gravité de l'action gérontologique tende à se déplacer, de l'insertion des personnes capables de vivre par elles-mêmes, au soutien des très âgés et des handicapés dépendants. Pour les générations de jeunes retraités, l'avancée en âge - la durée de vie en bonne santé ayant encore augmenté entre 1981 et 1991 - peut reprendre et cultiver ce que la maturité avait conservé de jeunesse et ce qu'elle y avait ajouté. L'optique de vie change, confortée par de nouvelles prises de responsabilité." Plus on vieillit, disait Voltaire, plus il faut s'occuper." Car le vieillissement ne va pas sans renoncements, mais il pousse aussi à maintenir une normativité qui est le propre d'une vitalité saine et d'une indépendance préservée... Activités physiques, participations militantes ou associatives, tutorats bénévoles des métiers, fréquentation des clubs et des universités inter-âges, rôle grand-parental, soutien scolaire, voyages, convivialité...autant de signes d'une capacité de conduire sa vie le plus loin et le plus longtemps possible.

Dès lors que la longévité massive devrait exclure l'indifférence civique à son égard et que la conscience se fait que les retraités ne peuvent plus être traités en consommateurs mais en citoyens, l'affirmation de soi de la vieillesse valide devient un atout.

Les " seniors " partagent plus que jamais avec les générations suivantes la responsabilité de défendre des acquis et d'en obtenir de nouveaux, qui serviront à tous. Ils ont leur mot à dire pour que le système de protection sociale développe une authentique politique de la vieillesse, pour que la dignité humaine ne soit plus dévaluée. Déjà des actions collectives mobilisent des personnels de santé, des services se mettent en place, des colloques se tiennent, une littérature gérontologique prospecte et témoigne. Mais d'abord les moyens manquent souvent; la réflexion tend ensuite à se limiter aux marges de manoeuvre possibles dans la situation existante qui ne laisse place qu'à des expédients ou des palliatifs. Or, une réponse optimale de la société à la longévité ne présuppose-t-elle pas que la réflexion s'inscrive dans la perspective de transformations sociales ? Pour lui donner du souffle et pour cesser de gérer à l'économie le vieillissement individuel et collectif.

 


* Philosophe

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