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Itinéraire d'un rêveur Par Françoise Colpin |
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Entretien avec René Andrieu * |
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Un rêve fou ?, c'est la réflexion d'un journaliste qui nous emmène dans son rêve de bonheur pas du tout abstrait.
Des maquis du Quercy à la direction de l'Humanité, un parcours lucide.
Le rêve de René Andrieu est-il fou ? Son dernier livre affirme le contraire. Le rêve d'un monde de fraternité. Le rêve de bonheur n'est pas pour lui un rêve abstrait. Parce que, au fil d'une vie incomparablement riche, chaque souvenir, chaque attitude, chaque réflexion, chaque rencontre, se teinte de la couleur de ce rêve." Dans mon enfance, mon père avait été blessé deux fois à la guerre de 14 et j'avais fait ce rêve que la guerre n'existe plus. Puis l'arrivée de Hitler en 33, de Mussolini. Du pacifisme intégral, j'ai compris l'absolue nécessité de lutter. Ce qui m'a amené à rejoindre la lutte armée dans le Lot. J'espérais toujours au lendemain de cette guerre que mon rêve deviendrait réalité. Or, en 1947, une série de guerres coloniales ont ravagé des pays et des millions de vies. Le point d'interrogation de mon titre vient de là. Naturellement, ce rêve que j'ai fait dans ma petite enfance, je le poursuis aujourd'hui. Il est fou dans ce sens qu'on n'a pas pu le réaliser jusqu'ici. La guerre du Golfe a fait plusieurs centaines de milliers de morts dont on ne parle plus. Mais ce rêve ne peut pas être totalement fou parce qu'il passe à travers les hommes." Et, à partir de ce village du Lot, Beauregard-en-Quercy, se construit ce " panthéon personnel " où les hommes, en effet, ont marqué une vie dont il nous donne un récit talentueux sans théoriser parce que les faits parlent d'eux-mêmes." Ceux qui ont éveillé mon attention, ce sont des Espagnols chassés de leur pays par la guerre. Ils étaient réfugiés dans mon village. Malheureux. J'étais devenu ami avec eux. Ce sont les mêmes que j'ai retrouvés dans le maquis. Ces hommes font partie de ma vie et la première fois que j'ai rencontré un dirigeant communiste qui avait été condamné à mort, devait être fusillé et a été libéré au dernier moment, j'avais pour ces gens-là une formidable admiration. Et lorsque ma vie de journaliste m'a emmené à travers le monde, j'ai partout et toujours trouvé des hommes de cette qualité menant le même combat. Il y a des militants qui m'ont beaucoup touché. Cette vieille dame qui m'a donné 5 000 anciens francs pour l'Humanité sans vouloir se nommer. Puis, elle m'a envoyé une lettre et encore une somme importante pour l'Huma. Elle avait 90 ans et peu de ressources, elle continuait son combat de cette manière. C'est en partie pour cela que j'avais adhéré ou que je suis resté au parti communiste. A cause de cette joie à rencontrer des gens de cette valeur." René Andrieu n'a jamais mis son rêve dans sa poche et son mouchoir par dessus. Après la guerre, il lâche les arcanes de la grammaire latine et grecque en compagnie desquelles il préparait l'entrée à l'école normale supérieure pour devenir journaliste à Ce Soir dirigé par Aragon, puis à l'Humanité dont il fut le rédacteur en chef. Il a alors l'impression de reprendre, sous une autre forme, le combat de la Résistance. Etre sur l'événement et réagir immédiatement à ce qui se passe dans le monde. Il me dit en souriant " Cela m'a amené à faire quelque chose pour laquelle je ne me croyais pas fait à l'origine. Je voulais être professeur et lorsque j'étais en khâgne, on mettait quinze jours, trente parfois, pour traiter un sujet de philo. Tandis que là, au journal, si un homme politique important prenait la parole ou si un événement grave intervenait à 20 heures, j'avais cinquante minutes pour écrire l'édito de l'Humanité où je suis resté trente ans ". Là aussi, ce sont les hommes qui traversent ses souvenirs. L'équipe. Une communauté de pensée sur l'essentiel qui prolonge ce sentiment de fraternité né dans la Résistance dont sont issus les journalistes de cette génération. Puis, le rêve à nouveau trahi par l'horreur des guerres coloniales où pendant seize ans une partie de l'opinion a toléré l'intolérable même si une autre a résisté courageusement et sauvé l'honneur. Dans ce combat pour la liberté humaine et la vérité, l'Humanité est saisie vingt-sept fois.
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Le goût de l'absolu sans perdre le sens de la relativité...
Au passif de cette période surviennent les chocs des procès de Moscou, de l'intervention en Tchécoslovaquie, la remise en cause des illusions où les communistes français deviennent de plus en plus attentifs, parfois douloureusement, à la situation en Union soviétique avec la volonté de favoriser, dans la mesure de leurs moyens qui sont évidemment limités, l'évolution vers plus de démocratie et de protester publiquement contre la persistance des abus. Chemin difficile qui s'émaille de récits, de rencontres et de réflexions sur le pouvoir corrupteur qui fait dire à René Andrieu: " Gardons le goût de l'absolu sans perdre le sens de la relativité." Je l'interroge." C'est important, mais difficile à pratiquer. Nous pensons que nous avons raison pour l'essentiel et fondamentalement, comme disait André Wurmser. Après, il ne faut pas obliger tout le monde à penser comme nous, ni oublier précisément que tout le monde ne pense pas comme nous. Ce qui m'avait frappé dans le Lot où les maquis les plus forts étaient FTP, nous sommes certes arrivés en tête de quelques voix sur le MRP. Mais, je connaissais mon village. Je ne fus pas étonné. Il faut avoir le goût de l'absolu, c'est-à-dire lutter pour ce que nous croyons juste. En même temps, se rendre compte que les gens sont différents et qu'il faut convaincre. Je cite Descartes qui dit: pour comprendre la nature, il faut en connaître les lois. Et bien, pour avancer en politique, il faut connaître les hommes dans leur diversité et en tenir compte. C'est le propre d'un parti responsable." Pour ce dirigeant et ce journaliste dans le siècle, l'actualité demeure incontournable." Il ne suffit pas, dit-il, de répéter à satiété que nous avons changé. Il faut dans la pratique en faire la démonstration en veillant toutefois à ne pas jeter avec l'eau sale ce qu'il a avait de meilleur en nous." Alors ? " J'y pense beaucoup. Parfois, ça m'énerve, cette façon de répéter, on a changé. Il ne faut pas quand même oublier les morts de la Résistance, ceux qui se sont battus contre les guerres coloniales. On peut être fiers de ce qu'ont fait les hommes. Bien sûr, les méthodes étaient à revoir. Je le pensais depuis longtemps. Nous avançons, mais nous n'avons pas encore atteint le degré de perfection. Il ne faut pas répéter des mots sacrés et faire le contraire dans la vie. Je fais cette réflexion personnelle que l'on peut ne pas partager. L'héroïsme dont les communistes ont fait preuve dans la Résistance a eu aussi pour conséquence paradoxale d'accentuer certains défauts de direction propres au parti. A cette époque, il n'y avait pas suffisamment de discussion. Des personnages que j'aimais précisément à cause de leur courage devenaient cassants, autoritaires. Il a fallu comprendre que tous les gens ne pensaient pas comme nous, je le répète, et qu'il était nécessaire de créer les conditions pour s'allier contre l'innommable, l'intolérable, contre l'argent, contre les vices de cette société qu'on n'appelle plus capitaliste, mais qui l'est. Dominée par le capital. Je n'ai jamais cru au grand soir. Cela dit, des avancées extrêmement importantes ont été obtenues en France par la lutte des travailleurs, des démocrates et, dans cette lutte, le parti communiste a joué un rôle essentiel. Si on nous avait écouté, pendant les années de guerres coloniales, beaucoup de sang aurait été épargné. Nous étions seuls. Je dis indirectement d'ailleurs que la manifestation des intellectuels s'est déroulée alors que cela faisait des années que la guerre se menait et que, dès le premier jour, seuls nous nous y sommes opposés. Il ne faut pas cacher ce qui existe. Il n'y a pas de vérité intouchable." Avec cet équilibre fait de lucidité et de tolérance, René Andrieu nous livre une galerie de portraits d'hommes de lettres, d'hommes politiques, de confrères côtoyés car il fut aussi celui qui a crevé l'écran à une époque où les communistes n'avaient pas droit de cité à la télé et où son sens de la polémique a ouvert la fenêtre. Nous n'avons pas parlé de Stendhal, encore que certaines références à la pensée stendhalienne restent étonnamment actuelles. Mais c'était un livre précédent. René Andrieu, journaliste dans le siècle, ne met pas avec ce livre de point final à sa réflexion. La preuve, il poursuit son rêve qui, malgré le point d'interrogation, est loin d'être fou. |
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* René Andrieu, rédacteur en chef de l'Humanité de 1958 à 1984. René Andrieu Un rêve fou ? Un journaliste dans le siècle L'Archipel, collection Batailles, 140 F .
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