Regards Novembre 1996 - La Cité

Nous rime avec Je

Par Gérard Streiff


Communisme rime avec humanisme. Cette affirmation qui confirme la primauté reconnue à l'individu est aujourd'hui au coeur de la mutation communiste. Et du prochain congrès du PCF.

Le socialisme est l'individualisme logique et complet " écrivait, en décembre 1898, Jean Jaurès dans Socialisme et liberté. Il ajoutait: " ...l'individu est la fin suprême. Le socialisme veut briser tous les liens. Il veut désagréger tous les systèmes d'idées et tous les systèmes sociaux qui entravent le développement individuel ". Il y a au sein du courant progressiste français une tradition qui entend marier libération sociale et humanisme. Plus près de nous, un homme comme Jean-Paul Sartre, dont on sait l'attachement qu'il portait au marxisme, vivait son existentialisme comme un humanisme: " Si je range l'impossible Salut au magasin des accessoires, écrit-il dans les Mots (1), que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui vaut tous et que vaut n'importe qui." En ce temps-là, les communistes ne l'entendaient pas forcément de cette oreille. Un peu comme s'ils voyaient dans l'individu un simple appendice de la classe; comme s'ils traquaient derrière la référence personnelle l'égoïsme de l'intérêt bourgeois.(On notera pour l'anecdote que, dans le langage courant, le mot individu désigne curieusement le pire et le meilleur, l'être humain dans ce qu'il a d'indivisible mais aussi le personnage louche...). On a souvent dit comment, tout un temps, ils lisaient à l'envers le propos de Marx selon lequel la liberté de chacun conditionnait la liberté de tous. C'était sans doute dû tout autant à une interprétation stalinienne de l'Histoire qu'à une conception mécaniste de la libération. Dans Mutation (2), Robert Hue évoque ainsi cette sorte de rendez-vous manqué entre communistes et existentialistes à la Libération.

Des polémiques, souvent furieuses, opposèrent intellectuels communistes et sartriens, alors qu'ils partageaient les uns et les autres bien des engagements communs. Tout se passait comme s'il fallait résolument couper les ponts entre une manière de scientisme marxiste et tout ce qui paraissait relever d'un idéalisme libertaire. Même un homme qui se voulait communiste anti-stalinien, comme Henri Lefebvre, fustige, dès 1945, Sartre. Dans la Somme et le reste, il redit combien le fait que " la liberté terrible, existentielle, définie - ou non définie - par l'éminent philosophe paraissait [aux jeunes intellectuels communistes d'alors] susceptible de revêtir l'essence marxiste " l'indignait.

Histoires anciennes, diront certains. Certes. Mais il serait hasardeux de penser que le regard porté sur le parti est résolument débarrassé de cet héritage. Notamment le regard d'intellectuels qui furent communistes (3).

En donnant à l'épanouissement de l'individu la place qui est la sienne dans le processus libérateur, en resituant la lutte pour la liberté au coeur de la lutte des classes, le XXIIe Congrès du PCF opérait un changement de cap qui, bon an mal an, s'est poursuivi depuis lors. Alors qu'à l'Est, on prétendait changer l'Homme en opprimant l'homme, les communistes français ont pris la mesure qu'on ne pouvait " amener l'homme par quelque moyen que ce soit à troquer sa nature contre celle d'un termite; il sera toujours enclin à défendre son droit à la liberté individuellement contre la volonté de la masse " (4). L'affirmation aujourd'hui de la primauté accordée à l'individu prolonge et amplifie cette modification radicale de la trajectoire communiste (5).

 
Le besoin de réhabilitation de la dignité humaine

Dans le même temps, cette mise à jour sur la place de l'individu, choix politique majeur, va pleinement à la rencontre d'un besoin, si vif aujourd'hui au sein de la société, de réhabilitation de la dignité humaine." JE est de retour " observaient les auteurs d'un ouvrage collectif sur l'individualité (6) il y a quelques années déjà. Le constat garde une parfaite actualité. La philosophie redécouvre le sujet. Nombre d'ouvrages, aussi différents que Essais sur l'individualisme, de Louis Dumont ou l'Ere du vide, de Gilles Lipovetsky, participent d'une recherche, plus ou moins convaincante certes, mais devenue impérative sur cette question majeure. La sociologie travaille sur l'acteur social, comme Alain Touraine avec Qu'est-ce que la démocratie ? ou Michel Simon et Guy Michelat qui, dans l'annuaire de la Sofrès, l'Etat de la France, montrent l'envie du citoyen d'être pris en compte et entendu. La morale s'inquiète de la barbarie croissante qui lamine la culture humaniste (voir la Barbarie de Michel Henry). La littérature fait la part belle à la biographie. La peinture semble privilégier la représentation du corps. Tout comme la photographie. Les critiques ont noté l'omniprésence de ce thème à la Foire de l'art contemporain, la FIAC; et Bacon triomphe à Beaubourg. Le jeune cinéma met en scène des individus libres et fragilisés. L'enquête d'opinion dessine le profil par exemple du consommateur moderne, dont Gérard Mermet dit: " L'individualisme cynique fait place à un désir de convivialité susceptible de préserver l'autonomie de chacun. On revendique le droit d'être ce que l'on est vraiment, alors qu'avant on croyait devoir ressembler à un être idéal, au modèle de ce qu'on aimait." (7) La science politique s'intéresse au militant, comme l'atteste le gros travail réalisé sur le dictionnaire Maîtron, et intitulé la Part des militants (8). L'entreprise apprend à vivre avec un nouveau producteur. Dans une table ronde entre militants de grandes sociétés, on lisait par exemple qu'" avec l'individualisation des carrières et des rémunérations, avec la précarité, il n'y a pas deux personnes qui ont aujourd'hui le même statut. L'unité du salariat se réalise autour du politique. Ne cherchons plus à noyer l'être humain dans le collectif " (9). On a pu dire à juste titre qu'en décembre 1995, ce n'étaient pas tant des " masses " qui se mettaient en mouvement que des individus rassemblés, informés, consultés, motivés.

 
Le groupe vécu comme façon de reconstruire sa personnalité

Et même la quête d'identité que cet individu peut entreprendre au sein de groupes est bien souvent vécue comme une façon de se reconstruire sa personnalité. Ainsi en est-il de la famille, valeur à la hausse ces temps-ci. Au terme d'une récente étude (10), la sociologue Anne Muxel observe ainsi que " la mémoire familiale se comprendrait moins comme une mémoire collective fédératrice des mêmes signes de reconnaissance que comme un instrument de conscientisation de la destinée individuelle et solitaire de chacun. A dire le NOUS, c'est bien le JE qui s'affirme dans sa singularité propre ".

De surcroît, l'explosion des technologies est un appel à l'accroissement de l'initiative personnelle, de la compétence, à une revalorisation du rôle chacun.

L'individu est plus que jamais là. Non pas poussé par la logique de développement capitaliste, contresens qui est fait parfois çà et là, mais en totale opposition à celle-ci, comme une manière de résistance à cette logique de concentration forcenée des pouvoirs, des savoirs, des richesses, une logique de profit, selon l'expression de Bertrand Poirot-Delpech (11), " qui impose un avilissement de l'accomplissement de soi ", une logique de standardisation et de dépossession, pour tout dire une logique de déshumanisation (12).

Pour les communistes, il ne s'agit pas tant, en somme, d'inverser la proposition ancienne où le nous masquait le JE et ne voir que le JE au détriment du NOUS. Il ne s'agit pas plus de saupoudrer le NOUS d'un peu de JE ou le JE de beaucoup de NOUS. Il s'agit sans doute de partir du JE pour refonder le NOUS.

 


1. Jean-Paul Sartre, les Mots, Gallimard 1964.

2. Robert Hue, Communisme/La Mutation notamment pp.134/140.

3. Et dont l'engagement, de surcroît, impliquait alors, de fait, que leur singularité de créateur se fonde dans un collectif.Situation paradoxale d'ailleurs car dans le même temps où cet engagement représentait souvent pour l'intellectuel une forme d'autolimitation, sinon de mutilation, il signifiait pour nombre d'adhérents un moyen d'intégration, de formation, de promotion.

4. Freud.

5. La question des rapports entre " individu et collectif " a d'ailleurs fait l'objet d'une audition de personnalités par la Commission de transparence, chargée de la préparation du XXIXe Congrès; le rapport introductif y était présenté par Joël Biard.

6. Michèle Bertrand, Antoine Casanova, Yves Clot, Bernard Doray, Françoise Hurstel, Yves Schwartz, Lucien Sève, Jean-Pierre Terrail, JE/Sur l'individualité, Editions Sociales, 1987.

7. Gérard Mermet, le Nouveau Consommateur, Larousse.

8. Pennetier/Dreyfus/Viet-Depaule, la Part des militants, L'Atelier.

9. L'Humanité, 30 septembre.

10. Anne Muxel, Individu et mémoire familiale, Nathan 1996

11. Le Monde, 2 octobre.

12. Il est symptomatique que les pays que l'on nous présente ces temps-ci comme les modèles de l'ultra-libéralisme, ceux du Sud-Est asiatique précisément, soient des nations où la primauté du NOUS sur le JE est érigée en philosophie d'Etat.

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