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Laïcité, j'écris ton nom Par Monique Houssin |
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Entretien avec Pierre Bergé Voir aussi Merci, Clovis, tu m'as réveillé ! |
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Un livre, l'Affaire Clovis, résonne comme un avertissement.
Où l'on découvre que la laïcité républicaine, à l'instar d'autres conquêtes, n'est peut-être pas aussi impérissable qu'il y paraît.
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A lire votre ouvrage, on a d'abord envie de vous demander ce qui, dans votre itinéraire personnel, vous a conduit à prendre ces positions en faveur de la laïcité ?
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Pierre Bergé : C'est très simple.
Je suis fils d'instituteur, je suis né dans une école et j'ai entendu parler de laïcité durant toute mon enfance.
C'est le droit fil de tout ce à quoi j'ai cru toute ma vie.
Quand j'ai vu cette " affaire Clovis " se profiler, j'ai évidemment compris le mauvais coup qu'on essayait de porter à la laïcité.
En fait, une fois de plus, on veut rassembler la France sous la bannière catholique, apostolique et romaine.
On commence à accueillir le pape en Vendée, ce qui n'est tout de même pas innocent...
Je ne juge pas les pauvres Vendéens ni les Chouans qui n'ont pas été toujours heureux, je n'excuse pas la Révolution française mais enfin, comme dit Clémenceau " la Révolution, c'est un bloc ".
On la prend ainsi, quelles que soient les exactions.
Je trouve mal venu que l'on commence par ameuter les Chouans et les Vendéens, comme on l'avait déjà fait avec Soljenytsine pour insulter le Siècle des Lumières, et insulter la Révolution française.
Et j'ai tout de même quelques raisons de me méfier en trouvant parmi ceux qui se félicitent de cette manifestation, M.
Le Pen et M.de Villiers.
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Ce " mauvais coup contre la laïcité ", comme vous l'appelez, vous paraît-il revêtir une signification durable et si oui, laquelle ?
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P.
B.: Je crois que l'Eglise de France n'a jamais digéré la couleuvre républicaine et encore moins la séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905.
En un sens, elle a raison: elle est l'Eglise et nous sommes ce que nous sommes.
On peut s'entendre sur certains points, sur des problèmes de société qui concernent les pauvres, les exclus, le chômage.
Qu'aujourd'hui le Pape s'exprime tellement sur les droits de l'Homme et la démocratie, tant mieux, je m'en réjouis; dommage qu'il ait fallu attendre le XXe siècle pour entendre ces discours.
Je ne veux pas faire d'anti-cléricalisme mais je crois qu'il est bon que chacun reste chez soi: l'Eglise chez elle et l'Etat chez lui.
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Vous évoquez le débat autour de l'idée d'une " nouvelle laïcité " selon laquelle il est temps de redéfinir, pour certains responsables cléricaux et civils, le cadre institutionnel de la laïcité.
Peut-on inventer un sens nouveau à la laïcité républicaine ?
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P.
B.: Je ne le crois pas.
Bien entendu, petit à petit, les choses ont changé.
Mais que se passe-t-il ? Nous étions bien tranquilles, on nous envoie Clovis.
Il y a deux ans, on nous parle de la loi Falloux.
Ce n'est pas nous, les laïcs, les gens de gauche, qui avons demandé l'abrogation de l'article 19 de la loi Falloux.
C'est M.
Balladur qui l'a voulu.
Qu'on ne s'étonne donc pas si nous réagissons.
Et nous passons pour les agresseurs, alors que nous sommes les agressés ! C'est vrai que, devant certaines positions de l'Eglise, à l'époque où elle était omnipotente, les instituteurs ont dû crier un peu fort; tout cela est fini.
Nous respectons les croyants mais nous constatons que la religion catholique n'est pas la seule en France; il existe des protestants, des musulmans en fort grand nombre, des sectes...
L'Eglise est en perte de vitesse.
Naturellement, qu'elle aille processionner pour son propre compte de la Vendée à Reims, pourquoi pas ?
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Votre enracinement dans une culture scolaire laïque a beaucoup compté pour vous.
Mais croyez-vous qu'aujourd'hui l'école dispose des moyens de sa laïcité ?
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P.
B.: Aucun gouvernement, y compris ceux de gauche, n'a donné à l'école les moyens de sa laïcité.
Je trouve tout à fait scandaleux qu'on n'ait pas abrogé le Concordat dans les départements lorrains, que l'on paie si mal les instituteurs.
Au lieu d'encourager ces professions, au lieu d'expliquer ce qu'est la neutralité, l'Etat ne considère pas assez les instituteurs; les classes sont surchargées, des postes sont supprimés, et il faut donner de l'argent à des écoles libres.
Simultanément, j'entends des propos trop tièdes sur la laïcité.
Si c'est ainsi que l'on veut, dans ce pays, reconstruire la gauche, alors...
Nous avons eu beaucoup de chance d'avoir des gens assez éclairés qui, avec le ministère Combes, ont effectué la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Cette loi a été votée: le serait-elle aujourd'hui ?
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Le danger ne paraît pas venir seulement du côté de l'Eglise.
Le patronat essaie depuis des années de confisquer la formation des adultes et des jeunes (CFA).
Et n'est-ce pas du côté de l'Europe que l'on peut avoir des craintes ?
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P.
B.: En effet, nous allons entrer dans l'Europe, et nous serons le seul pays laïque.
Cela mérite réflexion.
Or, les intégrismes divers, les histoires de sectes se multiplient, ce qui est très grave; je pense que la laïcité est le seul recours, le seul espace qui nous permette d'y faire face et de garantir les libertés à tout le monde.
A peine la droite était-elle élue en Espagne que le président de la Conférence épiscopale espagnole demandait au premier ministre, José Maria Aznar, de rétablir l'enseignement religieux dans les établissements publics.
En Allemagne, chaque contribuable, à moins qu'il n'ait fait une déclaration expresse devant les instances compétentes, voit une partie de ses impôts versée à la confession à laquelle il est censé appartenir.
En Angleterre, la reine est chef de l'Eglise anglicane.
Aux Etats-Unis, on jure encore sur la Bible.
Les Français ont beaucoup de chance car cet espace de neutralité, de citoyenneté qu'est la laïcité est une chose rarissime.
Malheureusement, je crois que beaucoup de gens l'ont oublié.
Je ne suis ni anticlérical, ni anti-pape. Ce pape qui est formidable n'a pas ménagé ses efforts pour lutter contre le communisme de l'Est, tout le monde est d'accord avec cela, même vous. Je comprends qu'il ait apporté un espoir à ces pays mais, ici, nous n'attendons pas la bonne parole. Et, au-delà du communisme éminemment condamnable tel qu'il existait en Union soviétique, on voit bien ce qui a motivé Jean Paul II: il y a une cohérence, de son anticommunisme à son antirépublicanisme. Qu'on ne vienne pas remettre en cause des principes qui nous sont chers, ceux de la Révolution, du Siècle des Lumières, de la Commune et de la Résistance !
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On peut ne pas avoir la même conception de la République et s'entendre sur celle de la laïcité.
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P.
B.: A condition que l'on ne nous embarque pas dans la " nouvelle laïcité " que nous évoquions tout à l'heure.
Lors de la manifestation des partisans de l'école publique en janvier 1994, il y avait là des participants de toutes tendances politiques, attachés à la laïcité républicaine.
Je ne veux pas soupçonner ce gouvernement, cependant je suis bien obligé de parler de ce qu'ils sont, de leurs origines; pour la grande majorité, ce ne sont pas des gens d'origine laïque, ce sont des gens de droite, catholiques, ce qui est d'ailleurs parfaitement leur droit, et je ne le leur reproche pas.
Je crois simplement qu'ils ne se montreraient pas très vigilants si la laïcité était menacée.
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C'est un combat à poursuivre ?
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| P. B.:Malheureusement, le combat laïque n'est plus un vrai combat depuis longtemps. On nous disait qu'il était archaïque, ringard. Cette affaire Clovis s'inscrit dans une régression plus générale des idées." J'aurais commencé ma vieillesse le jour où j'aurai cessé de m'indigner ", disait Gide. N'avons-nous pas cessé de nous indigner ? |
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* P.-d.g.d'Yves Saint-Laurent couture, ancien président de l'Opéra, président d'Ensemble contre le Sida, auteur de Liberté, j'écris ton nom ( Grasset, 1991). |
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Merci, Clovis, tu m'as réveillé !
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C'est par ces mots que Pierre Bergé conclut l'Affaire Clovis.
Il y dénonce une certaine somnolence des idées émancipatrices, souvent préjudiciable au progrès social et culturel, et conteste la légitimité du baptême de Clovis comme symbole national.
Pierre Bergé s'appuie sur l'histoire lointaine et proche pour pointer des événements porteurs des risques qu'encourt la laïcité républicaine.
L'érudition de l'auteur, son style enlevé, les faits précisément datés font de cet essai mené avec passion, un ouvrage dans la veine des pamphlets littéraires.
Pierre Bergé s'émeut devant des attaques et des abandons présentés comme de prétendues nouvelles libertés.
Son indignation est féconde.
L'Affaire Clovis, éditions Plon, 165 p., 89 F
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