|
" A la recherche de l'Europe sociale " Par Mireille Elmalan * |
|
|
|
La logique du traité de Maastricht, celle du marché unique et de la monnaie unique, ne changera pas si l'on se contente de rajouter une touche de social.
L'expérience des populations, en France et en Europe, est que le pire n'est jamais atteint. Les sentiments alternés de fatalité, de mécontentement, de colère s'expriment de telle manière que les gouvernements et pouvoirs européens composent, pour éviter qu'une convergence des luttes compromette leurs objectifs d'intégration à l'Union européenne, via le calendrier de mise en place de la monnaie unique. Ils choisissent d'amplifier leur discours social en cherchant à cacher leur volonté politique derrière des prétextes économiques. Le poids des réalités économiques et sociales qui pèse lourdement sur la vie de chacun depuis de nombreuses années désintègre aujourd'hui l'illusion d'une " Europe sociale ". La conscience des citoyens grandit de l'incompatibilité entre l'application du traité de Maastricht et l'instauration de l'euro et les " réponses sociales " des politiques au pouvoir. Au printemps 1995, le commissaire européen Flynn posait fort justement le problème, en présentant le programme d'Action sociale 1995-97 de la commission européenne: " 55 millions de personnes et 18 millions de foyers vivant au-dessous du niveau de pauvreté constituent le défi qu'il faut relever ". Mais son programme est loin de répondre au défi. Comme le titrait la Lettre européenne, " le programme social est victime du tabou libéral ". A chaque étape de la mise en place du marché unique, l'objectif de l'emploi, du social est mis en avant par les pouvoirs politiques pour tenter d'obtenir l'adhésion des peuples. Or, les inégalités ne cessent de se creuser. Comment pourrait-il en être autrement, quand les critères de Maastricht pour la monnaie unique imposent des budgets de rigueur et d'austérité ? La libre concurrence ouverte, dans le cadre d'une économie de marché, qui constitue le principe fondamental du traité de Maastricht et la ligne de force du marché unique, entraîne la mise en rivalité des économies et des peuples. La monnaie unique couronne ce processus ultra-libéral qui conduit à la réalisation de l'union économique et monétaire. Pour y parvenir, il faut se conformer aux critères de convergence, d'où les pressions croissantes sur le pouvoir d'achat, la protection sociale, les équipements collectifs par le biais des politiques budgétaires. Comme le confirme l'Observatoire social européen: " (...) le modèle choisi est intrinsèquement porteur de dérégulations sociales ". Avec la monnaie unique, le seul moyen d'ajustement dont disposeraient les Etats ce sera les salaires et les prix. Les peuples paieront le coût de la guerre économique que se livrent les marchés financiers.
|
|
Des difficultés dans la marche forcée vers le marché unique
Le chômage atteint près de 20 millions d'Européens; 55 millions de pauvres peuplent les pays de l'Union. En France, le rapport de l'INSEE du 24 septembre 1996 (1) indique qu'après avoir stagné en 1984 et 1989, la proportion des ménages pauvres a augmenté brutalement dès 1994. Et, de l'aveu même des enquêteurs de l'Institut, les chiffres publiés laissent de côté les personnes sans domicile fixe, en nombre croissant ces dernières années, ainsi que les personnes hébergées dans des foyers et des structures d'accueil d'urgence. Le rapport laisse apparaître que les " revenus de remplacement " (indemnité chômage, RMI, APL, etc.) n'ont pas permis d'endiguer la progression des inégalités. La situation de la jeunesse est alarmante. Malgré les résistances et les reculs partiels imposés par le mouvement social de novembre et décembre 1995, le gouvernement Juppé n'a pas renoncé à ses projets de démantèlement. C'est l'existence même des systèmes sociaux et publics qui est en cause. Le projet de budget 1997 illustre bien cette politique avec des prélèvements aggravés sur les familles, les chômeurs, les précaires et de nouveaux cadeaux pour le capital. Pourtant, des difficultés se font jour dans cette marche forcée des Etats vers la monnaie unique. Elles sont dues, pour une part, aux contradictions entre Etats membres, au poids des réalités économiques et sociales, mais surtout au rôle du mouvement social. Les populations prennent davantage conscience des conséquences de la monnaie unique sur l'emploi, le pouvoir d'achat, la protection sociale, la souveraineté nationale. La déclaration de K. Hänsch, président du Parlement européen, lors du débat, le 18 septembre, sur l'état de l'Union illustre bien ces difficultés: " Les gens ne sont pas contre l'intégration européenne, mais ils ne savent plus pourquoi ils doivent être pour l'Europe (...). Le nombre de ceux pour qui l'Union européenne est synonyme de mise en cause des acquis et des suppressions d'emploi va croissant."
|
|
Partage du travail et création d'emploi dans la logique libérale
Ce n'est pas l'adoption par le Parlement européen, à la session de septembre, du rapport de Michel Rocard sur la réduction du temps de travail qui va rassurer. S'appuyant sur une forte exigence des salariés, il préconise une " meilleure répartition du travail disponible ", sous diverses formes. A aucun moment, il n'envisage la possibilité de réduire le temps de travail sans baisse de salaire. Le groupe de la gauche unitaire européenne (GUE-NGL) est d'avis qu'une réduction générale de la durée hebdomadaire du temps de travail, sans baisse de revenu, et dans un bref délai, constituerait un élément essentiel pour contribuer à la création de nouveaux emplois et au soutien de la consommation pendant cette période de fort ralentissement de la croissance économique. Le rapport Rocard propose, conformément à la logique libérale, d'utiliser partiellement les dépenses des Etats consacrées au soutien des chômeurs (évaluées à 350 milliards d'Ecus, soit 2 260 milliards de francs) pour " compenser les pertes salariales ". Cette proposition aboutit plus à un partage du travail existant qu'à la création d'emplois. Les nombreuses expériences, en France, de réduction du temps de travail avec perte de salaire, se sont conclues finalement par des licenciements purs et simples, voire des disparitions d'activités et d'entreprises. Il y a antagonisme entre une finalité sociale favorable à l'emploi efficace, au développement et à la coopération des services et secteurs publics, et la perspective de la monnaie unique qui, elle, vise la croissance financière. Il ne suffit donc pas d'ajouter une " touche " de social pour changer la logique du traité. C'est une autre logique que celle du marché unique, du traité de Maastricht qui doit être débattue pour une autre construction européenne.
|
|
Faire reculer tout ce qui plie les sociétés aux exigences de la guerre économique
En s'appuyant sur les aspirations populaires, sur la montée des luttes contre cette logique ultra-libérale, il est possible de faire reculer tout ce qui plie les sociétés aux exigences de la guerre économique. La France, l'Europe ont besoin d'une autre politique qui mette le progrès social au centre du développement économique, au service de l'homme. Lorsque les communistes affirment la nécessité de s'émanciper de la domination de l'argent pour l'argent, il ne s'agit pas d'une question seulement économique. Des affaires comme celle de la " vache folle " et même des choix comme le projet de budget pour la France en 1997 révèlent que le choix de l'argent, comme but premier, conduit à des décisions meurtrières pour celles-là, d'appauvrissement et d'avilissement pour celui-ci. Les communistes soumettent à la discussion des axes de propositions qui contiennent les exigences qui s'accroissent en France: taxation des mouvements spéculatifs pour dégager des moyens pour l'emploi et des productions utiles; transparence dans l'utilisation de l'argent et, pour cela, droits d'intervention pour les salariés; diminution du temps de travail sans réduction de salaire pour favoriser l'emploi et améliorer les conditions de travail; arrêt du processus de libéralisation et défense et promotion des services publics. Ces propositions participent d'une autre orientation de la politique française en Europe. Quelle politique européenne ? Les communistes la mettent en débat dans la préparation de leur XXIXe Congrès. Leur ambition est d'obtenir une révision en profondeur du traité de Maastricht. Cette exigence doit être portée par un nombre de plus en plus grand de citoyens. Pour ce faire, la consultation populaire sur le passage à la monnaie unique et le débat le plus large pour une autre construction européenne sont nécessaires. |
|
* Députée européenne.Vice-présidente de la commission des Affaires sociales et de l'emploi. 1. " Revenus et patrimoine des ménages ".
|