Regards Novembre 1996 - La Cité

" Une Sécurité emploi-formation pour tous "

Par Véronique Sandoval


Entretien avec Paul Boccara *

Une construction sociale hardie pour rompre avec le chômage et la précarité ouvrirait le droit pour chacun à une activité bien rémunérée d'emploi ou de formation. Quelques propositions pour un projet.

 
L' instauration d'un système de sécurité emploi-formation fait l'objet de beaucoup de débats. Vous avez publié une étude sur cette question (1). Qu'en est-il exactement ?

 
Paul Boccara : Face aux défis des nouvelles technologies de la révolution informationnelle et de la mondialisation financière, les politiques qui prétendent résoudre le problème du chômage massif durable, par la précarisation, la flexibilisation et les attaques contre les coûts salariaux, l'aggravent en réalité. Il convient de rompre, par des constructions sociales très hardies, avec ces accompagnements des gestions qui nourrissent le chômage. C'est ce que nous voulons par la proposition d'assurer à tous et à toutes, avec de nouveaux financements et la conquête de nouveaux pouvoirs, de nouveaux droits sociaux: le droit à une activité bien rémunérée, d'emploi ou de formation. Cela avec de bons passages entre les deux, maîtrisés par les intéressés. Toute la population demandeuse d'emploi est concernée, depuis la fin des études initiales jusqu'à la retraite elle-même éventuellement progressive.

Il s'agit, d'une part, de dépasser le marché du travail capitaliste, avec sa précarité, et le chômage comme facteur fondamental de régulation et de pression pour l'exploitation. Mais il s'agit aussi de transformer immédiatement toutes les situations précaires actuelles (stages bidons ou parking, CDD, temps partiel imposé, contrats d'emploi " aidés ", chômage...) et d'améliorer la situation de chacun, avec la conquête d'autres pouvoirs et d'autres utilisations de l'argent. Toutes les situations subissent la pression du chômage et de la précarité, même les emplois statutaires. Aussi pourrait-on dire: précarisés et précarisables de tout le pays, unissez-vous !

 
Proposer de substituer la formation au chômage pour assurer la flexibilité de l'appareil de production, aux aléas de la demande comme aux évolutions des nouvelles technologies, n'est-ce pas conserver une vision productiviste: adapter les hommes au système de production ?

 
P. B.: Le chômage constitue un des maux fondamentaux du capitalisme mais en même temps un principe fondamental de régulation et de souplesse, quoique aujourd'hui la crise systémique développe la rigidité du chômage massif durable. Il s'agit de supprimer le chômage, mais de garder la souplesse et la possibilité, soit de passer d'un emploi à un autre, soit de ne pas être en emploi, mais d'avoir alors une activité bien rémunérée de formation au lieu du chômage. En fait de productivisme, c'est le chômage qui fait pression sur la vie des salariés au nom des impératifs de la production. Il s'agit, à l'inverse du productivisme, de développer la vie des salariés, y compris l'importance des activités hors travail. La formation n'est pas productiviste. Elle augmente les capacités de maîtriser sa vie et de développer sa culture, sa créativité.

Quant à l'emploi comme débouché de cette formation, il serait plus qualifié, avec une participation à la gestion, à la recherche, à la formation (comme formé ou comme formateur), dans le cadre d'une réduction considérable du temps de travail normal, de la semaine au cycle de vie.

 
Ne s'agit-il pas de reconnaître que le plein emploi est derrière nous et de mettre en fait au second plan les propositions pour une relance de la croissance et de l'emploi (réduction du temps de travail, nouveau partage salaire-profit, développement des services publics, etc).

 
P. B.: C'est tout le contraire. Ce qui est derrière nous, c'est l'ancien type de plein emploi. Pour un nouveau type de plein emploi, il faut aussi une pleine activité, avec un temps de travail réduit, un contenu plus épanouissant et surtout des activités de formation. Dans la politique traditionnelle de plein emploi, l'emploi était un effet second, on visait la demande d'investissement, la demande globale, mais il n'y avait pas comme premier objectif la création d'emplois. Aujourd'hui, au contraire, il s'agit de favoriser directement la création d'emplois par des financements incitatifs et par des pénalisations des gâchis financiers. L'investissement se fait en effet habituellement en grande partie contre l'emploi. Il faut faire des investissements pour l'emploi, en s'appuyant notamment sur les services publics et en augmentant les dépenses pour la population au détriment des gâchis des profits. Ensuite, le " plein " emploi, ce n'était pas exactement l'emploi " pour tous ". D'ailleurs, en 1996, on nous parle de plein emploi aux Etats-Unis avec 5% de chômeurs. Il s'agit, au contraire, d'assurer une garantie soit d'emploi soit de formation pour tous, en prenant en compte les nouvelles technologies de la révolution informationnelle qui suscitent une énorme économie de travail et un besoin de formation formidable.

Du point de vue de la relance, nous n'avons pas l'illusion de croire, comme Jacques Delors, que la seule relance traditionnelle des infrastructures, des gros investissements va permettre une relance suffisante. D'abord, on le voit bien, les contraintes financières sont formidables. Il faut mettre en cause le type de financement, le type de l'utilisation de l'argent et ses objectifs de rentabilité financière. En outre, désormais, la demande doit beaucoup plus progresser avec les dépenses pour les êtres humains. Ce n'est pas seulement des marchandises, et même pas seulement l'accroissement des salaires, c'est aussi des services d'éducation, de santé, de culture pour tous, afin de permettre une relance suffisante de la demande, débouchant d'ailleurs sur des progrès d'une offre nouvelle. On pourrait aller au-delà des surproductions capitalistes, mais aussi au-delà des sous-productions des régimes étatistes, en faisant jouer dans les deux sens le rapport formation/emploi.

 
Vous proposez d'assurer cette sécurité nouvelle par une mutualisation des dépenses de formation et de recherche entre entreprises relevant d'un même bassin d'emplois. Cette coopération régionale n'entre-t-elle pas en contradiction avec la mondialisation de l'économie et des mouvements de capitaux ?

 
P. B.: La mutualisation proposée part des bassins d'emplois mais considère naturellement aussi la région, et une mutualisation au niveau national (comme la sécurité sociale) et même le niveau européen, voire le niveau mondial. Cette mutualisation est très importante. Elle ne concerne pas seulement les contenus des formations, des programmes élaborés avec les travailleurs et les différentes entreprises d'un bassin d'emplois, d'une branche, d'une région, etc.

Mais elle concerne également les financements. Il s'agit de pénaliser les accumulations financières mais aussi d'inciter à la formation-emploi. Ainsi des avances de crédits incitatifs peuvent être remboursées par les prélèvements mutualisés pour la formation, en liaison avec des coopérations sur les recherches-développement. Il ne s'agit pas seulement de dépenses publiques, mais aussi du crédit et de prélèvements sur les entreprises. Il s'agit de s'en prendre à toute la logique d'abaissement des charges salariales et, au contraire, par le crédit, de favoriser les dépenses pour la formation et pour la création d'emplois, avec charges financières abaissées (jusqu'à des subventions) pour les investissements créateurs d'emplois. La mutualisation des dépenses de formation peut s'articuler au partage des dépenses de recherche. Or, une des raisons fondamentales de la croissance financière mondialisée, c'est la nécessité de contrôler par les achats de titres des ensembles d'entreprises pour partager les coûts de recherche, mais de façon monopoliste pour détruire les autres. L'organisation de mutualisations pour la formation et l'emploi articulée à des coopérations de partage des coûts de recherche pourrait se substituer à ces immenses dépenses de contrôle financier.

Partant des bassins d'emplois, cette mutualisation va jusqu'à mettre en cause le type de mondialisation actuelle et la domination du marché financier, en passant par le plan national ou le plan européen. Il faut en effet s'en prendre à la racine du type de mondialisation actuelle pour le co-développement des populations, de leur formation, de leur culture, en liaison avec leur emploi. Une autre mondialisation passe par le niveau local, c'est-à-dire par la maîtrise de ce qui est tout près de soi. Et inversement, ces buts sociaux locaux et nationaux peuvent être stimulés par des transformations aux autres niveaux, avec leurs spécificités, et des concertations entre les niveaux.

 
Comment s'insère cette proposition de Sécurité emploi-formation dans le projet de société et le projet politique que veut se donner le parti communiste ?

 
P. B.: Nous avons fait l'expérience du programme commun, et de la délégation aux appareils au sommet, nous ne voulons plus cela. Il s'agit dès aujourd'hui, pour tous et toutes, d'intervenir pour réclamer et arracher une amélioration de sa situation pour tous ceux qui sont en difficultés ou précarisables, de faire des propositions de créations d'emplois, de transformation de situations précaires en bonnes situations, de bonnes formations débouchant sur des emplois stables, etc. Et des propositions d'une autre utilisation de l'argent en imposant de nouveaux pouvoirs. Sans nier les différences de qualification ou de précarisation, de générations, ou entre hommes et femmes, on peut participer à la convergence de toutes les luttes, dans des luttes de classes, salariales et sociales nouvelles, dans une construction de rassemblement de transformation de la société pour le dépassement du marché du travail capitaliste.

A gauche actuellement, on fait souvent des propositions mais sans mettre en cause l'utilisation de l'argent, d'autres types de financement, des pouvoirs d'interventions nouveaux, des droits sociaux pour une civilisation nouvelle avec une sécurité d'emploi-formation. Cela renvoie aussi à des valeurs de partage des ressources, des pouvoirs, des formations, de la culture, pour maîtriser sa vie, pour l'intercréativité.

 


* Economiste.

1. Bibliographie Issues no 47-48 " Pour l'insertion dans un autre plein emploi et une pleine activité ".Economie et Politique de juin-juillet 1996: " Pour une " Sécurité emploi-formation " " Cahiers du communisme, août 1996: " Pour une sécurité d'emploi et de formation ".

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