Regards Novembre 1996 - La Cité

" A nous la démocratie "

Par Denis Berger*


Et si l'alternative à la " révolution libérale " était l'approfondissement de la démocratie ? La démocratie sans libéralisme antidote du libéralisme sans démocratie. Ce qui va être démontré.

La " révolution libérale " que, voici quelques années, l'on nous annonçait à grands cris, fait long feu. Partout dans le monde, elle débouche sur une crise multiforme, plus ou moins aiguë selon les pays mais toujours réelle. Et la France n'est pas épargnée. Comment faire face à cette détérioration de la situation économique, sociale et politique ? C'est notre problème à tous. C'est la question principale qu'à mon avis le parti communiste doit discuter à l'occasion de son XXIXe Congrès.

La réponse ne saurait être partielle. Certes, il est indispensable de se battre pour un changement de majorité en 1998. Et, pour y parvenir, il est nécessaire de formuler des demandes qui apportent des solutions immédiates au chômage, à l'exclusion, à tous les maux qui frappent aujourd'hui les travailleurs. Mais l'urgent est de définir un projet de société, d'indiquer les moyens d'une transformation globale des rapports sociaux.

La difficulté majeure provient du scepticisme répandu dans la majorité des couches populaires: après le bilan négatif de l'Union soviétique et des pays se réclamant du socialisme, après les compromissions des social-démocraties, très peu croient encore qu'il est possible de bâtir une autre société. Tel est l'obstacle qu'il faut, à tout prix, surmonter. Si l'on n'y parvient pas, l'heure des démagogues fascistes de type Le Pen sonnera sinistrement. La solution est du côté de la démocratie, qu'il faut régénérer, élargir, recréer.

 
Le système représentatif et le système des partis en crise

Ne nous trompons pas sur les termes: la bataille pour la démocratie ne saurait être purement défensive. Bien entendu, il faut, à tout moment, protéger les libertés et faire taire leurs ennemis. Mais c'est l'offensive qu'il faut prendre, à tous les niveaux et à tous les instants. Et, en premier lieu, il convient de s'attaquer aux tenants du libéralisme. Les libéraux ne sont pas, n'ont jamais été des démocrates. A l'instar de Tocqueville, qui demeure leur référence phare, ils admettent la nécessité du droit et de la représentation politique. Mais, pour eux (qui ont aujourd'hui pour nom Chirac, Léotard ou Bayrou), le peuple, auquel ils ne cessent de rendre hommage, n'est pas en mesure de diriger le pays. C'est à ses représentants, constitués en élite, qu'incombe la responsabilité de légiférer et de gouverner. C'est entre eux que doit se dérouler l'essentiel des débats.

Exagération ? Il suffit, pour se convaincre du contraire, de rappeler que, partout, le suffrage universel masculin a été imposé par des luttes. Quant au vote des femmes, qui seul donne au scrutin sa véritable universalité, on sait combien difficilement il a été acquis, en dépit de tant de combats et de sacrifices. La vérité est que les libéraux, au sens général du terme, n'admettent les institutions démocratiques que sous la contrainte du rapport des forces. Et leur premier souci, lorsqu'ils ont dû céder, est de tout mettre en oeuvre pour affadir en les détournant les concessions qu'ils ont dû faire. La dernière campagne présidentielle française illustre parfaitement comment la démagogie électorale sert un pur et simple appétit de pouvoir, au service des classes dirigeantes.

Le résultat en est qu'aujourd'hui, partout en Europe, de l'Italie à la Belgique en passant par la France, le système représentatif et le système des partis sont en crise. Encore une fois, seuls l'extrême droite en profitera s'il n'apparaît pas clairement que ce qui est en cause, c'est la forme bourgeoise de la démocratie - qui n'est pas nôtre. Entendons-nous bien: il ne s'agit pas d'opposer dans l'absolu démocratie représentative et démocratie directe mais de créer un ensemble où l'une et l'autre se complètent en s'épanouissant.

 
Nécessité des lois et des institutions et " liberté formelle "

De même, il faut renoncer à parler à tort et à travers de " libertés formelles ": toutes les lois et les institutions qui permettent l'expression politique doivent être considérées comme des conquêtes qui, à ce titre, sont des enjeux de lutte; elles doivent être défendues. Lorsque Marx (auquel on se réfère trop souvent de façon abusive) parlait du caractère abstrait de la démocratie bourgeoise, il voulait signifier que les déclarations générales sur la liberté et l'égalité masquaient la réalité du despotisme et de l'inégalité qui règnent dans la société. Sa critique n'appelait pas le rejet mais l'approfondissement et l'élargissement social de la démocratie politique.

Les possibilités d'un tel élargissement existent aujourd'hui. S'il est une leçon à tirer du mouvement de novembre-décembre 1995, c'est bien qu'existe chez les travailleurs une nette volonté de prendre en main leurs affaires, en contrôlant l'action de leurs délégués. De même, l'action des " sans-papiers " montre comment la solidarité internationaliste peut croître lorsqu'elle passe par un contact direct. En d'autres termes, il est possible, quel que soit le rythme de développement de luttes massives, de trouver des formes de mobilisation (et d'organisation politique) qui, en donnant aux gens confiance dans leurs possibilités, donnent une dimension nouvelle à la démocratie.

Il en va de même en ce qui concerne la lutte contre la minorisation sociale et politique des femmes. En rompant un rapport social inégalitaire entre les sexes, c'est toute une hiérarchie qui structure l'oppression dans la société que l'on met en question. Il n'est sans doute pas meilleure école pour une démocratie débarrassée de l'autoritarisme.

Ces quelques exemples ont pour fonction de montrer comment, aujourd'hui, la démocratie peut trouver sa vraie nature, qui est d'être une création et un élargissement permanents. L'indispensable approfondissement politique de la démocratie dépend de la mobilisation effective de tous les citoyens qui, en prenant leur sort en main, mériteront alors pleinement leur nom, de nos jours galvaudé. Transformer la société, c'est transformer l'Etat, ce qui a pour condition la transformation des rapports sociaux.

Oui, décidément, la démocratie est à nous.

 


* Professeur à Paris-VIII à Saint-Denis, co-auteur avec Henri Maler de Une certaine idée du communisme, répliques à François Furet, éditions du Félin, 125 F.

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