Regards Novembre 1996 - La Cité

" De l'identité sexuelle comme construction sociale "

Par Alain Bihr* et Roland Pfefferkorn**


Où en sont les inégalités entre hommes et femmes ? Où se situe le noyau dur de la domination masculine contemporaine ? Comment s'y attaquer ? Nouvelles voies ouvertes à la réflexion.

Trop souvent les discours sur l'émancipation des femmes empêchent de prendre la mesure des inégalités entre les sexes qui perdurent dans les faits. A l'école, au travail, au sein du couple ou de la famille, dans l'espace public, notamment dans la vie associative, syndicale ou politique, les femmes occupent une position généralement subalterne. Cela reste vrai, même si, depuis les années 1960, les rapports entre hommes et femmes se sont largement transformés.

Dans notre livre consacré à cette question (1), notre ambition a été de réaliser pour les rapports sociaux de sexe ce que notre précédent ouvrage a tenté pour les rapports sociaux de classe (2): une description systématique et une analyse de la production de leurs inégalités constitutives et de leurs évolutions récentes, en nous appuyant notamment sur ce que l'appareil statistique permet d'en appréhender. Nous privilégions le concept de rapports sociaux de sexes car il permet de mettre l'accent sur les rapports existant entre hommes et femmes. Il signifie que les sexes sont d'abord des constructions sociales, des institutions humaines, résultats de rapports complexes entre eux, faits tout à la fois de complémentarité, d'opposition mais aussi de subordination hiérarchique de l'un à l'autre et d'englobement de l'un par l'autre, dans toutes les dimensions de l'existence individuelle et collective. C'est dans et par ces rapports que se constituent les identités sexuelles, en prenant l'apparence de données biologiques, de réalités naturelles, tenues comme telles pour immuables et intangibles. Une apparence que la remise en cause, fût-elle partielle, des rapports patriarcaux, et avec eux des statuts et des rôles dévolus aux individus selon leur identité sexuelle, a conduit à déchirer, faisant apparaître le caractère d'artefacts de ces identités.

Au cours des dernières décennies on peut observer un triple phénomène :

1.la permanence des rapports inégalitaires traditionnels entre hommes et femmes, quelquefois simplement déplacés ou transformés ;

2.des transformations au sein des ces rapports, au niveau des pratiques et structures qui les engendrent et les maintiennent, qui auront souvent réduit sensiblement les écarts entre hommes et femmes et qui auront donc permis à ces dernières d'effectuer des pas sur la voie de leur émancipation comme sujets à la fois personnels et collectif ;

3.de nouvelles formes d'inégalités, nées de la collision entre les inégalités traditionnelles maintenues et les transformations survenues au sein des rapports entre hommes et femmes, autant d'effets pervers de ces transformations par ailleurs libératrices.

 
Entre sujétion maintenue et recherche d'autonomie

Cette dialectique d'invariance et de changement résulte en premier lieu de la dynamique générale de la société: entendons par là l'emprise étendue et approfondie des rapports capitalistes de production sur l'ensemble des rapports, pratiques et structures de la société. Mais nous avons aussi reconnu, dans les changements qu'aura enregistrés leur situation, l'oeuvre elle aussi contradictoire d'un nombre grandissant de femmes. En contribuant à cet ébranlement des antiques rapports patriarcaux, elles auront su revendiquer et conquérir une autonomie nouvelle. Sans pouvoir ni vouloir toujours s'émanciper totalement de ces rapports et maîtriser les contraintes nouvelles nées des transformations induites par leurs propres revendications et mouvements. Sujétion maintenue ou renouvelée dans ses formes, mais aussi autonomie et recherche d'autonomie grandissantes, tels sont bien les deux pôles conflictuels entre lesquels s'inscrit désormais et provisoirement l'existence des femmes dans la société française, avec tout le dégradé des nuances et des transitions entre les deux. Les progrès accomplis sur la voie d'une égalité entre hommes et femmes ont donc un caractère limité et les incertitudes quant à l'avenir des acquis récents en ce domaine restent importantes.

Certes, le travail féminin est devenu un phénomène social massif. En France, en 1996, près de 80% de l'ensemble des femmes âgées de 25 à 49 ans sont actives contre à peine 50% d'entre elles, encore en 1975. Les données concernant les jeunes femmes de 35 à 39 ans sont encore plus claires: 90% des femmes sans enfants sont actives, mais aussi 84,5% des mères d'un enfant, 80,5% des mères de deux enfants et 54,7% des mères de trois enfants et plus. Les chercheurs de l'INSEE soulignent avec raison que cette évolution exprime la disparition du modèle de la femme au foyer. Cependant hommes et femmes sont encore loin d'occuper les mêmes types d'emplois et d'entretenir le même rapport à l'emploi.

En effet, malgré leur insertion plus réduite dans le secteur industriel qui a perdu beaucoup d'emplois depuis 1975, le chômage frappe davantage les femmes que les hommes. Par ailleurs, plus encore que les hommes, les femmes sont contraintes à recourir aux différents types d'emplois précaires ou au sous-emploi. L'augmentation de leur activité est due en très grande partie à la progression de ces fameuses " formes particulières d'emplois " (euphémisme administratif désignant les différentes formes de travail précaire et de sous-emploi): travail à domicile, travail au noir, travail intérimaire, contrats à durée déterminée, " emplois aidés " de diverses natures, sans compter le travail à temps partiel qui s'adresse quasi exclusivement aux femmes. Les perspectives de l'emploi féminin sont par conséquent particulièrement incertaines.

D'autre part, la montée rapide du travail à temps partiel est le signe avant-coureur d'une remise en cause de la dynamique de l'emploi des femmes: en effet, depuis 1980, la progression de l'emploi féminin correspond pour 80% à une augmentation du recours au travail à temps partiel. Celui-ci doit donc être considéré, comme le soulignent Margaret Maruani et Chantal Nicole (3), comme " l'ennemi principal de l'égalité devant l'emploi ".

Ce développement du travail à temps partiel résulte avant tout des politiques de gestion de la main d'oeuvre des entreprises et des incitations gouvernementales. Pour justifier ces dernières, on invoque souvent une soi-disante " demande sociale des femmes " pour concilier travail et famille. Le temps partiel concerne pourtant d'abord les femmes de moins de 25 ans qui ne sont pas celles qui sont les plus écrasées par les charges domestiques et les plus de 50 ans qui en sont pour l'essentiel dégagées. Sans vouloir dénier toute réalité à cette fameuse " demande sociale des femmes ", il convient de souligner combien elle résulte, dans le cas des femmes, de leur prise en charge du travail domestique, et du fait des évolutions du marché du travail antérieurement analysées. Le temps partiel contribue en fin de compte, et cela de manière décisive, à une redéfinition du statut du travail et de l'emploi, sur la base d'un critère de sexe.

 
L'univers domestique, une machine à entretenir l'inégalité entre les sexes

Comme les inégalités entre catégories sociales, les inégalités entre sexes présentent un caractère systémique et cumulatif: elles s'engendrent et se renforcent mutuellement, en multipliant les avantages au profit des uns et les handicaps au détriment des autres. Ainsi la persistance de la division inégalitaire du travail domestique constitue un sérieux obstacle à l'activité, à l'investissement et à la carrière professionnels des femmes. Réciproquement, les difficultés plus grandes que rencontrent les femmes pour trouver ou garder un emploi, ou un emploi normal (à durée indéterminée et à temps plein), offrant des perspectives d'accomplissement personnel et de promotion sociale, les incitent fréquemment au désinvestissement professionnel et au repli sur la sphère conjugale et familiale, pour y prendre en charge l'essentiel du travail domestique. Le caractère systémique des inégalités entre hommes et femmes se manifeste encore par leur reproduction de génération en génération, non sans transformation il est vrai, notamment en ce qui concerne l'activité professionnelle des femmes.

L'émancipation féminine reste donc une oeuvre inachevée, à poursuivre, en prenant appui sur les acquis qui ont permis aux femmes de devenir, partiellement au moins, actrices de leur propre destin comme de celui de la société entière. Sur cette voie, le principal obstacle demeure la perpétuation de la division inégalitaire des tâches et des fonctions au sein du couple et de la famille, qui assigne encore en priorité les femmes à l'univers domestique. De quelque côté que l'on se tourne, c'est toujours à cet obstacle que l'on se heurte dès lors que l'on cherche les raisons de la perpétuation du statut d'infériorité de la femme. D'ailleurs, symptomatiquement, c'est aussi, avec la mixité de la représentation politique, l'aspect des rapports hommes/femmes qui a le moins évolué au cours des trois dernières décennies. Là gît bien le noyau dur de la domination masculine contemporaine.

S'attaquer à ce noyau paraît particulièrement difficile. Car d'une part, c'est s'en prendre à la vie privée qui relève de la liberté des individus; et d'autre part, c'est remettre en question les identités sexuelles actuelles, tant féminines que masculines. Cela implique l'instauration d'autres institutions domestiques et politiques, d'autres modes de socialisation des individus, d'un nouvel imaginaire social, etc. Aussi, plutôt qu'une attaque frontale contre ce noyau dur vaut-il mieux développer une série d'attaques latérales. En effet, si cette " machine " à générer et entretenir l'inégalité entre les sexes qu'est l'univers domestique a pu être en partie enrayée au cours des dernières décennies, c'est dans l'exacte mesure où les femmes ont pu s'y soustraire, essentiellement par la prolongation de leur scolarité et par l'accès au travail salarié. D'où l'importance stratégique de tout ce qui peut continuer à arracher davantage les femmes à l'emprise de l'univers conjugal et familial. Il faut donc défendre et développer la scolarisation des filles et l'emploi des femmes, et il faut en renforcer les effets émancipateurs en favorisant leur accès à l'espace public et leur participation à la vie publique. En somme, il s'agit d'exacerber les contradictions qui définissent aujourd'hui la condition féminine selon ces trois axes: la scolarisation, l'accès et le maintien dans l'emploi (notamment salarié) et la prise de responsabilités dans l'espace public (4).

 


* Sociologue.

** Professeur de sciences sociales sociales à l'université des sciences humaine de Strasbourg.

1. Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Hommes-Femmes: l'introuvable égalité, Paris, éditions de l'Atelier, 1996, 302 p.

2. Voir notamment notre précédent ouvrage, Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités,Paris, Syros, 1995, 576 p.

3. Margaret Maruani et Nicole Chantal, Au labeur des dames.Métiers masculins, emplois féminins, Paris, Syros, 1989.

4. Pour une présentation plus développée de propositions allant dans ce sens, cf.Hommes-Femmes: l'introuvable égalité, op.cit., pp.277-288.

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